Donald Trump, poupée russe

Que penser de Donald Trump et de la campagne présidentielle américaine en cours ?

En février 2016, j’avais écrit : « Il faut prendre Donald Trump au sérieux » . En mars 2016, j’avais écrit : « Donald Trump, notre contemporain » .

Depuis, le sujet a avancé. Depuis, entre autres choses, de nombreux fantasmes ont été écrits sur les liens, ressemblances et dissemblances, entre Donald Trump et Vladimir Poutine. Paul Krugman est allé jusqu’à titrer son éditorial du 22 juillet 2016 « The Siberian Candidate » , référence au fameux film sorti le mercredi 24 octobre 1962 « The Manchurian Candidate » .

Trump, candidat russe ?

Je dirais plutôt que cette histoire, l’histoire de Trump, est une poupée russe.

Un emboîtement de poupées gigognes, cachées les unes dans les autres.

Déboîtons ces poupées russes.

À l’extérieur, la première poupée, c’est Trump le vilain.

Tel que présenté par la grand majorité des médias, Trump est juste ignoble. C’est J. R. Ewing en pire. C’est un danger pour l’Amérique et pour le monde. C’est une menace pour l’économie et pour la démocratie. C’est un vilain bonhomme, un sale milliardaire, il est machiste, raciste, vulgaire et laid. S’il devient président des Etats-Unis, il précipitera le monde dans la récession et la guerre. J’en passe et des pires. Pas besoin d’en jeter plus, il y en a plein les journaux, tous les jours depuis un an.

À l’intérieur, la deuxième poupée, c’est Trump l’espoir.

En regardant de plus près, on doit admettre qu’Hillary Clinton est également détestable. Pour aller vite, reprenons le verdict exprimé dès le 5 février 2016 par Jeffrey Sachs :

There’s no doubt that Hillary is the candidate of Wall Street. Even more dangerous, though, is that she is the candidate of the military-industrial complex. (…) Her so-called foreign policy « experience » has been to support every war demanded by the US deep security state run by the military and the CIA. (…) hers is a record of disaster. Perhaps more than any other person, Hillary can lay claim to having stoked the violence that stretches from West Africa to Central Asia and that threatens US security.

Si Hillary Clinton devient présidente, son Ministre des Finances (Secretary of the Treasury) sera vraisemblablement un obligé de Wall Street, peut-être même carrément un ancien de Goldman Sachs. Ou ce pourrait être Sheryl Sandberg, la vraie patronne de Facebook, la plus parfaite incarnation des ponts entre Wall Street et la Silicon Valley (relire ce billet de juin 2013 intitulé « Le gouvernement des USA a accès aux données des GAFA, quelle surprise ! » ). Bon appétit, messieurs.

Si Hillary Clinton devient présidente, son Ministre des Affaires Etrangères (Secretary of State) pourrait juste être Victoria Nuland, grande organisatrice du chaos en cours en Ukraine et en Europe orientale, maîtresse d’oeuvre du putsch de Kiev en février 2014, épouse de l’illustre néo-conservateur Robert Kagan. Toute la clique « néo-con » est derrière Clinton. Le programme international de Clinton, Nuland et associées, c’est la force. L’usage de la force. La guerre. La guerre avec la Russie, la guerre avec l’Iran, la guerre avec la Chine. La guerre comme moyen et la guerre comme fin. Bon appétit, mesdames.

Alors, par contraste, par dépit, par besoin d’espoir, par désir d’avenir, il est tentant de voir Donald Trump comme une alternative à la candidate de la machine de guerre étasunienne. Il est tentant de voir Trump comme l’homme qui pourrait mettre fin à des décennies de dérives impérialistes. Toute une littérature fleurit en ce sens. I want to believe.

Par exemple, le texte donné à Politico par Adam Walinsky, ancien « speechwriter » de Robert F. Kennedy, daté du 21 septembre 2016, et imprégné entre autres du souvenir des treize jours les plus dangereux du dernier siècle, du mardi 16 au dimanche 28 octobre 1962 :

John and Robert Kennedy devoted their greatest commitments and energies to the prevention of war and the preservation of peace. To them that was not an abstract formula but the necessary foundation of human life. But today’s Democrats have become the Party of War: a home for arms merchants, mercenaries, academic war planners, lobbyists for every foreign intervention, promoters of color revolutions, failed generals, exploiters of the natural resources of corrupt governments. We have American military bases in 80 countries, and there are now American military personnel on the ground in about 130 countries, a remarkable achievement since there are only 192 recognized countries. Generals and admirals announce our national policies. Theater commanders are our principal ambassadors. Our first answer to trouble or opposition of any kind seems always to be a military movement or action.

Par exemple, le discours du milliardaire de la Silicon Valley Peter Thiel à la convention républicaine le 21 juillet 2016 :

Instead of going to Mars, we have invaded the Middle East. We don’t need to see Hillary Clinton’s deleted emails: her incompetence is in plain sight. She pushed for a war in Libya, and today it’s a training ground for ISIS. On this most important issue Donald Trump is right. It’s time to end the era of stupid wars and rebuild our country.

Bref, puisqu’Hillary Clinton est le candidat de la guerre, Donald Trump doit être le candidat de la paix.

À l’intérieur, la troisième poupée, c’est Trump l’illusion.

En regardant d’encore plus près, le positionnement de Donald Trump comme une alternative, non seulement à Hillary Clinton le temps d’une élection, mais surtout à des tendances lourdes des Etats-Unis (néolibéralisme, impérialisme, etc) est un leurre. Une illusion.

Là aussi, il y a toute une littérature en ce sens. Je n’en citerai qu’un exemple, un article de John Feffer dans « The Nation » en date du 10 août 2016, intitulé « The Myth of Trump’s Alternative Worldview » , dont voici la conclusion :

However disappointing a Clinton II presidency might be with respect to Russia, drones, or Syria, there is absolutely no reason to believe that Donald Trump represents an alternative. He is no isolationist, unless you count his growing isolation within his own party. He is firmly committed to the use of military force, increases in military spending, preserving US alliances, and invoking exceptionalism when it comes to international law.

Indeed, the major difference between the two candidates is that Hillary Clinton is committed to the same American exceptionalism as her predecessors. Donald Trump is committed to only one thing: Trumpian exceptionalism. He believes himself exceptional and an exception to the rules.

The truly embarrassing part is that some otherwise sensible people also make an exception for Trump when they consider him a refreshing alternative to the status quo.

Sur le plan de la politique économique, il suffit en effet de regarder les conseillers dont Trump s’entoure. Le titre de l’article du New York Times en date du 6 août à ce sujet, et éventuellement la photo, suffit : « Trump’s Economic Team: Bankers and Billionaires (and All Men) » . Ça donne envie.

Sur le plan de l’idéologie, pour l’essentiel, Trump est un néolibéral comme les autres. L’argent justifie tout. L’intérêt des capitalistes (qu’on appelle « investisseurs » en novlangue néolibérale) justifie tout. The Golden Rule. The Art of the Deal. The Sky is the Limit. Money, money, money. Qu’attendre d’autre d’un milliardaire de la Cinquième Avenue ? What did you expect?

Sur le plan de la politique étrangère, je pense que Trump, s’il est élu, sera vite rattrapé par le poids de l’appareil d’Etat et du complexe militaro-industriel et des professionnels de la profession.

On se rappelle par exemple qu’en 2000, un certain George W. Bush avait fait campagne comme un « réaliste », opposé aux « idéalistes » qu’on n’appelait pas encore « néo-conservateurs », et qui lui auraient préféré John McCain. Entouré de vétérans de la vénérable administration de son père, George W. Bush devait mener une politique raisonnable. On connait la suite.

Et on se rappelle comment le complexe militaro-industriel avait montré le 22 novembre 1963 et le 6 juin 1968 qu’il savait imposer sa ligne. Alors, si Donald Trump est élu, et s’il menace vraiment cette ligne … il y a plus de 300 millions d’armes à feu en circulation dans ce beau pays. Pour l’instant, il ne menace pas la ligne. Ou pas suffisamment. The Empire never ended.

À l’intérieur, la quatrième poupée, c’est Trump le piège.

En regardant d’encore, encore plus près, on réalise que le détestable Donald Trump va au final faciliter l’élection de la détestable Hillary Clinton.

La campagne d’Hillary Clinton est poussive depuis le début. Elle est sans charisme. Elle est sans projet positif. Elle est le système. Elle patine. Face à un candidat moins puant, ou juste un peu plus présentable (Marco Rubio ? Jeb! Bush ?), Hillary Clinton aurait eu peu de chances d’être élue. Mais face à Trump, n’importe qui peut passer pour modéré et raisonnable. Trump est la chance de Clinton.

En regardant de très près, on réalise aussi que le détestable Donald Trump sert à diaboliser et discréditer bon nombre d’excellentes critiques du système en place.

On réalise que l’anathème « vous faites le jeu de Donald Trump » est l’équivalent aux Etats-Unis de l’anathème « vous faites le jeu du Front National » en France. « Vous ne pouvez pas dire ça parce que Donald Trump le dit » est l’équivalent de « Vous ne pouvez pas dire ça parce que Marine Le Pen le dit ». C’est navrant, mais c’est comme ça.

On réalise que l’existence de Trump, typiquement, facilite la diabolisation de la Russie et de son président Vladimir Poutine.

On observe que l’existence de Trump permet, par exemple, à ce prophète ahuri de la mondialisation heureuse qu’est Thomas L. Friedman d’écrire froidement une monstruosité telle que :

[Hillary Clinton should be] telling people the hardest truth: that to be in the middle class, just working hard and playing by the rules doesn’t cut it anymore. To have a lifelong job, you need to be a lifelong learner, constantly raising your game.

Réponse de Matt Taibbi dans « Rolling Stone » en date du 5 août 2016 :

Yes, to get by these days, working hard isn’t enough to keep a job. You need to be « constantly raising your game. » (…) Friedman’s glib definition of globalization goes virtually unchallenged in the pundit-o-sphere, which by and large agrees with him that critics of globalism are either racists or afraid of capitalism.

Autrement dit : vous ne pouvez pas critiquer la mondialisation : vous faites le jeu de Donald Trump et du Front National ! Vous ne pouvez pas critiquer la politique stupidement agressive contre la Russie : vous faites le jeu de Donald Trump et du Front National ! Vous ne pouvez pas déplorer le chômage de masse : vous faites le jeu de Donald Trump et du Front National ! Vous ne pouvez pas critiquer les délocalisations et … Taisez-vous ! Taisez-vous !

C’est bien pratique pour Hillary Clinton, et pour le système qu’elle incarne, que de disposer d’un diable aussi repoussant que Donald Trump !

De même que c’est bien pratique pour les petits maîtres de ce qui reste de la France, ainsi que pour les grands maîtres sis à Bruxelles et ailleurs, que de disposer d’un diable aussi repoussant que le Front National.

Y a-t-il une cinquième poupée à l’intérieur de la quatrième ? Je ne sais pas.

Je termine en plaignant les Américains.

Depuis mai 2016 et jusqu’à novembre 2016, les Américains auront été harcelés, assommés, intimés de choisir entre le diable et le candidat du système. Six mois ! Six mois à s’entendre répéter qu’il n’y a de choix qu’entre ces deux individus détestables !

Nous Français subirons la même chose, sauf si Jean-Luc Mélenchon réalise le miracle qui a échappé à Bernie Sanders. Mais ça ne sera qu’entre le premier et le deuxième tour, du 23 avril au 7 mai 2017. Deux semaines épouvantables de blitz médiatique : vous devez choisir entre le diable et le candidat du système ! Deux semaines : c’est toujours mieux que six mois, non ?

Comme le répète le cancérologue joué par Pierre Arditi, au patient joué par Fabrice Luchini, dans un vieux film de Claude Lelouch :

Le pire n’est jamais décevant.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Donald Trump, poupée russe

  1. Bonsoir
    C’est intéressant de vous lire une semaine après la prise de fonction de Donald Trump.
    Vrai, je vais revenir vous lire dans un mois, ou un peu plus.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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