La fatigue de la tristesse

Ton blog est constellé de billets tristes.

Tu te promets souvent de ne plus en écrire. Tu arrives parfois à éviter d’en écrire. Tu te dis qu’ils sont disgracieux, démotivants, pas présentables, et inutiles. Tu les retiens. Tu te retiens. Et puis, ça revient. Ça s’accumule. Ça déborde, comme une rivière en crue.

Triste elle est prête à tout
Pour rien, pour tout
Dans la ronde des fous
Elle pleure tout doux

Ton blog est constellé de billets tristes, parce que ta tête est remplie de pensées tristes.

La petite bête est là, à l’affût.

Tu t’en défends, tu ne veux pas passer que pour une personne triste, tu luttes depuis longtemps pour ne pas renvoyer une image triste, mais la tristesse est en toi. La tristesse fait partie de toi. C’est ton émotion dominante. C’est toi.

Tu as appris à dissimuler la tristesse du mieux que tu peux. Tu as appris à te taire, faute de mieux. Tu as aussi appris à accepter que la tristesse fait partie de toi.

Tu sais que, spontanément, tu ne laisses pas parler tes émotions, et tu ne sais pas les écouter. Tu sais que, spontanément, tu ne sais pas célébrer un succès, reconnaître une bonne nouvelle, apprécier un moment agréable. Par contre, tu ressens souvent une sorte de soulagement face à un échec, une mauvaise nouvelle ou un sale moment.

Le succès te semble improbable, inhabituel, étranger : c’est pas chez toi, c’est pas pour toi, c’est pas toi. Et les jours les plus heureux de ta vie, le jour où tu t’es marié, le jour où ta fille est née, tu as ressenti qu’il y avait quelque chose qui clochait, que c’était pas net, que ça n’aurait pas dû arriver.

L’échec te semble naturel, normal, familier : c’est chez toi. C’est normal. C’est comme ça. C’est toi. There’s no place like home.

T’es du parti des perdants
Consciemment, viscéralement.

Tu as appris à accepter que la tristesse te vient en grande partie de ta mère, et de certains vieux drames de son histoire personnelle.

Et tu trembles à l’idée que tu es en train de la filer à ta fille — peut-être même que le mal est déjà fait.

Ta mère t’a transmis la tristesse. Tu l’entends parler quand tu t’entends parler. Tu exprimes ses douleurs, ses frustrations et ses préjugés. Tu entends ses intonations — ce ne sont pas les tiennes, ce sont les siennes, mais en pratique, de facto, c’est aussi les tiennes. Ta femme te l’a souvent dit, et tu l’as longtemps nié. Ta femme déteste ta mère, mais indépendamment de cela, elle a raison : tu parles parfois comme ta mère. Parfois. Souvent.

La tristesse s’insinue partout. La tristesse te fatigue. La tristesse t’alourdit. Tu la portes. Elle est lourde. Tu es fatigué d’être triste et tu es triste d’être fatigué.

La tristesse s’insinue dans tes yeux. Cinq mois par an, tu peux te dire que ce sont les pollens auxquels tu es allergique ; mais sept mois par an, tu n’as pas cette excuse. La tristesse te pique les yeux. La tristesse te mouille les yeux. Parfois. Souvent.

Adieu Tristana
Ton coeur a pris froid
Adieu Tristana
Dieu baisse les bras

La tristesse s’insinue dans ce que tu dis, dans la forme comme dans le fond.

Dans la forme, il y a la manière dont tu prononces certains mots et certaines phrases. La tristesse est dans certaines intonations. Ça s’entend. Ça se sent. La tristesse aussi est une couleur, qui barbouille tout.

Dans le fond, il y a certaines phrases que tu dis souvent, certaines anxiétés que tu ne caches pas. Les phrases tristes sont des phrases de dépit, de résignation, de mélancolie, de fatalité, et, au final, de peur. Tu as peur. Tu as peur de manquer. Tu as peur de te perdre. Tu as peur de sortir du droit chemin. Tu te rééduques depuis des décennies, mais tu n’en finiras jamais avec la tristesse.

Tu es né un peu avant le premier choc pétrolier, et tu as grandi sous Giscard, mais ça n’explique probablement pas grand’chose. Il parait que la France était heureuse encore à l’époque — mais pas ta mère.

Le monde est malheureux. Il est malheureux parce qu’il ne sait pas où il va ; et parce qu’il devine que, s’il le savait, ce serait pour apprendre qu’il va à la catastrophe.

Alors tu as peur pour ta fille. Et sans vraiment le lui dire, tu le lui montres. Tu n’arrives pas à te retenir. C’est peut-être dans ces moments-là que la tristesse se voit le plus. La forme et le fond se rejoignent.

Tu as peur qu’elle prenne froid parce qu’elle ne s’habille pas assez — et tu sais que tu prononces le mot « froid » avec une tonalité particulière, qui t’échappe et que tu regrettes, mais que tu ne sais éviter.

Tu as peur qu’elle se fasse mal parce qu’elle est imprudente — et là ce seront les mots « fais attention » ou « faire mal » qui vont être imbibés de tristesse.

Tu as peur qu’elle manque de vitamines parce qu’elle refuse de manger des fruits — et là c’est le mot « fruit » qui devient terrible, horrible, strident, et tu le sais.

Tu as peur qu’il lui manque quelque chose. Tu as peur qu’elle soit triste, alors qu’elle boude juste un peu. Tu es triste parce que tu as peur. Tu as peur parce que tu es triste. Mais tu ne vois pas qu’elle voit que tu as peur. Ou que tu es triste.

Tu admets volontiers que tu es fatigué. Mais, là encore, tu sais bien que certaines fois, lorsque tu articules cette courte phrase — « je suis fatigué » –, ou lorsque tu articules une de ses variantes, ta tonalité ta trahit. Tu es fatigué. Tu es fatigué d’être triste.

Laissez-la partir
Laissez-la mourir
Ne le dites pas
Tristana, c’est moi !

Alors, tu voudrais que ton blog ne parle que d’Histoire, de géopolitique, de politique, d’uchronie ou de science-fiction. Tu voudrais éviter les billets tristes. Tu t’étais promis que ton blog ne parlerait pas de toi, parce que c’est au fond sans intérêt. Le moi est haïssable, le je est méprisable, on te l’a enseigné. Mais parfois, souvent, la fatigue te rattrape, la tristesse déborde.

Tu voudrais te débarrasser de la tristesse. Tu y arrives parfois. Mais elle finit toujours par revenir. Tu vis avec. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Tu voudrais ne pas transmettre la tristesse, ni à ta fille, ni à personne d’autre. Tu as longtemps nié que ces choses pouvaient être contagieuses. Tu ne le nies plus. Tu espères transmettre des choses à ta fille — curiosité, intérêt pour le monde, goût des livres, écoute des semblables, etc — ; mais tu espères que tu ne lui auras juste pas transmis ta tristesse.

Et tu regardes en bas
Mais tu tomberas pas
Tant qu’on aura besoin de toi

Bonne nuit.

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Un commentaire pour La fatigue de la tristesse

  1. Commentaire de « taurisson », déplacé ici parce que déposé sur une autre page :
     »
    Bonjour,
    Comme je vous l’avais écrit à la suite d ‘un de vos articles, j’aime à vous lire parce que je me retrouve énormément dans tous vos dire et « non dire ». La tristesse est une créature que je connais aussi mais il n’est pas interdit ( encore par la loi…) de se dire triste et habité par la tristesse. Tant qu’elle ne mène pas au suicide, elle n’est pas une tare congénitale… bref, si votre tristesse vous conduit sur le chemin de la sagesse, c’est une bonne chose, isn’t it ?
    Bonne fin de journée et bonne nuit.
    « 

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