Se savoir surveillé transforme

La surveillance, ce n’est pas juste l’observation.

Les surveillés ne sont pas juste observés, ils sont transformés par la surveillance. Ils ne sont pas juste enregistrés par la surveillance, ils sont modifiés par l’existence de la surveillance.

Rappelons le contexte. Ce qu’on appelait il y a vingt ans les NTIC (« Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication ») ont permis la mise en oeuvre de systèmes de surveillance colossaux, au-delà de ce qu’imaginait par exemple George Orwell il y a soixante-dix ans. Les surveillants les plus connus sont les services de renseignement étasuniens (NSA, CIA, etc) et leurs confrères ; et les « géants du numérique » étasuniens (GAFA — Google Apple Facebook Amazon) et leurs confrères.

L’expert en sécurité informatique Bruce Schneier a résumé :

Surveillance is the business model of the Internet.

Il est difficile de se représenter l’ampleur, la profondeur, la portée de ces systèmes de surveillance. Périodiquement, des initiatives tentent d’aider à prendre conscience, par exemple très récemment « Breaking the Black Box: What Facebook Knows About You » . Mais au fond, les détails importent peu. Année après année, la plupart de nos contemporains ont pris conscience de l’existence de cette surveillance. L’existence précède l’essence. Les surveillés ont compris l’essentiel : ils sont surveillés. Partout. Tout le temps.

Beaucoup des surveillés ne l’avouent pas, beaucoup préféreraient ne pas savoir, certains voudraient l’oublier, certains arrivent à l’oublier, d’autres font semblant de l’oublier, mais tous savent qu’ils sont surveillés.

Les surveillants non plus ne se cachent pas. Ils rappellent périodiquement, de manière plus ou moins subtile, qu’ils surveillent. Une publicité trop bien ciblée vous rappelle que Google sait ce que vous cherchez mieux que vous. Une fonctionnalité telle que « Ce jour-là » vous rappelle que Facebook connait votre vie mieux que vous.

Les surveillés savent qu’ils sont surveillés.

Les surveillants tirent une partie de leur pouvoir de la conscience des surveillés qu’ils sont surveillés.

Les surveillés savent qu’ils sont surveillés, alors les surveillés s’adaptent, ou essayent de s’adapter.

Les surveillés se demandent ce que les surveillants savent d’eux, et ce qu’ils ne savent pas ou pas encore. Les surveillés se demandent ce que les surveillants savent d’eux mais qu’eux-mêmes ont déjà oublié. L’oubli est le propre de l’homme, mais les surveillants sont des sortes de surhommes.

Les surveillés se demandent ce que les surveillants déduisent de ce qu’ils savent, ce qu’ils en comprennent, comment ils interprètent, ce qu’ils devinent, ce qu’ils extrapolent. Les surveillés se demandent ce qui est utilisé contre eux, notamment à leur insu. Ou ce qui peut être utilisé pour eux.

Les surveillés tiennent compte de l’existence de la surveillance. Les surveillés agissent en sachant qu’ils sont surveillés. Les surveillés modifient certains de leurs comportements en fonction de la surveillance, consciemment ou inconsciemment, adroitement ou maladroitement.

Certains surveillés essayent d’échapper à la surveillance, tentent de cacher des choses.

D’autres surveillés essayent au contraire de tirer partie de la surveillance, pour se fabriquer une image, pour se faire bien voir.

Qu’est-ce qu’ils savent sur moi ?
Qu’est-ce qu’ils savent sur moi que j’ai moi-même oublié ?
Qu’est-ce qu’ils croient savoir sur moi, mais qui est erroné ?
Qu’est-ce qu’ils vont faire de ce qu’ils savent sur moi ?
Comment faire pour me mettre en valeur ?
Comment faire pour leur donner une bonne image de moi ?
Comment s’adapter ?
Comment en tirer parti ?
Comment m’adapter ?
Comment me transformer ?

On parle beaucoup de « transformation numérique » depuis quelques années. C’est surtout utilisé par les vendeurs d’informatique pour vendre aux acheteurs d’informatique toujours plus de tout et de n’importe quoi. Mais ce n’est pas que du vent.

La surveillance numérique entraîne une vraie « transformation numérique » des surveillés.

Savoir que tout est écouté transforme. Ça incite le plus souvent à juste se taire, tout simplement.

Voir par exemple un article du Washington Post daté du 28 mars 2016, intitulé « Mass surveillance silences minority opinions, according to study« . Ou un article du New York Times daté du 21 mai 2016 intitulé « How Facebook Warps Our Worlds » :

Facebook allows people to react to each other so quickly that they are really afraid to step out of line.

Un conseil donné par Eric Schmidt, patron de Google, dans une interview le 3 décembre 2009, a été beaucoup discuté. Il a beaucoup choqué. Mais peut-être faut-il le prendre au premier degré :

If you have something that you don’t want anyone to know, maybe you shouldn’t be doing it in the first place.
S’il y a quelque chose que vous voulez que personne ne sache, peut-être devriez-vous juste ne pas la faire.

De même, une formule célèbre d’Edward Snowden nous donne peut-être, a contrario, la conséquence concrète de la surveillance :

Arguing that you don’t care about the right to privacy because you have nothing to hide is no different than saying you don’t care about free speech because you have nothing to say.

Si vous ne voulez pas d’ennuis, taisez-vous. Ne faites rien. Ne montrez rien. Ne dites rien. Ne pensez pas.

Don’t let them in
Don’t let them see
Be the good girl you always have to be
Conceal, don’t feel
Don’t let them know

Pour aller plus loin, il faudrait enfin lire « The Circle » , roman de Dave Eggers publié en 2013. Ou enfin lire Evgeny Morozov. Ou Viktor Mayer-Schönberger. Repartir peut-être de ce vieil article du Guardian, daté du 30 juin 2011 :

In the 19th century, Jeremy Bentham envisaged a prison called a panopticon in which guards could watch prisoners without them knowing whether they were being watched. In the 20th century, Michel Foucault argued that the model of the panopticon was used more abstractly to exercise control over society. In the 21st century, Mayer-Schönberger argues that the panopticon now extends across time and cyberspace, making us act as if we are watched even if we are not. He worries that this « perfect memory » will make us self-censor.

Revenons au sujet de ce billet, et essayons de conclure.

La surveillance, ce n’est pas juste l’observation. C’est l’incitation à la transformation.

Se savoir surveillés transforme les surveillés.

Les surveillés peuvent tenter d’échapper au système. Mais ils peuvent aussi tenter d’en tirer parti.

Les surveillés peuvent tenter de se cacher. Mais ils peuvent aussi tenter de se déguiser. De se montrer sous un bon jour. D’améliorer les apparences. De se fabriquer une conduite de surveillés modèles — comme on parle ailleurs d’ « enfants-modèles » …

La surveillance numérique généralisée nous invite à mettre en scène nos propres personnages. Nos personnalités humaines s’effacent, doivent s’effacer derrière les personnalités reconstituées à partir de ce que des machins informatiques savent de nous, croient savoir de nous, extrapolent de nos traces numériques.

La transformation numérique en ce sens, c’est : oublier les êtres humains que nous sommes, ne nous préoccuper que des personnalités numériques que nous semblons être. Dogs with iPhones.

L’obsession de l’image n’a rien de nouveau. Elle m’a toujours semblé épouvantable : N’être qu’une image. N’être que pour être observé. N’être que cliché. N’être qu’apparence. N’être que préjugé. N’être que toc. N’être que mensonge. Être une image construite, élaborée, fabrique. Être un produit.

Dans le monde professionnel, ça s’appelle depuis longtemps « être entrepreneur de soi », « gérer sa propre marque », « personal branding », « self marketing » et autres monstruosités. Certains adorent. Certains sont très forts. Il faut vendre. Il faut se vendre. Malheur à ceux qui ne se vendent pas. Vae victis.

Mais la surveillance numérique étant omniprésente, cette logique se généralise hors du contexte professionnel. C’est partout et tout le temps qu’il faut soigner son image. C’est partout et tout le temps qu’on est incités à être des surveillés modèles. C’est partout et tout le temps que les surveillés doivent donner aux surveillants ce qu’ils attendent.

La transformation numérique, par la surveillance numérique généralisée, c’est une extension du domaine du mensonge.

Bonne nuit.

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