« … when we act, we create our own reality. »

C’était il y a douze ans, au cœur du sinistre automne 2004, quelques semaines avant l’élection triomphale de George W. Bush, et dix-huit mois après l’invasion de l’Irak.

C’est une tirade que le journaliste américain Ron Suskind attribue à un conseiller proche de George W. Bush — certains après coup l’ont attribuée à Karl Rove lui-même. Elle a été publiée dans « The New York Times Magazine » en date du 17 octobre 2004. À tort ou à raison, je considère cette tirade comme une des plus importantes du début de ce siècle.

The aide said that guys like me were ‘in what we call the reality-based community,’ which he defined as people who ‘believe that solutions emerge from your judicious study of discernible reality.’ I nodded and murmured something about enlightenment principles and empiricism. He cut me off. ‘That’s not the way the world really works anymore,’ he continued. ‘We’re an empire now, and when we act, we create our own reality. And while you’re studying that reality — judiciously, as you will — we’ll act again, creating other new realities, which you can study too, and that’s how things will sort out. We’re history’s actors … and you, all of you, will be left to just study what we do.’

C’était il y a douze ans, bien avant que Donald Trump, le Brexit et quelques autres personnages et événements ne mettent à la mode des concepts tels que « the end of truth » , « post-truth politics » , « a post-fact world » , etc.

Je note en passant que ce sont les mêmes publications (typiquement « The Economist » et « The New York Times » ) qui en 2016 déplorent « la fin de la vérité », et qui en 2002-2004 ont gobé tous les bobards de George W. Bush, Tony Blair et leurs complices. Ironie de l’Histoire : à bien des égards, le continuateur de George W. Bush, c’est bien plus Donald Trump que Jeb Bush.

C’était il y a douze ans :

… when we act, we create our own reality …
… quand nous agissons, nous créons notre propre réalité…

La capacité de certains individus à inventer leur propre réalité ne devrait plus me surprendre. Et pourtant, elle me stupéfie toujours.

La capacité à tordre les faits, à asséner sa vérité, à imposer sa version, à s’en contenter, à ignorer incohérences et dissonances, à l’asséner aux autres, et à dominer à travers elle. Je dis « capacité », je pourrais peut-être dire savoir-faire, talent, ou art ; mais faudrait-il pas plutôt appeler ça une perversion ?

Ca n’est pas l’apanage des maîtres de ce monde, grands ou petits. C’est partout. C’est de plus en plus partout. Certes, l’exemple vient de haut (Bush, Trump, etc), mais depuis des années, des décennies, il percole, il ruisselle, il se répand. La « théorie du ruissellement de la richesse » en économie (« trickle-down economics ») est une vaste blague ; en revanche, il y a un vrai ruissellement de l’ « art » d’inventer et d’imposer sa propre réalité. Le monde est rempli de petits Bushs et de petits Trumps.

Cette « capacité » est une des caractéristiques essentielles, je crois, de bon nombre des psychopathes qui sévissent, et qui gravissent les échelons hiérarchiques, dans le monde du travail contemporain. Le monde du travail est rempli de petits Bushs et de petits Trumps. Plus vous montez les niveaux hiérarchiques, plus vous en voyez. Inventant leurs propres réalités.

Si le monde de 2016 me parait pire que le monde de 2004, c’est notamment parce que cette « capacité » est plus que jamais encouragée, récompensée et enseignée. Parce qu’elle fait vendre, et qu’elle sait se vendre. Et que, dans le monde contemporain, l’essentiel c’est de vendre. N’importe quoi, n’importe comment, à n’importe quel prix.

On enseigne de moins en moins l’esprit critique, l’art du décryptage, l’art de dégager des faits, la différence entre croyance et connaissance.

On enseigne toujours plus, notamment dans les « business schools », et de plus en plus en dehors, ces grandes « valeurs » du « monde de l’entreprise » que sont le « leadership » (« je sais, suivez-moi ! ») ou l' »assertivité » (« je sais, écoutez-moi ! »). On enseigne toujours plus la pensée magique, le « volontarisme », l’argent à tout prix. « The Art of the Lie« , que dénonce « The Economist » (en référence au « The Art of the Deal » de Trump), est abondamment enseigné dans les MBAs dont les publicités couvrent ses dernières pages. Inventez votre propre réalité ! Soyez des leaders ! Apprenez à oser, comme disait HEC !

Quiconque a été exposé à de grosses organisations sait bien que « la réalité d’en haut » n’a rien à voir avec la « réalité d’en bas ». Et plus l’organisation est grosse, plus il y a de strates et toutes sortes de réalités disjointes, qui le plus souvent s’ignorent, voire se méprisent. L’intendance suivra ! Silence dans les rangs !

En général, le mépris vient du haut. Le haut se fabrique sa propre réalité, et son mépris pour les réalités d’en-dessous est terrible. D’ailleurs, que sont « ceux d’en bas » aujourd’hui ? Des êtres humains, ou des icônes de jeux vidéos ? Des êtres intelligents de chair et de sang, ou des lignes dans des tableaux Excel, des rectangles dans des diapositives PowerPoint : Pouah ! Des gueux ! Messire ! Un sarrasin !

On observe aussi assez fréquemment la collusion entre les réalités d’en haut — solidaires dans leur mépris des réalités d’en bas. Un exemple typique est la collusion entre vendeurs et acheteurs, lorsque le produit ou le service vendu ne sera pas produit par le vendeur, et ne sera pas utilisé par l’acheteur. Le vendeur et l’acheteur se construisent leur réalité confortable. « When we act, we create our own reality. » Et cette réalité inventée permettra au vendeur de toucher sa commission, et l’acheteur de toucher sa prime. Les bonus seront payés. Et après eux, le déluge ! — ou, en termes américains modernes : YBGIBG, « You’ll be gone, I’ll be gone ». Et tans pis pour les pauvres couillons qui produiront, et pour les pauvres couillons qui utiliseront. Tant pis pour les réalités subalternes.

We’re history’s actors … and you, all of you, will be left to just study what we do.

Alors parfois une réalité inventée finit par se fracasser contre une réalité réelle. Ça arrive. George Orwell a écrit :

Sooner or later a false belief bumps up against solid reality, usually on a battlefield.

Après un million de morts en Irak, les mensonges qui y ont conduit ont éclaté. Après avoir été pendant des années un modèle universel, Enron a brusquement fait faillite. Jerôme Kerviel est resté bouc-émissaire absolu pendant plus de huit ans. Et ne parlons pas de Lehman Brothers et Deutsche Bank. Plus récemment, il faut lire l’histoire édifiante d’Elizabeth Holmes, présentée comme « la nouvelle Steve Jobs », « valorisée » avec sa start-up Theranos à plusieurs milliards de dollars, jusqu’à ce qu’on découvre que sa technologie révolutionnaire d’analyse de sang était bidon.

De temps en temps, on s’aperçoit qu’un empereur, petit ou grand, est tout nu.

Mais dans la plupart des cas, la réalité inventée, petite ou grande, aura eu le temps de faire des ravages.

Nous n’en avons pas fini avec la génération Bush.

Et il serait peut-être temps que je prenne le temps de relire « Le Pendule de Foucault » …

(…) il ne pouvait pas même se dérober par lâcheté : il se trouvait le dos au mur. La peur l’obligeait à être courageux. En inventant, il avait créé le principe de réalité.

Bonne nuit.

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