Peut-on démanteler la zone euro ?

La zone euro ne marche pas. Faut-il démanteler la zone euro ?

Pour moi, ces deux phrases sont essentielles — elles devraient être au cœur, par exemple, de la prochaine campagne présidentielle en France, mais je crains qu’elles n’y soient pas.

« La zone euro ne marche pas. » : Pour moi, ce n’est pas une question. Ce n’est plus un objet de débat. C’est un fait. C’est un constat. C’est une observation. Je ne vais pas revenir là-dessus ce soir, je renvoie juste à des billets passés, il faudra peut-être que j’essaie de produire une synthèse un autre soir.

« Faut-il démanteler la zone euro ? » : J’ai encore des doutes, donc pour moi c’est encore une question.

Intuitivement, je dis qu’il faut démanteler la zone euro, comme il faut démonter tout système nuisible. Ça me parait être un point de vue d’ingénieur, de technicien, de scientifique : ce qui ne marche pas, on le débranche. Ça me parait être « du bon sens » — mais je me méfie du « bon sens », du mien comme de ceux des autres.

Instinctivement, je dis qu’il faut démanteler la zone euro « à froid », de manière concertée, négociée, planifiée … avant de devoir le faire « à chaud », de manière brutale, mal concernée, dans la foulée d’une énième catastrophe provoquée par ce machin nuisible.

La question a déjà été largement étudiée, depuis des années, la liste des auteurs qui s’y sont frottés s’allonge régulièrement, de François Heisbourg à Jacques Sapir en passant maintenant par Joseph Stiglitz.

Mais j’ai toujours des doutes.

Récemment mes doutes ont été nourris par deux petits textes en anglais, disponibles sur le Web, venant de points de vue bien différents, n’abordant pas directement le sujet, mais éclairant la question des zones monétaires. Qu’est-ce qu’une zone monétaire ? Qu’est-ce qui fait qu’une zone monétaire marche, ou ne marche pas ? Comment évolue une zone monétaire ?

Le premier texte, intitulé « Creditors unintersted in getting their money back: Dissolving the Eurozone Paradox » , est de Yanis Varoufakis. C’est une conférence donnée en Novembre 2015 en Australie, à l’université de Sydney. Au soir du dimanche 5 juillet 2015, dans la foulée du référendum victorieux en Grèce, Varoufakis aurait pu devenir le premier Ministre des Finances d’un pays européen mettant en oeuvre une sortie de la zone euro. Les plans étaient prêts. Les électeurs avaient voté « OXI » à 62%. Au matin du lundi 6 juillet 2015, Varoufakis était démissionnaire ; et au matin du lundi 13 juillet 2015, le « Printemps d’Athènes » était mort.

Le deuxième texte, intitulé « Lessons for the euro from early American Monetary and Financial History » , est d’un dénommé Jeffrey Frieden, pour le compte du très européiste think-tank Bruegel. Ce n’est pas d’une telle source que viendra un quelconque plan de dissolution, même partielle, de la zone euro !

Je recommande ces deux textes. Ils sont très accessibles.

Le premier texte décrit toute la folie de la zone euro telle qu’elle a été conçue à partir du Traité de Maastricht, mise en oeuvre, puis radicalisée au fil des crises à partir de 2008. Comme les pays créditeurs, faute de mécanisme de recyclage des surplus, ont littéralement intoxiqué les pays débiteurs, avant de les asphyxier. La folie de Jean-Claude Trichet. La folie des banques, françaises et allemandes en tête. La folie d’Angela Merkel et de Wolfgang Schäuble. L’impasse de l’austérité. La dictature des créditeurs.

It takes two to tango. For every irresponsible borrower, there is an irresponsible lender; and for every irresponsible lender there is going to be an irresponsible borrower. This is not a moralistic tale: this is a problem of the architecture of the Eurozone. So, to cut a long story short, the first bail-out was not because the creditors wanted to get their money back, but because the creditors were trying to find some way of saving the German and the French banks – that this bailing them out a second time, without the parliamentarians and electorates of Germany and France realising that this was what was going on.

Le deuxième texte décrit le premier siècle de la zone dollar, c’est-à-dire l’histoire monétaire tourmentée des Etats-Unis d’Amérique à partir de 1776, mais sans aller jusqu’à la création de l’actuelle banque centrale (Federal Reserve) en 1913.

Il décrit notamment l’histoire de prédécesseurs de la Fed (la « First Bank of the United States » et la « Second Bank of the United States »). Il cherche à tirer des leçons de l’Amérique pour l’Europe — un esprit mal intentionné dirait : il cherche à excuser les insuffisances grossières de l’UEM actuelle (Union Economique et Monétaire, alias zone euro, alias EuroSystème).

A mon humble avis, les sujets sont fondamentalement différents. Par exemple, les Etats-Unis sont passés de 2,8 millions d’habitants en 1780 à 31 millions en 1860 ; la zone euro c’est 340 millions d’habitants aujourd’hui, ça a peu varié depuis 1999, et ça ne variera pas beaucoup, hors sorties et exclusions. Et ne parlons pas des écarts technologiques, genre entre le télégraphe de Morse et la fibre optique. Mais qu’importe, le texte est intéressant. Il rappelle que l’Histoire c’est d’abord le mouvement. Même quand on parle d’institutions et de banques centrales. Et, entre autres, que la politique monétaire (monetary policy) est toujours une affaire politique (political).

Another lesson (…) is that an apolitical monetary policy is a meaningless chimera, as are apolitical monetary policy institutions. Central banks are created by governments, in order to carry out the desires of elected politicians. In extremis they can be reined in by governments — or, as in the early American experience, shut down by them. The notion that a written rule will somehow insulate a monetary authority from all of a country’s, or a region’s, political realities has no basis in theory, history or current experience.

Il y a certainement d’autres textes à lire sur ces sujets. Je ne suis pas un spécialiste.

Mais il me semble que ces deux textes suggèrent la même chose : La zone euro ne marche pas, mais on ne peut pas la démanteler. C’est un merdier épouvantable, mais on ne peut pas s’en débarrasser. Il va falloir la faire marcher. La transformer. Tant bien que mal. On ne reviendra pas en arrière. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faut avancer.

On avance, on avance, on avance
C’est une évidence :
On a pas assez d’essence
Pour faire la route dans l’autre sens
On avance

Varoufakis, dans ce texte et dans d’autres prises de positions récentes, appelle à changer le système. Il explique ce qui manque à l’architecture du système. Il esquisse de nombreuses pistes tactiques : les délibérations de l’EuroGroup doivent devenir transparentes et démocratiques, les parlements doivent être saisis des questions monétaires, les gouvernements étranglés par l’austérité doivent être prêts à désobéir, etc. Mais il refuse l’idée qu’on puisse juste démonter le système, même partiellement. Le chemin se fera en avançant.

Once you follow the path towards a European Union, that path no longer exists. Retracing it backwards – reversing – will cause you to fall in an abyss, because that path is no longer there.

Frieden explique comment les Etats-Unis se sont graduellement dotés des moyens d’être une zone monétaire viable, sans qu’il n’y ait jamais vraiment de retour en arrière : plutôt un empilement — un esprit mal intentionné dirait : une fuite en avant. Les Etats-Unis au XIXème siècle avaient une monnaie unique pour des régions aux intérêts fondamentalement divergents, violemment contradictoires (comme l’a illustré par exemple la Guerre de Sécession) ; mais à aucun moment ils n’ont envisagé d’avoir, au moins officiellement, des monnaies différentes, chacune mieux adaptée à telle ou telle zone — le Nord-Est, le Sud, l’Ouest, le Mid-West, etc.

La zone euro ne marche pas. Comment pourrait-elle marcher ?

Mon intuition reste qu’il vaudrait mieux la démonter pacifiquement, avant qu’elle ne dégénère en guerres civiles.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans Europe, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s