Spotify, ses algorithmes et la courbure du monde

J’adore Spotify.

J’utilise Spotify sur mon iPhone depuis un peu plus d’un an. L’abonnement « Spotify Premium » est un « cadeau » de mon opérateur mobile, probablement pour justifier le prix de l’abonnement.

Spotify est un bon service de distribution de musique, en ligne et hors-ligne. Ce qui m’impressionne le plus, sur la durée, c’est le système de recommandation, et notamment la fonctionnalité « Découvertes de la Semaine » : tous les lundi matin, Spotify me propose trente morceaux, supposés pouvoir me plaire, en fonction de ce que Spotify sait de moi.

Spotify, comme tout grand service informatique contemporain, surveille et enregistre tout ce que font ses utilisateurs, avec un degré de détail que je préfère pudiquement ignorer pour le moment.

J’ai joué le jeu. Au tout début, c’était conscient : dans les premières semaines, je suis allé explicitement m' »abonner » à mes artistes préférés, télécharger de vieux morceaux et albums préférés que je n’avais nulle part ailleurs, essayer diverses « playlists » qui me semblaient intéressantes, etc.

Puis c’est devenu inconscient. Implicitement, chaque fois que j’écoute quelque chose, Spotify accroît ses connaissances à mon sujet. Au fil des mois, Spotify a appris ce que j’écoute, ce que je n’écoute pas, ce que j’arrête d’écouter au bout de trente secondes, ce que j’écoute beaucoup, ce que j’écoute obsessionnellement. Spotify a appris beaucoup sur moi. Plus je m’en sers, plus il apprend.

Et Spotify est ainsi capable de me proposer des morceaux susceptibles de me plaire.

Et ça marche. Spotify, notamment via les « Découvertes de la Semaine », m’a fait découvrir beaucoup de choses qui m’ont plu, et parfois énormément plu.

J’utilise assez peu Facebook, et j’ignore au fond à quel point Facebook connait ma vie. Mais je suis persuadé que, pour ses utilisateurs compulsifs, Facebook connait leur vie mieux qu’eux. J’utilise beaucoup plus Spotify. Plus j’utilise Spotify, plus j’approche du point où Spotify connaîtra mes goûts mieux que moi. The Matrix has you, et toutes ces sortes de choses.

Pour autant, je dois avouer que j’aime bien. Je trouve ça parfois épatant. Pour faire court : j’adore Spotify. J’adore Spotify et ses algorithmes. Et pourtant, le ciel sait que je me méfie des algorithmes !

J’ai redécouvert des choses que j’avais juste oubliées, jamais pris le temps de retrouver. La facilité d’accès, le coût « inclus dans le forfait », ça n’a l’air de rien, mais ça change beaucoup de choses.

J’ai découvert des morceaux que j’ignorais d’artistes que je croyais connaître — par exemple, « Torch (extended version) » de Soft Cell ; par exemple, « Tout petit la planète » de Plastic Bertrand.

J’ai découvert des musiques et des artistes dont j’ignorais jusqu’à l’existence, certains totalement improbables.

Sans Spotify, comment aurais-je découvert « She Past Away » (notamment le morceau « Rituel »), « a Turkish post-punk band, formed in 2006 » selon Wikipedia ?

Sans Spotify, comment aurais-je découvert « Front 242 » (notamment le morceau « Quite Unusual »), « un groupe belge de musique électronique issu du courant Industriel assimilé au mouvement new wave des années 80 » selon Wikipedia ?

Sans Spotify, comment aurais-je découvert « Kebu » (notamment le morceau « To Jupiter and Back »), « Kebu is an artist who creates new instrumental, melodic synthesizer
music using analogue synthesizers only. » (selon son propre site Web, cet artiste Finlandais n’ayant pas encore de fiche Wikipedia) ?

Soyons clairs : Spotify n’est qu’un exemple. Deezer, YouTube, Apple Music et autres confrères, sont probablement aussi excellents pour faire des suggestions, à quiconque accepte de les laisser surveiller ce qu’elle ou il écoute mois après mois. Les machins algorithmiques deviennent année après année de plus en plus efficaces à cerner des goûts, des sensibilités, des personnalités, en exploitant des volumes suffisamment élevés de données (Big Data pour les intimes).

Le principe de base de tous ces machins, c’est « More of the same » : « Plus de la même chose ». Depuis les débuts de ce blog, c’est-à-dire presque quatre ans, j’ai plusieurs fois argumenté que le risque de base de tous ces machins, c’est de nous faire « tourner en rond » . More of the same. On tourne en rond. Even more of the same. On tourne en rond. Always more of the same. Never escape. Pas de sortie. The Matrix has you.

Le constat est de plus en plus partagé : tous ces machins nous enferment dans ce que nous sommes, segmentent les sociétés, compartimentalisent selon les opinions, isolent, empêchent toute exposition à l’autre, à l’imprévu, à l’inattendu, à l’imprudence. Facebook enferme les supporters de Trump avec les supporters de Trump, les supporters de Clinton avec les supporters de Clinton, les amateurs de chats avec les amateurs de chats, les amateurs de chiens avec les amateurs de chiens, etc. More of the same. More of the same.

Et pourtant, tous les lundis matin, je vérifie que mon engin du diable (mon iPhone, pour les intimes) a bien téléchargé les « Découvertes de la semaine » de Spotify.

Est-ce juste que, moi aussi, comme tout le monde, j’adore qu’on me propose ce que j’ai déjà aimé, ce que j’aime déjà, la même chose, toujours pareil, ou presque ? Est-ce juste que j’adore tourner en rond — et vendre mon âme au diable ?

Mais est-ce « tourner en rond » que de découvrir les œuvres d’un « groupe turc post-punk », d’un « groupe belge issu du courant Industriel », d’un Finlandais qui ne jure que par les synthétiseurs analogiques, et j’en passe, et des plus improbables encore ?

J’ai écrit ce printemps, en écoutant en boucle l’album « Kasvetli Kutlama » des Turcs de « She Past Away », un billet intitulé « Et si nous étions quand même sur la voie du progrès » ?

Est-ce qu’on tourne en rond, ou est-ce qu’on avance ?

Alors, même si elle peut sembler dérisoire, il me semble qu’il y a là une contradiction intéressante. L’Histoire progresse essentiellement par la résolution de contradictions — du moins c’est que j’ai retenu de la dialectique, marxiste ou pas.

Deux phrases me viennent à l’esprit. Les deux premières phrases de la présentation du livre « Après l’Empire, » que fit paraître Emmanuel Todd fin 2002, aux grandes heures de l’hubris de l’hyperpuissance étasunienne et de George W. Bush :

Il n’y aura pas d’empire américain. Le monde est trop vaste, trop divers, trop dynamique pour accepter la prédominance d’une seule puissance.

Il me semble — mais ce n’est guère qu’une conclusion provisoire — que la clef c’est la profondeur.

La profondeur du catalogue de Spotify, pour commencer. La profondeur de l’humanité contemporaine. La créativité. La « diversité » — même si je me méfie de ce mot en voie d’usure prématurée dans la triste France contemporaine. L’étendue du monde. Le monde est vaste, lourd, fragile, tragique et compliqué.

Ou alors, une question de dimensions.

Nos yeux voient en deux dimensions un mode à trois dimensions — quatre dimensions, si on considère le temps. Hauteur, largeur, profondeur, temps. Deux des œuvres de science-fiction majeures que j’ai traversées en cette année 2016 — « Interstellar » de Christopher Nolan et « The Three-Body Problem » de Cixin Liu — évoquent (entre autres) les récents développements de la physique théorique, en général appelés « théories des cordes » . Ils nécessitent pour expliquer le monde, selon Wikipedia, dix, onze ou même vingt-six dimensions (Cixin Liu s’arrête à onze, pour l’instant … Tout petit, tout petit, la planète…).

La Terre est ronde, mais elle est vaste. Tout est une question de courbure.

Je n’ai pas de conclusion définitive.

Le chemin se fait en avançant.

Bonne soirée.

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