Hérésies faciles en milieu tempéré

Je surprends facilement mes contemporains.

Je surprends facilement mes interlocuteurs, quand je me laisse aller à dire ce que je pense de certaines choses.

J’ai surpris, par exemple, ces derniers mois, quand j’ai dit, même à demi-mot, mon approbation du Brexit, ma sympathie pour la Russie, mon admiration pour Vladimir Poutine, ma détestation de Jean-Claude Juncker en particulier et des européistes en général, ma préférence pour un démantèlement de la zone euro, et j’en passe.

Je les surprends facilement, et surtout je les choque. Très facilement, je les effraie. Très facilement, je passe pour un hérétique.

Pourquoi ce décalage ?

Pourquoi ces surprises ?

Est-ce une question de fréquentations ?

Est-ce une question de classe sociale ? J’appartiens à ce qu’il reste de la classe moyenne supérieure française, classe qui ne souffre pas encore trop du marasme institutionnalisé par la zone euro, et qui ne comprend donc pas bien qu’on puisse imaginer, par exemple, sortir de la zone euro. Si on préfère utiliser les catégories d’Emmanuel Todd, je suis immergé dans le « bloc MAZ » — classes moyennes, personnages âgées, catholiques zombis, etc.

Est-ce une question de catégorie socio-professionnelle ? Je travaille dans l’informatique, et l’informaticien moyen n’est pas spécialement réputé pour son intérêt pour les sujets économiques et sociaux — il se contente de répéter ce qu’il a entendu, ou il ne cache pas son désintérêt.

Est-ce que une question de génération ? J’ai passé la quarantaine, j’ai donc vaguement connu un monde où il y avait des alternatives ; mais la plupart de mes collègues sont plus jeunes que moi, ils ont grandi dans un monde mono-colore, uni-polaire, sans-espoir, there is no alternative et tout ça.

Voltaire a écrit :

Qui n’a pas l’esprit de son âge
De son âge a tout le malheur

Est-ce une question d’ignorance ?

Prenons la Russie. Je constate souvent, avec stupéfaction, l’ignorance croissante du rôle déterminant de l’Union Soviétique dans la destruction du Troisième Reich. Stalingrad, Koursk et Bagration sont aujourd’hui des noms inconnus du plus grand nombre — alors que Hollywood a sur-vendu Overlord, Bastogne et Remagen. Le soldat Ryan a éclipsé le Maréchal Joukov. Et pourtant, comme le notent les biographes français de Joukov :

A Stalingrad, il est mort en cinq mois plus d’hommes que de soldats américains depuis la naissance des Etats-Unis.

Je constate souvent, avec étonnement, l’omniprésence du préjugé selon lequel la Russie n’est, comme l’Arabie Saoudite ou le Koweït, qu’un pays producteur d’hydrocarbures, un pays dépendant des cours du pétrole, un pays arriéré sans industrie et sans technologie. Expliquer que la Russie est une puissance spatiale de premier plan, expliquer que la Russie est un pays fortement industrialisé, c’est passer pour un illuminé.

Je constate souvent, avec lassitude, que la grande majorité de mes interlocuteurs ignore que la Crimée est russe depuis plus de deux siècles, qu’elle n’était pas ukrainienne avant d’être russe, et qu’elle n’a été administrativement attachée à l’Ukraine que suite à une décision brutale et mystérieuse de Nikita Khrouchtchev en 1954. Expliquer que la Crimée est russe, que ses habitants parlent russe et se considèrent dans leur immense majorité comme russe, c’est passer pour un troll du Kremlin.

Je constate souvent, avec effroi, que mes interlocuteurs ont oublié ou ignoré que le rattachement formel de la Crimée à la Russie en mars 2014 n’avait été qu’une réaction au sanglant coup d’Etat perpétré à Kiev en février 2014, coup d’Etat qui s’est déroulé sous nos yeux il y a moins de trois ans, coup d’Etat soutenu sinon fomenté par une kyrielle d’organisations occidentales — la CIA probablement, la Fondation Soros surement. Là encore, n’essayez pas de rappeler ces faits, si vous ne voulez pas passer pour un agent du méchant Poutine.

Prenons Jean-Claude Juncker. L’homme le plus répugnant d’Europe. L’homme qui a coûté aux Etats et aux nations d’Europe plusieurs milliers de milliards d’euros de recettes fiscales. L’homme qui a prostitué son pays aux banques et aux multinationales. C’est prouvé. C’est documenté. C’est connu. Eh bien non, ce n’est pas connu. Pour la plupart de mes interlocuteurs, c’est au mieux un technocrate européen anonyme et inoffensif, au pire c’est un brave type, sympathique, un « grand Européen ». Énumérer ses forfaits, c’est passer pour un extrémiste.

Prenons la zone euro. La plupart de mes interlocuteurs ne sont pas conscients que la zone euro est la région qui (hormis l’Allemagne) s’est le moins bien remise du krach de 2008. La seule région du monde pour laquelle les suites de 2008 sont plus graves que celles de 1929. Ils croient savoir vaguement que des décisions « difficiles » et des choix « courageux » ont été pris pour « sauver la zone euro » . « Sauver l’euro ! » Ils ignorent que « au nom de l’euro », ont été menés, en Irlande, en Italie, en Grèce, à Chypre, etc, des coups d’Etats au sens strict : tantôt un gouvernement élu a été forcé d’aller à l’encontre du résultat d’un référendum, tantôt un gouvernement élu a été remplacé par un gouvernement non-élu. Ils ne réalisent pas l’ampleur de la dette qui a été mise sur la dos de la Grèce (pour sauver les banques bien de chez nous), l’appauvrissement incroyable de la Grèce (un quart de PIB en moins en quelques années, du jamais-vu en temps de paix), et les conséquences sociales et sanitaires. Et n’embêtez pas trop mes interlocuteurs avec ça, ça les saoule !

Est-ce une question de prudence ?

Mes contemporains et moi-même sommes des gens prudents, pour ne pas dire méfiants. On ne veut pas d’ennuis. On ne veut pas de mauvaises surprises. On ne veut pas prendre de risques. Surtout pas d’imprudence !

On préférera toujours, en toutes sortes de matières, l’option sans risque, ou l’option avec le moindre risque. Dans les années 1970s, acheter de l’IBM c’était ne pas prendre de risque. « Nobody has ever been blamed for buying IBM! » Dans les années 1980s, acheter du Microsoft c’était ne pas prendre de risque. « Nobody has ever been fired for buying Microsoft! » Faut pas chercher plus loin. On prend le standard. On prend comme tout le monde. On fait comme tout le monde.

On pense comme tout le monde. On veut penser comme tout le monde. On veut juste penser comme tout le monde, et surtout pas plus. On pense qu’on sera tranquilles si on pense comme tout le monde.

Le consensus rassure. Ce que les Américains appellent le « mainstream », littéralement le courant principal, rassure. La vie n’est pas un long fleuve tranquille, mais qu’il est doux, qu’il doit être doux, de se laisser glisser dans un courant de pensée tranquille et consensuel.

On préfère ignorer que la consensus, ça se fabrique. On ne veut pas savoir que le mainstream, ça se construit, ou ça s’achète. Ignorance is bliss.

Est-ce une question de simplicité — et de répétition ?

C’est pratique les idées simples. Le prêt-à-penser. Ça se mémorise facilement. Ça devient vite des réflexes.

Et les médias, anciens et nouveaux, sont très forts pour diffuser des slogans simples. Et les répéter. Les répéter, encore et encore.

Il faut se forcer à feuilleter de temps en temps les journaux gratuits en papier, qui traînent dans les lieux publics. Il faut se forcer à regarder de temps en temps le brouhaha une « chaîne d’information permanente », style BFMTV. C’est terrifiant, la répétition, quand on y réfléchit un peu.

Mais, quand on n’y réfléchit pas — parce qu’on ne veut pas réfléchir ou parce qu’on a peur de réfléchir, ou toute autre raison –, c’est juste confortable. C’est pratique. C’est reposant. Ça berce.

Trump est méchant.
Hillary est gentille.
Poutine est très méchant.
Angela est très gentille.
Nous aussi on est les gentils.
Les Russes c’est des brutes.
Les Grecs c’est des feignants.
Les Américains c’est nos protecteurs.
Les Anglais sont fous de vouloir quitter l’Europe.
Il n’y a pas d’avenir hors de l’Europe.
L’Europe c’est l’Union Européenne.
La Russie c’est pas l’Europe.
La Russie a envahi l’Ukraine.
Les Russes c’est des sauvages.
L’Europe c’est la paix.
Juncker est un brave type.
Il n’y a pas d’avenir hors de l’euro.
L’euro est irréversible.
L’euro c’est le progrès.
Il n’y a pas d’alternative.

Est-ce une question de surveillance ?

L’hyper-surveillance est une donnée de base de notre époque. Et tout le monde le sait — ou commence à en prendre conscience. Tout le monde se sait surveillé. Se savoir surveillé transforme.

Nos contemporains se savent surveillés. Et ils ont été éduqués depuis toujours, par séries télévisées interposées, à la phrase standard de la police étasunienne (« Vous avez le droit de garder le silence, mais tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous devant un tribunal… »). Alors nos contemporains préfèrent … garder le silence. Ou alors, ils se rabattent sur l’opinion sans risque, sur la pensée standard, sur la pensée du rien.

Soyons désinvoltes
N’ayons l’air de rien

On ne veut pas d’ennuis. On ne sait pas très bien qui surveille in fine. On ne sait pas très bien qui sont les vrais clients de Facebook et de ses confrères. On ne sait pas très bien qui pourra apprendre, via Facebook et ses confrères, ce qu’on a osé penser, exprimer, critiquer, et comment ça pourra se retourner contre nous. Alors ne pensons pas.

Est-ce une question de peur ?

La peur est et reste le produit de base des médias contemporains, anciens comme nouveaux. La peur est le carburant politique de la génération Bush.

La peur est derrière la surveillance, la répétition, la prudence et l’ignorance.

La peur de mal penser. La peur de penser. La peur de dire.

Mieux vaut n’avoir rien à dire.

Edward Snowden, le plus grand dissident contemporain, a dit beaucoup sur le monde contemporain en cette fameuse sentence :

Arguing that you don’t care about the right to privacy because you have nothing to hide is no different than saying you don’t care about free speech because you have nothing to say.

Restent la secret, l’anonymat, l’imprudence, la surprise …

Reste, par exemple, dans les démocraties, le secret de l’isoloir. Il peut encore révéler des surprises. Les instituts de sondages et autres lecteurs de chiens ont été très amèrement surpris lors du dépouillement, pendant la nuit du Brexit, au matin du glorieux vendredi 24 juin 2016 : beaucoup de sondés leur avaient dit ce qu’ils voulaient entendre, pas ce qu’ils allaient ou avaient voté. Je crains des surprises similaires au matin du mercredi 9 novembre 2016.

La surprise ! J’avais essayé de démontrer, dans un billet publié quelques jours avant le funeste vendredi 13 novembre 2015, l’importance de l’effet de surprise. Plus on croit y échapper, plus on s’y rend vulnérable. L’obsession contemporaine de la prudence, de la sécurité, de la prédictibilité et de l’anticipation est au niveau systémique une imprudence. La traque de la surprise, la crainte de la surprise, le refus de la surprise exposent in fine à des surprises plus grandes. Plus on croit contrôler, plus on se prépare des surprises.

Plus on incite les individus à ne pas dire ce qu’ils pensent, plus on sera surpris le jour où ils le feront.

A l’avenir
Laisse venir
Laisse venir
L’imprudence

En attendant, à mon humble niveau, je me laisse de moins en moins aller à dire ce que je pense de certaines choses devant mes contemporains.

Moi aussi, j’ai peur.

Bonne soirée.

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