Le mépris des gagnants

Lors de l’élection présidentielle américaine de 2012, c’était Mitt Romney, le candidat républicain, qui avait dérapé. Il avait exprimé son mépris de « 47% de la population » — ces assistés, ces feignants, ces inutiles — votant pour son adversaire, indignes, irrécupérables :

There are 47 percent of the people who will vote for the president no matter what… who are dependent upon government, who believe that they are victims… These are people who pay no income tax… And so my job is not to worry about those people. I’ll never convince them that they should take personal responsibility and care for their lives.

C’était lors d’une rencontre à huis clos avec de très riches donateurs, le 12 mai 2012 en Floride. Romney ne pensait pas que ses propos seraient rendus publics. Romney fut fort embarrassé lorsqu’ils le furent. Les « 47% » ont pourri sa campagne — sans toutefois renverser la table.

Lors de l’élection de 2016, c’est Hillary Clinton, la candidate démocrate, qui a dérapé, contre le « tas de cons » (je n’ai pas de meilleure traduction pour « basket of deplorables ») votant pour son adversaire :

You know, to just be grossly generalistic, you could put half of Trump’s supporters into what I call the basket of deplorables. Right? The racist, sexist, homophobic, xenophobic, Islamophobic — you name it. And unfortunately there are people like that.

C’était lors d’une réunion publique, le 9 septembre 2016 à New York. Certes, la suite de son propos est plus nuancé (« but that other basket of people … »), mais il a été oublié. Et Clinton fut fort embarrassée. Le « basket of deplorables » a pourri sa campagne — sans toutefois renverser la table.

De nos jours, l’oligarchie se lâche de plus en plus souvent.

L’oligarchie cache de moins en moins son mépris pour les « salauds de pauvres ».

Les « gagnants » (et ceux qui croient être dans « le camp des gagnants », ou à son service, ou qui s’imaginent qu’ils arriveront à s’y hisser) cachent de moins en moins leur mépris pour les « perdants ». Vae victis ! Malheur aux vaincus !

Et, à moins d’une série de surprises dans une demi-douzaine de « swing states », Hillary Clinton va gagner.

Hillary Clinton va gagner cette élection présidentielle. Largement, tranquillement. Elle l’a gagnée depuis longtemps, probablement depuis l’hiver 2016, sinon depuis l’automne 2015, lorsque Trump a pris l’ascendant sur ses rivaux républicains. Hillary Clinton va être élue, parce que Donald Trump n’est juste pas éligible. Tout le reste n’est que faux suspense pour vendre du papier et du temps de cerveau disponible.

Hillary Clinton va gagner, et pour les « gagnants », ses généreux donateurs, tout va pouvoir continuer comme avant. Les traités de « libre-échange », les saloperies des banques, les saloperies des multinationales, les orgies de Wall Street et les délires de la Silicon Valley. The sky is the limit. Winner takes all.

Hillary Clinton va gagner, et les « gagnants » seront toujours plus opulents, et les « perdants » seront toujours plus nombreux et toujours plus livrés à eux-mêmes. Et individuellement, au quotidien, tous les jours, ils continueront à s’entendre dire : Vous êtes inutiles ! Vous êtes obsolètes ! Vous êtes inadaptés ! Vous n’êtes pas assez flexibles ! Vous êtes trop chers ! Vous êtes inemployables ! Il n’y a rien pour vous ! Il n’y a plus de place pour vous ! Vous n’avez pas honte d’exister ? Salauds de pauvres !

Hillary Clinton va gagner, et les chiens de garde vont aboyer de joie. Ils vont se défouler contre le parti des perdants. Bernard-Henri Lévy insulte les électeurs de Trump comme il avait insulté les électeurs du Brexit. Les experts à gage insultent les dissidents, à la façon du dernier pamphlet à la mode contre le « négationnisme économique » . Le fantôme hideux de Trump servira longtemps après la défaite de Trump. Toute critique de la pensée dominante, toute critique du système des « gagnants », toute critique de la mondialisation néo-libérale, de Wall Street, de la Silicon Valley et de leurs complices … c’est raviver le spectre de Trump, c’est faire le jeu du Front National, c’est être raciste, homophobe, xénophobe, machiste, puant, sale, méchant. Taisez-vous ! Taisez-vous !

Hillary Clinton va gagner, et les « gagnants » en concluront qu’ils peuvent plus que jamais ignorer les « perdants » — les « assistés », les « 47% » selon Romney ; les « tas de cons » (« basket of deplorables ») selon Clinton. Et ils peuvent aussi ignorer les dissidents, les critiques, ceux qui pensent mal. « The Economist » a déjà titré le 1er octobre 2016 : « Anti-globalists: They’re Wrong » ; une fois Clinton élue, les affaires vont vraiment reprendre. Business as usual. La mondialisation est inéluctable. There is no alternative.

Il leur restera à trouver un moyen de revenir sur le Brexit pour que la City de Londres puisse continuer à se gaver — ils trouveront, ils trouveront. Puis il faudra trouver un moyen d’imposer à une France où l’euro-scepticisme est majoritaire de rester dans le rang — par exemple, un gouvernement d’ « union nationale » Juppé – Macron. Puis il faudra trouver un moyen de finir de faire avaler le CETA, le TAFTA et les autres — ça c’est plus facile, la Commission Juncker est là pour çà. Et ainsi de suite.

Il faut que tout continue comme avant. Il n’y a pas de raison ! Il y a du pognon à se faire ! C’est quand même pas ces minables — un tas d’assistés, un tas de cons, des inutiles, des perdants, des salauds de pauvres — qui vont empêcher les riches de continuer à s’enrichir.

Les « gagnants » croiront avoir résolu la fièvre en cassant le thermomètre.

Et les « gagnants » continueront à détruire les sociétés développées, structurées, organisées pour s’enrichir.

Car les « gagnants » d’aujourd’hui, à Wall Street ou dans la Silicon Valley, dérivent leurs réussites non pas de l’exploitation de travailleurs (capitalisme classique), ni même de travailleurs – consommateurs (capitalisme fordien), mais du pillage et de la liquidation de secteurs économiques entiers (on appelle ça la « disruption » — on casse tout et on prend tout ce qui reste).

Contrairement à leurs prédécesseurs, ils n’ont plus besoin — ou, en tout cas, ils sont persuadés de n’avoir plus besoin — ni de travailleurs, ni de consommateurs, ni de personnes, le moins possible d’êtres humains en général. Il n’y a plus de place pour les êtres humains dans leur meilleur des mondes — à part les propriétaires des machines.

Dans sa chronique datée du 12 octobre 2016 et intitulée « Trumpism after Trump » , Roger Cohen exprime fort bien cette dynamique — comme d’autres avant lui, je pense notamment à Bernard Stiegler — qui, il y a un an déjà, montrait brillamment comment la « disruption » nourrit le djihadisme.

I was talking the other day with a Silicon Valley venture capitalist who said to me with a kind of deadpan resignation: « You know we are designing a world that is not fit for people. » (…)

There is something rotten in the state of the West. It is not one single thing; it is a feeling of downward drift in societies unjustly skewed.

Imagine the day when Uber operates with driverless cars; it will come, a big economy-changing moment. In Silicon Valley, that’s called disruption, which is a sexy word. Disruption has delivered all kinds of new freedoms and options to people. But disruption has also pushed millions out of work. The real meaning of the word is sometimes no more than: We found a way to make a whole lot of money fast. (…)

Pour les « gagnants », la disruption, c’est sexy. Pour les autres, c’est de l’extermination. A l’échelle de l’espèce, c’est du cannibalisme. Mais les « gagnants » se soucient fort peu de la survie de l’espèce.

Je suis souvent irrité par les chroniques de Roger Cohen. Cet été par exemple, il a tâtonné avec le mot « disruption », esquissant une drôle de distinction entre « la bonne disruption » (celle de la Silicon Valley et autres gentils démiurges), et « la mauvaise disruption » (celle de Trump et autres empêcheurs de mondialiser en rond) :

… on both sides of the Atlantic, the same disruptive movements aim to break the free-trade, pro-globalization neoliberal consensus that has held sway in the West for at least a quarter-century …

Je le rejoins maintenant qu’il a compris que les deux sont liés. « Disruption » et « counter-disruption ». Pillage, contre-pillage. Action, réaction.

A political counter-disruption is now in full swing from the losers to turbo-capitalism. Its message: We will no longer listen to self-serving elites. (…)

The creative economy is a catchy phrase but in many cases, for those without the education or connections to benefit, what is created is misery. Technology is wonderful when it’s useful but less so when it puts an end to your usefulness. (…)

His rise is a warning sign. If the warning is not heeded Trump may fail next month but another Trump will arise.

Trump, Daech et d’autres phénomènes, sont nourris par les mêmes dynamiques. Relisons Stiegler, déjà cité dans ce blog :

L’emploi va s’effondrer, notamment auprès des jeunes. Et le désespoir engendre la violence… On ne produit plus de raisons d’espérer aujourd’hui.

(…) La disruption est un phénomène d’accélération de l’innovation qui est à la base de la stratégie développée dans la Silicon Valley : il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante.

(…) la stratégie des GAFA (…) : faire exploser les transports, l’immobilier, l’éducation, toutes les filières, via de nouveaux modèles type Uber. Or cette pratique disruptive détruit les équilibres sociaux.

Bref, par-delà la victoire de la gentille Hillary Clinton, le phénomène Trump restera comme un symptôme d’un pays et d’un monde dans un sale état. Un monde qui n’est pas à nous. Un monde qui n’est pas fait pour tout le monde. Si rien n’est fait, il y aura d’autres Trumps. Il y aura pire.

we are designing a world that is not fit for people

Un monde qui ne produit plus d’espoir.

Qui redonnera de l’espoir ? Qui dépassera la contradiction disruption – counter-disruption ? Thèse, anti-thèse, synthèse — à quand la synthèse ? Il nous faudrait un Marx ou un Roosevelt.

we are designing a world that is not fit for people

Un monde qui produit de plus en plus de perdants.

People in this world we have no place to go

Que fait-on des perdants ?

Que fait-on des perdants ?

C’est une question obsédante. Elle n’est pas nouvelle. Nous continuerons un autre soir.

Bonne nuit.

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