Theresa May contre la mondialisation malheureuse ?

Theresa May est devenue Premier Ministre du Royaume-Uni le 13 juillet 2016, à la suite de la décision des électeurs britanniques de quitter l’Union Européenne, lors du référendum du jeudi 23 juin 2016, qu’on a appelé le Brexit, que j’ai appelé « la victoire des perdants » . Sauf élections anticipées ou autre surprise, elle sera en poste jusqu’aux élections générales de 2020. L’essentiel de son mandat sera consacré à la mise en oeuvre du Brexit, qui devrait se faire entre mars 2017 à mars 2019.

Que représente Theresa May ?

Pour les faiseurs d’opinion européistes sur le continent, à Paris et ailleurs, toujours pas remis de la claque du Brexit, Theresa May ne peut être qu’un démon.

Le Brexit aurait été la victoire, pour reprendre les mots de Bernard-Henri Lévy le samedi 25 juin 2016, « du populisme (…) de la démagogie (…) de la xénophobie, de la haine longtemps recuite de l’immigré et de l’obsession de l’ennemi intérieur (…) du souverainisme le plus rance et du nationalisme le plus bête, etc ».

Donc, forcément, vue des européistes, la politique de Theresa May ne pourra être qu’une politique raciste, xénophobe, haineuse, rance, bête, etc. Et, une fois passé l’été, les braves et courageux faiseurs d’opinion ont commencé à chercher les preuves de ce qu’ils avancent.

Le 5 octobre 2016, à Birmingham, Theresa May a donné le discours le plus important de son début de mandat.

Dans les jours qui ont suivi, les faiseurs d’opinion sont allés piocher dans ce discours, et dans d’autres déclarations du nouveau gouvernement britannique.

Et beaucoup ont trouvé leur bonheur dans une phrase de Theresa May, ainsi traduite en français :

Si vous êtes un citoyen du monde, vous êtes un citoyen de nulle part.

Euractiv titre, par exemple, dès le lendemain : « Theresa May en roue libre vers la xénophobie » . Le Monde le 11 octobre s’est contenté de « Tollé au Royaume-Uni après les déclarations du gouvernement May hostiles aux étrangers » . Je ne sais plus où, j’ai entendu dire qu’il s’agissait d’une attaque frontale contre l’idée même de cosmopolitisme. Et il faut écouter les piaillements des braves européistes de « L’Esprit Public » le dimanche 9 octobre sur France Culture (notamment Sylvie Kauffmann, à partir de la 44ème minute). Les ténèbres sont en train de descendre sur l’Angleterre. Pour les « citoyens du monde », les bûchers et les pogroms ne sont pas loin.

Le problème c’est que cette phrase est tirée de son contexte. Reprenons le texte en entier. Le mot « elites » n’y apparaît qu’une seule fois.

But today, too many people in positions of power behave as though they have more in common with international elites than with the people down the road, the people they employ, the people they pass in the street.
But if you believe you’re a citizen of the world, you’re a citizen of nowhere. You don’t understand what the very word ‘citizenship’ means.
So if you’re a boss who earns a fortune but doesn’t look after your staff…
An international company that treats tax laws as an optional extra…
A household name that refuses to work with the authorities even to fight terrorism…
A director who takes out massive dividends while knowing that the company pension is about to go bust…
I’m putting you on warning. This can’t go on anymore.
A change has got to come.

Je traduis humblement :

Aujourd’hui, trop de gens dans des positions de pouvoir se comportent comme s’ils avaient plus en commun avec les élites internationales qu’avec les gens d’en bas, les gens qu’ils emploient, les gens qu’ils croisent dans la rue.
Mais si vous croyez que vous êtes un citoyen du monde, vous êtes un citoyen de nulle part. Vous ne comprenez pas le sens du mot « citoyenneté ».
Alors si vous êtes un patron qui gagne des fortunes mais méprise ses employés…
Une multinationale qui considère les impôts comme optionnels et superflus…
Une marque connue qui refuse de collaborer avec les autorités pour combattre le terrorisme…
Un administrateur de société qui empoche des dividendes colossaux tout en sachant que la caisse de retraite des employés n’est plus financée…
Je vous préviens. Ça ne peut pas continuer.
Un changement est nécessaire.

Que représente Theresa May ?

Theresa May sera-t-elle celle qui amorcera la revanche des peuples sur les pillards ? Le rétablissement de la suprématie des Etats sur les multinationales ? La fin du règne des élites de l’argent ?

Ouvrons une parenthèse sur le mot « élite ».

Quand on parle d’ « élite », notamment d’ « élite internationale », de nos jours, on parle de l’ « élite de l’argent ».

On en est arrivé là, tout doucement, en quelques décennies. Dans le monde pourri par le néolibéralisme, l’argent est la seule valeur. Les élites culturelles, scientifiques, techniques, intellectuelles, sportives, médicales — les vraies élites ont été graduellement et systématiquement occultées par les élites du fric, parce qu’elles ne se font pas autant de fric que les élites du fric.

L’argent décomplexé a capturé la notion même d’élite. Un savant, un professeur, un écrivain, un artisan, un sportif, quelque soit son niveau d’excellence, ne sera reconnu que s’il arrive à faire suffisamment de fric. Face à une oeuvre, une découverte scientifique, une prouesse sportive, un nouveau médicament, le réflexe conditionné de notre société déglinguée par le néolibéralisme, c’est de se demander « combien ça rapporte ? » « qu’est-ce que ça vaut ? » « est-ce que ça ramène du fric ? ».

Les riches, dans l’ivresse de leur démesure, croient donc qu’ils sont la seule élite. Ils ont pris l’habitude, avec leurs larbins et leurs experts, sans parler des escrocs style BHL, de se proclamer « l’Elite » à la face du monde sans être démentis. Les riches, parfois appelés oligarques ou ploutocrates, et plus récemment autoproclamés « transhumanistes« , ont pris en otage la notion d’ « élite ».

Et l’argent a ainsi pris en otage la notion de « cosmopolitisme ». Et les parasites de l’argent ont aussi pris en otage la notion de « citoyen du monde ». C’est tellement pratique : On vit où on veut ! On fait ce qu’on veut ! On est les maîtres du monde ! On est « citoyens du monde » ! On est cools ! We are the kings of the world! On est au-dessus des nations, au-dessus des lois, au-dessus des impôts ! Que les gueux se taisent, ces arriérés, ces ploucs, ces salauds de pauvres !

Les vraies élites, les élites à l’ancienne (culturelles, scientifiques, etc) sont désintéressées, honnêtes, authentiquement cosmopolites, ouvertes, curieuses, passionnées par l’altérité et la complexité … mais les concepts de « cosmopolitisme » et de « citoyen du monde » ont été confisqués par les élites de l’argent. Les vraies élites respectent leurs semblables, respectent les règles, respectent les autorités nationales. Les élites de l’argent ne respectent rien ni personne — les élites de l’argent ne respectent que l’argent.

Refermons la parenthèse, et revenons à Theresa May.

Certains membres des vraies élites, les élites à l’ancienne, se croient menacés par Theresa May. Je pense qu’ils se trompent. Les vraies élites, honnêtes et désintéressées, pour qui le cosmopolitisme c’est découvrir, apprendre, comprendre, c’est parler plusieurs langues, c’est écouter plusieurs cultures, et toutes ces sortes de choses, ne sont pas visées. Elles n’ont rien à se reprocher !

Ce qui est en cause, ce sont les élites de l’argent, cupides et décomplexées, pour qui le cosmopolitisme, c’est planquer leur fric entre les Iles Caiman, le Luxembourg, le Panama et la Suisse, c’est traîner des Etats devant des tribunaux d’arbitrage, c’est exploiter sans vergogne des travailleurs dans des pays dont ils ne savent même pas prononcer le nom, c’est piller ou polluer des pays qu’ils sont incapables de situer sur une carte.

Ce qui est en cause, c’est de tenter enfin d’empêcher les nuisibles de nuire et les pillards de piller.

Theresa May parle de révolution. Theresa May parle de changement. Why not? Better late than never!

Les européistes aveuglés par leur dépit et leur déni ne veulent voir en Theresa May que xénophobie et populisme. Comme leur disait Nigel Farage le 28 juin 2016 :

You as a political project are in denial.

Theresa May parle de révolution, et certains commentateurs la prennent au sérieux. Ainsi le Chief Economics Commentator du Financial Times, Martin Wolf, dont la chronique en date du 13 octobre 2016 est intitulée « Theresa May’s activism is a decisive break with the past » :

Now, in her speech to the Conservative party conference, Mrs May argues that « when one among us falters, our most basic human instinct is to put our own self-interest aside, to reach out our hand and help them over the line. That’s why the central tenet of my belief is that there is more to life than individualism and self-interest. We form families, communities, towns, cities, counties and nations. We have a responsibility to one another. And I firmly believe that government has a responsibility, too. »

This is evidently a direct riposte to Thatcher’s notable remark: « I think we’ve been through a period where too many people have been given to understand that if they have a problem, it’s the government’s job to cope with it… They’re casting their problem on society. And, you know, there is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families. » Mrs May (…) has channelled Elizabeth Warren, the activist Democratic US senator, who asserted in 2011: « There is nobody in this country who got rich on his own — nobody. » Mrs May’s version of this view is: « Nobody, no individual tycoon and no single business, however rich, has succeeded on their own. »

The financial crisis, and the stagnant living standards it bequeathed, has clearly undermined the legitimacy of the free-market approach. That is why Mrs May’s interventionism, not the libertarian Brexiters’ dreams of the UK as a « free-trading, deregulated, competitive » entrepôt, now dominates. For many, that is what « taking back control » meant. It may also presage a long-lasting shift in UK politics.

Alors, peut-être que c’est du Royaume-Uni, dans la foulée du Brexit, que va arriver le début du reflux de trois ou quatre décennies de néolibéralisme. Peut-être.

Peut-être que, par un étrange paradoxe, de la deuxième femme Premier Ministre du Royaume-Uni, que va s’amorcer le détricotage des saloperies amorcées jadis par la première femme Premier Ministre du Royaume-Uni. Peut-être.

Si c’est cela, alors Theresa May a toute ma sympathie.

Mais peut-être pas. Peut-être que ce n’est qu’un leurre. Peut-être que le Tory Party de Theresa May reste le « nasty party », le parti dégueulasse, le parti de Margaret Thatcher, le parti des contrats zéro-heure et du mépris des mères célibataires. Peut-être que Theresa May n’est juste qu’une politicienne réactionnaire comme beaucoup d’autres. Nous verrons bien.

En attendant, je pense que Theresa May mérite, au moins pour quelque temps, le bénéfice du doute. C’est un pari. Encore une fois, je me trompe peut-être complètement (je me trompe souvent, j’ai même voté pour François Hollande en 2012). Nous verrons bien.

Ce n’est certainement pas de l’Europe continentale, l’Union Européenne aux allures de Quatrième Reich, ligotée par Angela Merkel, Jean-Claude Juncker, Wolfgang Schäuble, Jeroen Dijsselbloem et leurs complices, que va venir le changement de cap — changement politique et méta-politique, changement idéologique — dont nous avons besoin, pour tourner la page du néolibéralisme. L’Union Européenne aurait besoin d’un Mikhail Gorbatchev, elle a Angela Brejnev et Jean-Claude Eltsine.

Ce n’est probablement pas d’Hillary Clinton, la candidate de Wall Street et du complexe militaro-industriel, que viendra le changement de cap.

Je recommande fortement la lecture de la passionnante interview de Thomas Guénolé publiée le 14 septembre par le Figaro Vox, intitulée « La mondialisation malheureuse ou le règne de l’oligarchie » — faute d’avoir le temps de lire son livre –, et qui se conclut ainsi :

Le système de la mondialisation malheureuse est condamné à l’effondrement économique, parce que les oligarques et leurs grandes firmes, en particulier financières, sont incapables d’autorégulation. Ils provoquent donc des catastrophes de plus en plus graves au fil de leurs ivresses immaîtrisables. Il est aussi condamné à l’effondrement politique, parce qu’il sape lui-même son socle sociologique de soutien en précarisant de plus en plus les « cols blancs », qui donc rejoignent de plus en plus les électorats contestataires : le Brexit est un bon exemple. Et il est condamné à l’effondrement écologique, parce qu’à force d’accélérer le détraquement de l’écosystème, il met en danger la survie de l’espèce humaine.

Vouloir changer ce système n’est donc pas une position particulièrement de droite, de gauche, écologiste, du centre, d’extrême droite ou d’extrême gauche: c’est simplement de la légitime défense. Autrement dit c’est un enjeu transpartisan. La très large majorité de l’humanité étant perdante dans ce système, elle doit s’organiser, à la fois par l’engagement politique, syndical et associatif, pour le remplacer par un système conforme à l’intérêt du plus grand nombre et à la préservation de l’équilibre écosystémique. J’appelle cela : préparer « l’altersystème ».

(…) A l’issue de mes recherches pour ce livre, je suis convaincu que le basculement de la mondialisation malheureuse à l’altersystème est à la fois possible, souhaitable, et relativement proche. Le point de rupture en sera, je pense, le basculement d’une grande puissance dans l’altersystème, servant d’avant-garde et de point d’appui. Ma seule véritable interrogation est de savoir si l’écroulement du système de la mondialisation malheureuse inclura une transition violente ; par exemple une grande guerre.

Peut-être que c’est du Brexit et de l’Angleterre de Theresa May que viendra le signal du reflux, et le début du démantèlement de cet édifice odieux. I want to believe.

La Russie de Vladimir Poutine joue déjà depuis bientôt une décennie un rôle très curieux de contrepoids, presque de contre-modèle, une forme de refus du chantage à la modernité. Mais elle ne suffit pas.

Qu’importe, au fond. Qu’importe qui donnera la poussée décisive. Il faut un changement de cap. Avant qu’il ne soit trop tard.

Le plus tôt sera le mieux.

Si on pouvait éviter une grande guerre, ce serait mieux.

Si on pouvait éviter un effondrement écologique, ce serait mieux.

Le plus tôt on commencera à démanteler la mondialisation malheureuse imposée par les élites de l’argent, le mieux ce sera.

Le plus tôt on commencera à empêcher les nuisibles de nuire et les pillards de piller, le mieux ce sera.

Bénis seront celles et ceux qui y contribueront.

Bénie sera Theresa May si elle y contribue.

Bonne nuit.

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