La surprise de la surprise

Je n’aurais pas dû être surpris.

Je n’aurais pas dû être surpris par l’élection de Donald Trump.

Et d’abord, je n’aurais pas dû regarder cette nuit électorale.

Je me suis laissé aller à m’installer devant CNN, le mardi 8 novembre 2016 à partir de 22 h (heure de Paris), d’abord par nostalgie. La nostalgie de la deuxième moitié des années 1990s et de ses illusions désormais bien perdues. Ensuite je me suis laissé allé à contempler quelques belles images sur ma télévision. La belle lumière d’une fin de journée d’automne à Washington, D.C.. Les lumières de Manhattan émergeant dans la nuit, la ville debout de Louis-Ferdinand Céline, depuis un siècle la capitale du système humain. Et puis je me suis laissé bercer par CNN, comme jadis, il y a longtemps, il y a vraiment longtemps. Nostalgia’s for geeks.

Je me suis laissé aller à regarder CNN parce que je ne travaillais pas le lendemain, et que je voulais regarder l’Histoire passer à la télévision, après avoir raté la nuit du Brexit.

J’ai regardé CNN et j’ai joué avec mon Twitter, jusqu’au bout, même si ça s’est vite avéré inutile. A 4 h à Paris, soit 22 h à New York et 19 h à Los Angeles, c’était plié.

Le hasard des fuseaux horaires et des horaires de fermetures des bureaux de vote a fait que le timing a été exactement le même que pour le Brexit, dans la nuit du 23 au 24 juin 2016.

Et tout peut être résumé en deux courbes, celles des probabilités calculées et recalculées en temps réel par le New York Times, au fur et à mesure qu’arrivaient des données issues, non plus de sondages, mais de dépouillements.

Depuis des mois, tous les agrégateurs de sondages de la planète, à commencer par FiveThirtyEight de Nate Silver, donnaient la victoire de Clinton plus ou moins largement probable.

2016-forecast-june-to-november

A 2 h, 20% de chances pour Trump. Point de départ : les données des sondages.

Puis commencent à arriver les données des dépouillements. La courbe de Trump décolle. La courbe de Clinton descend.

A 3 h 30, les courbes se croisent. 50% / 50%.

A 5 h, 95% de chances pour Trump. C’est terminé. Game over. Brexit Plus Plus, comme l’avait annoncé Trump lui-même. Point d’arrivée : les données des électeurs.

2016-forecast-election-night

Cinq mois se sont effondrés en trois heures. J’aurais dû aller me coucher.

J’ai vu la fin du discours de victoire de Donald Trump vers 9 h, après avoir emmené ma fille à l’école. J’étais dans un sale état, comme probablement des millions d’autres. J’ai passé une sale journée, comme probablement des millions d’autres.

A mon humble avis, il n’y a pas grand’chose de bon à attendre de Donald Trump — même si je peux comprendre certains espoirs. On sera vite fixés.

Je n’aurais juste pas dû regarder cette nuit électorale. J’aurais mieux fait de dormir.

Mais surtout, je n’aurais pas dû être surpris.

Je m’étais laissé aller, depuis le milieu de l’été, semaine après semaine, à croire que Trump était inéligible. Juste inéligible. Encore plus inéligible que Clinton. Vilain, méchant, pas beau. Et puis les sondages, et puis les chiffres, et puis les courbes. Je me suis laissé enfermer dans la bulle. Comme probablement des millions d’autres. Il ne peut pas être élu. Ce n’est juste pas possible. C’était dit, c’était répété, ça finissait par sembler évident. Je l’ai pensé. Je l’ai même écrit : « Hillary Clinton va gagner », répété six fois dans un billet daté du 18 octobre.

Et en à peine une heure, entre 2 h 45 et 3 h 45 (heure de Paris toujours, tweets et courbes à l’appui), tout ça s’est effondré. La Floride échappe à Clinton, et surtout la Rust Belt commence à se venger. Les premiers résultats venant du Wisconsin et surtout du Michigan sont nets.

J’ai alors repensé au texte publié par Michael Moore le 21 juillet 2016 :

Midwest Math, or Welcome to Our Rust Belt Brexit. I believe Trump is going to focus much of his attention on the four blue states in the rustbelt of the upper Great Lakes — Michigan, Ohio, Pennsylvania and Wisconsin. Four traditionally Democratic states — but each of them have elected a Republican governor since 2010 (only Pennsylvania has now finally elected a Democrat). (…) How can the race be this close after everything Trump has said and done? Well maybe it’s because he’s said (correctly) that the Clintons’ support of NAFTA helped to destroy the industrial states of the Upper Midwest. Trump is going to hammer Clinton on this and her support of TPP and other trade policies that have royally screwed the people of these four states. (…) From Green Bay to Pittsburgh, this, my friends, is the middle of England — broken, depressed, struggling, the smokestacks strewn across the countryside with the carcass of what we used to call the Middle Class. Angry, embittered working (and nonworking) people who were lied to by the trickle-down of Reagan and abandoned by Democrats who still try to talk a good line but are really just looking forward to rub one out with a lobbyist from Goldman Sachs who’ll write them a nice big check before leaving the room. What happened in the UK with Brexit is going to happen here.

J’ai alors repensé à plein d’autres choses. Vues, lues, entendues, et souvent écrites, plus ou moins maladroitement, dans ce blog.

Et toutes les pièces du puzzle se remettent en place. Et tout cela semble d’un seul coup cohérent.

Je n’aurais pas dû être surpris. Tout cela est cohérent. Compte-tenu de ce que j’avais lu, entendu, compris, écrit, je n’aurais pas dû être surpris.

C’est horrible, mais c’est comme ça. Donald Trump va être élu. Donald Trump est élu. C’est logique. C’est cohérent. Ce type est peut-être vilain, méchant, pas beau, grossier, moche, pourri, ordurier, macho, pervers, obsédé, puant, répugnant … mais il ne s’agit pas de lui. Il s’agit de ce monde. Notre monde. Et de ce que j’en sais.

C’est un monde massacré par le néolibéralisme, un monde brisé par les inégalités et l’indécence, un monde déchiqueté par la machine infernale de la mondialisation — la grande broyeuse, la grande lessiveuse, la grande faucheuse, « la mondialisation heureuse » célébrée par Alain Minc et autres Thomas L. Friedman !

C’est la revanche des perdants de la mondialisation.

C’est la revanche contre le mépris des gagnants.

C’est le monde tel qu’il est. C’est une réaction contre le monde tel qu’il est. C’est une expression du monde tel qu’il est.

C’est un monde où la bêtise n’est plus rédhibitoire, elle fait juste partie du spectacle. Comme l’avait fait dire par Robert Harris à un personnage secondaire de « The Ghost » en 2007 :

‘Tell me,’ he said suddenly, ‘when did it become fashionable to be stupid? That’s the thing I really don’t understand. The Cult of the Idiot. The Elevation of the Moron.’

C’est un monde grisé, piégé par ses algorithmes. L’aveuglement est pire que l’ignorance. Notamment, l’aveuglement assisté par ordinateur.

C’est un monde intoxiqué par le vertige de la donnée, l’ivresse des algorithmes, l’hubris du « big data » et de la « data science ». En l’occurrence, un monde qui a oublié le principe de base parfois appelé « GIGO » — Garbage In, Garbage Out : si les données en entrée sont pourries, les données en sortie le seront probablement aussi. Et les données en entrée, ce sont des questions posées à des gens. Alors beaucoup de gens, suffisamment de gens, ne disent aux sondeurs que ce qu’ils croient que ceux-ci veulent entendre — surtout dans un monde écrasé par l’hyper-surveillance et face à des enjeux politiques transformés en enjeux de morale. Et ils attendent d’être dans l’isoloir pour exprimer ce qu’ils pensent — et le cas échéant se venger. Winston Churchill avait déclaré à la Chambre des Communes en 1944 :

At the bottom of all the tributes paid to democracy is the little man, walking into the little booth, with a little pencil, making a little cross on a little bit of paper — no amount of rhetoric or voluminous discussion can possibly palliate the overwhelming importance of that point.

C’est ce qui se passe dans le bureau de vote qui compte. Ce n’est pas un jeu. It’s not a game, for God’s sake!

Il faut prendre Donald Trump au sérieux. Il aurait fallu prendre Donald Trump au sérieux, dès le début. Il va vraiment falloir prendre Donald Trump au sérieux.

L’élection de Donald Trump n’est pas un accident. Elle est logique. Elle est cohérente avec tout le reste. Elle est cohérente avec l’état du monde.

Ce qui était illogique, absurde, incohérent, c’est d’imaginer que des gens désespérés par les conséquences concrètes de la mondialisation malheureuse, abandonnés par ceux qui prétendaient les représenter, iraient voter en masse pour une candidate se réclamant de la mondialisation heureuse, une candidate qui se cachait à peine d’être la candidate de Wall Street et du complexe militaro-industriel.

L’élection de Donald Trump n’est pas un événement absurde. Ni un événement isolé. C’est un événement emblématique.

It’s not a bug. It’s a feature.

Je n’aurais pas dû être surpris.

A quand l’instant X
Qu’on attend comme le messie
Comme l’instant magique
C’est l’hécatombe, vernis qui craque
Asphyxie, pied dans la tombe

Personne n’aurait dû être surpris. La surprise, c’est que ce fut une surprise.

Ce n’est ni le premier, ni le dernier événement dont on peut dire cela. Le vendredi 13 novembre 2015, par exemple, il y a exactement un an. Le Brexit aussi, évidemment, le vendredi 24 juin 2016. Le dimanche 21 avril 2002. Et même le mardi 11 septembre 2001. L’Histoire contemporaine est truffée de surprises qui n’auraient pas dû en être, qui n’en ont été littéralement que par surprise.

Ce n’est une surprise que parce que nous manquons de lucidité.

Ce n’est une surprise que parce que, en particulier, tous nos merveilleux outils de traitement de l’information n’accroissent pas mécaniquement notre lucidité, mais, bien au contraire, souvent la diminuent. De plus en plus. Plus on croit savoir, moins on sait. Et plus on sait, plus on se se rend compte qu’on ne sait guère. Il faudra approfondir tous ces points.

Ce monde est une porcherie. Il a désormais un gros porc décomplexé et assumé à sa tête. C’est cohérent. Donald Trump, notre contemporain.

Je vis, je fais ce qui est possible, il en est ainsi de tout le monde, je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je vous dis que je suis comme vous !

Commentant le bombardement atomique d’Hiroshima, Albert Camus commençait par cette phrase :

Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour La surprise de la surprise

  1. Akem Syl dit :

    « Le Monde est une porcherie… »
    Vous me faites penser à Bérurier Noir. Ils sont loin, maintenant…
    Bonne nuit à vous aussi.

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