La peur de ne plus savoir faire que des tweets

Depuis quelques semaines, j’ai du temps. Mais, paradoxalement, ce blog a l’air délaissé. En ce 20 novembre, ceci est le deuxième billet du mois de novembre.

J’ai du temps, parce que j’ai perdu mon travail. Après quelques moments de torpeur et un long week-end en province, j’ai appliqué quelques bonnes résolutions : j’ai repris une modeste activité sportive, je passe beaucoup plus de temps avec ma fille, je vois des gens, et évidemment je cherche du travail. Je crains la mélancolie de la fin de l’automne, et je n’ai aucune envie de jouer avec la dépression. Citons Houellebecq, déjà cité dans ce blog il y a trois ans :

Nous étions fin novembre, période dont on s’accorde généralement à reconnaître la tristesse. Il me paraissait normal que, faute d’événements plus tangibles, les variations climatiques en viennent à prendre une certaine place dans ma vie ; d’ailleurs, à ce qu’on dit, les vieillards n’arrivent même plus à parler d’autre chose.

J’ai du temps, mais je n’arrive plus à écrire. J’ai du mal à m’y remettre. J’ai du mal à prendre le temps.

Et jour après jour, j’ai de plus en plus peur.

J’ai peur de ne plus arriver à écrire. J’ai peur de ne plus savoir écrire. J’ai peur de n’avoir plus rien à écrire. J’ai peur de n’avoir plus rien à dire, de n’être plus que passif, inerte, spectateur, bientôt minéral.

Ce n’est pas une peur nouvelle. Ce n’est pas une peur simple.

En fait, il y a un style d’écriture, un seul, que j’ai continué ces dernières semaines, ce sont les tweets.

Je tweete beaucoup. Je tweete énormément. En quelques années, Twitter est devenu une sorte de drogue, ou de défouloir, ou de passion, je ne sais pas quel est le bon mot. C’est peut-être une pathologie.

Je me suis vraiment lancé dans Twitter début 2012 ; j’ai commencé ce blog fin 2012. Je pensais que les deux formats étaient en quelque sorte complémentaires, le court et le long, le rapide et le lent.

Alors en toutes circonstances, ou presque, et y compris ces étranges dernières semaines, je continue à écrire des tweets, des dizaines, probablement des centaines par jour, je ne compte pas, mais techniquement ce serait facile de le faire. Sur le temps long, environ dix mille par an, donc environ trente par jours. Rares sont les simples RTs (ReTweets) — je suis sur Twitter pour m’exprimer. Certains sont isolés, certains sont des réponses ponctuelles, certains sont juste jetables ; d’autres sont plus réfléchis, pourraient être développés, pourraient servir de matière à des billets de blog.

C’est déjà arrivé : certains billets sur ce blog sont une reprise d’une ou plusieurs rafales de tweets, par exemple « Make France Great Again » en mars 2016 ou « On devrait être en train de coloniser Mars » en janvier 2015. Les tweets étaient les briques ; le billet est le mur, voire la maison.

J’ai dans les bottes des montagnes de questions

J’ai des dizaines de brouillons ou d’embryons de billets ici et là, plus ou moins avancés. Il suffirait que je m’y mette … mais ce n’est pas si facile. Il y en a plein qui pourraient probablement être finalisés assez facilement … mais ce n’est pas si facile.

J’ai en tête quelques rafales de tweets, récentes ou moins récentes, que je pourrai reprendre, agréger et développer en des billets potables. J’ai parfois même quelques hashtags qui n’appartiennent presque qu’à moi, que je pourrai reprendre et décliner en des billets potables. Il suffirait que je m’y mette … mais ce n’est pas si facile.

La peur de ne plus arriver à écrire se nourrit d’elle-même. Le présent billet, comme le précédent il y a une semaine, est une tentative pour exorciser cette peur. Il s’agit de me dire : si j’arrive à publier celui-ci, alors le suivant viendra plus facilement, alors les suivants viendront plus facilement, alors le rythme reviendra. L’appétit vient en mangeant. Le chemin se fait en avançant… mais ce n’est pas si facile.

La peur de ne plus arriver à écrire que des tweets rejoint d’autres peurs. La peur de ne plus savoir faire que des phrases courtes. Des exclamations, des borborygmes, des slogans, des interjections. Des insultes aussi. Des spasmes.

Le tweet est un des emblèmes de notre époque, pour le meilleur et pour le pire.

Parmi les nombreux commentaires qui ont suivi l’élection de Donald Trump, j’ai été frappé par des remarques du journaliste Matt Taibbi, qui revient sur le style de Donald Trump — btw, Trump a-t-il déjà été surnommé « twitto-in-chief » ? Ça lui irait bien.

There was a great deal of talk in this campaign about the inability of the « low-information » voter to understand the rhetoric of candidates who spoke above a sixth-grade language level. We were told by academics and analysts that Trump’s public addresses rated among the most simplistic political rhetoric ever recorded.

But that story cut in both directions, in a way few of us silver-tongued media types ever thought about. The People didn’t speak our language, true. But that also meant we didn’t speak theirs.

Beavis and Butthead creator Mike Judge’s Idiocracy, ostensibly a comedy but destined now to be remembered as a horror movie, was often cited this past year as prophecy. The film described a future dystopia of idiot Americans physically unable to understand the tepid grammatical speech of a half-smart time traveler from the past. Many reporters, myself included, found themselves thinking about this film when we heard voters saying they were literally incapable of understanding the words coming out of Hillary Clinton’s mouth.

« When [Trump] talks, I actually understand what he’s saying, » a young Pennsylvanian named Trent Gower told me at a Trump event a month ago. « But, like, when fricking Hillary Clinton talks, it just sounds like a bunch of bullshit. »

So these Trump voters had a comprehension problem. But we were just as bad. We couldn’t understand what they were saying to us. We refused to accept every signal about whom they hated, and how much. Why? Because Trump’s voters were speaking a language that has been taboo in America for decades, if not forever.

J’ai peur de me retrouver prisonnier d’un sous-langage, d’une forme dégradée de communication, qui empêche in fine de penser. J’ai peur, pour faire court, de la novlangue (newspeak en anglais) imaginée par George Orwell pour le monde dystopique de 1984 :

Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera délimité. (…) Vers 2050, plus tôt probablement, toute connaissance de l’ancienne langue aura disparu. Toute la littérature du passé aura été détruite. (…) Même les slogans changeront. Comment pourrait-il y avoir une devise comme « La liberté c’est l’esclavage » alors que le concept même de la liberté aura été aboli ? […] En fait, il n’y aura pas de pensée telle que nous la comprenons maintenant. Orthodoxie signifie non-pensant, qui n’a pas besoin de pensée, l’orthodoxie, c’est l’inconscience.

Ces dernières semaines, pour trouver parfois le sommeil, j’ai lu des pages de « A la recherche du temps perdu » de Marcel Proust — de nombreux classiques traînent dans les recoins de mon Kindle depuis une éternité. C’est étourdissant pour ma petite tête, je m’y sens perdu dans un univers trop grand pour moi. J’ai passé des pages et des pages à avancer en ne sachant plus ni d’où vient ni où va le raisonnement, et puis j’ai débouché sur d’autres pages décrivant merveilleusement la diplomatie française d’avant 1914, sujet dont je raffole. Mais, qu’est-ce que le monde de Twitter et Donald Trump (ou celui de 1984) a de commun avec le monde de Marcel Proust et des Somnambules de Christopher Clark ?

Ces dernières semaines, j’ai fini « Death’s End », le troisième tome de la trilogie « The Three-Body Problem » de Cixin Liu. Cixin Liu est l’auteur de science-fiction le plus populaire en République Populaire de Chine contemporaine. Dans ce livre, il continue, entre autres, à explorer la notion de dimension physique. Nous vivons dans un univers à trois dimensions spatiales. Nos perceptions, notre chimie, notre biologie sont en trois dimensions. Comment arriver à juste imaginer des univers à quatre dimensions ? A cinq dimensions ? Ou à juste deux dimensions ? Et en particulier, Cixin Liu suggère qu’il est beaucoup plus facile de descendre à moins de dimensions (de 3 à 2, il suffit de se représenter une feuille de papier), que de monter à plus de dimensions (de 3 à 4, n’est-ce pas juste trop grand pour nos petites têtes ?).

Alors j’ai peur de la chute. De la réduction, de l’abaissement, du déclassement. J’ai peur qu’on soit tombés, en somme, dans un univers de moindres dimensions, de moindres complexités, de moindres densités. La troisième dimension géométrique est usuellement appelée « profondeur », comme c’est révélateur ! Sommes-nous en train de perdre la profondeur ? 140 caractères, combien de dimensions ?

Alors j’ai peur de ne plus savoir développer un argumentaire, raconter une histoire, explorer une problématique, construire un raisonnement, développer des exemples, tisser des liens, etc. J’ai peur de ne plus savoir faire que des messages courts, des assertions péremptoires, des injonctions agressives. J’ai peur de ne plus bientôt savoir que répéter des slogans, relayer des clichés et hurler avec les loups.

Renoncer à toute complexité, à toute nuance, à toute dimension, pour se vautrer dans le simpliste, le brut, l’unidimensionnel, est-ce cela qui m’arrive — à moi et à d’autres, à des millions d’autres ?

Comme souvent, il ne faut pas négliger la dimension du temps. Ce qui s’applique à l’espace s’applique aussi au temps.

La peur de ne plus savoir écrire un billet, un texte, c’est aussi la peur de ne plus savoir prendre le temps de se concentrer. De la même manière que je ressens ces dernières années une difficulté croissante à prendre le temps de lire des livres, en entier, du début à la fin. Ou à voir des films.

Les dernières fois que je suis allé au cinéma, j’ai senti intensément la difficulté à ne regarder que le grand écran pendant quelques heures, j’ai senti l’appel de mon petit écran dans ma poche, mon engin du diable, mon précieux, juste quelques instants, juste une minute, pour regarder des notifications, des updates, des tweets, c’est pas long, ça va vite…

Les seuls films que je regarde chez moi, sur un écran de télévision, c’est avec ma fille, en général le vendredi soir, des dessins animés notamment. Il ne faut pas que mon smartphone, mon engin du diable, mon précieux, soit à portée de main, il faut qu’il soit posé dans une autre pièce, loin, sinon la tentation sera terrible, un petit tweet par ci, un bout d’article par là, juste quelques instants, juste une minutes, c’est pas long, ça va vite…

Je me rappelle du scandale provoqué en France vers 1986 par l’arrivée des coupures de publicité à la télévision au milieu des films. Ça avait vraiment été un tollé. Pour beaucoup, c’était presque un sacrilège — couper des œuvres ! Depuis c’est devenu banal. Je pense même que, pour beaucoup de gens, c’est devenu nécessaire. S’il n’y a pas de coupures publicitaires, comment arriver à rester concentré deux heures sur un seul objet ? En sommes-nous encore capables ?

J’ai peur de ne plus savoir prendre le temps nécessaire à un argumentaire, à une histoire, à un livre, à un film. J’ai peur de n’être plus capable que de recevoir des miettes d’argumentaire, des miettes d’histoire, des miettes de livre, des miettes de film. J’ai peur de ne plus savoir me concentrer. J’ai peur, in fine, de ne plus savoir penser. J’ai peur, in fine, de ne plus savoir ce qu’est une œuvre.

Le tweet est l’emblème d’une époque en miettes, dans les dimensions de l’espace comme dans la dimension du temps.

Il faut certes vivre avec son temps. Le tweet c’est, entre autres, vivre avec son temps. Mais j’espère encore pouvoir aller au-delà du tweet, aller au-delà d’idées simples et rapides, penser au-delà de miettes de pensées, et me concentrer au-delà de miettes de temps. Vivre encore, au moins partiellement, dans des dimensions supérieures, tout en me laissant parfois happer dans des dimensions inférieures.

Je l’ai déjà écrit : j’adore le titre choisi pour l’édition britannique des « Particules Élémentaires », « Atomised ». Atomisés. Dispersés. Éparpillés, par petits bouts, façon puzzle. C’est un peu cette même idée. Les miettes. La société humaine en miettes. La communication en miettes. Les œuvres en miettes. Le temps en miettes. La vie en miettes.

Je l’ai déjà écrit : Le temps en miettes pour empêcher de penser.

J’ai peur de ne plus vivre qu’une vie en miettes, de ne plus penser qu’une pensée en miettes, de ne plus traverser qu’un temps en miettes. C’est-à-dire, une non-vie, une non-pensée, un non-temps.

J’ai peur de ne plus savoir faire que des tweets.

J’admire celles et ceux qui résistent, à leurs manières, à cet effritement, à cet affaissement, à cette tendance lourde du monde contemporain. J’aimerai y arriver, moi aussi.

J’aimerai arriver à utiliser efficacement le peu de temps dont je disposeLe temps, c’est ce qui manque le plus. Il ne suffit pas d’avoir du temps, il faut aussi savoir le prendre.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans communication, contemporains, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s