Conformes

Si je devais résumer le « système français » en un mot, c’est : conforme.

Le système éducatif français, au-delà de son objectif de reproduction de la toute petite « élite » qui contrôle ce pays (nous y reviendrons), cherche d’abord et avant tout à produire des individus conformes.

Le fin du fin du système éducatif français, c’est-à-dire ses « grandes écoles« , vise à produire des individus conformes.

Et il ignore méthodiquement tous les autres.

Le cœur du système économique français, c’est-à-dire ses « grandes entreprises » (ou ce qu’il en reste), se repaît d’individus conformes.

Et il écarte méthodiquement tous les autres.

A toutes les étapes, à tous les étages, ces « grandes » institutions n’attendent pas des individus brillants, créatifs, efficaces, productifs, sensibles ou juste humains — elles attendent des gens conformes.

Conformes aux attentes, conformes aux anticipations, aux projections et surtout aux modèles.

Qui ne font jamais de vagues, jamais de scandales, jamais de surprises, jamais d’écart.

S’il fallait proposer une devise à ce système, je suggérerai cette phrase de Goethe :

Nul ne s’est jamais perdu dans le droit chemin.

Les débats sur la « diversité », le « multiculturalisme » ou encore l' »ouverture » me font bien rire, dans un pays verrouillé par des « élites » verrouillées par l’obsession de la conformité.

Le plus drôle, c’est de voir périodiquement un individu hyper-conforme se prétendre « anti-système », comme par exemple, récemment, le dénommé Emmanuel Macron — ENA, Inspection des Finances, banquier d’affaires chez Rothschild, couvé par Alain Minc et Jacques Attali, grand chambellan à l’Elysée, grand vizir à Bercy…

On pourrait multiplier les exemples, de modèles de conformité qui gouvernent ce pays et qui l’ont mené à l’abîme. A cet égard, je recommande la lecture d’un billet d’Alain Garrigou dans Le Monde Diplomatique, daté du 6 mai 2014, et commençant par le compte-rendu d’un fâcheux incident survenu dans un des temples de la conformité, Sciences-Po :

Pourtant, un retraité distingué s’adresse au directeur en reprenant ses propos sur l’excellence de Sciences Po, ses progrès, son ouverture. Une école extraordinaire, mais corrige-t-il, « comment expliquer que depuis 15 ans la France ait connu une des plus fortes hausses du chômage en Europe, une des plus fortes hausses de la dette publique et que les finances publiques soient en aussi mauvais état ? Or Sciences Po forme les élites qui ont abouti à ces résultats », conclut-il. La salle est un peu interloquée devant tant d’audace. Avec son pedigree d’excellence, le directeur ne peut être embarrassé.

Cependant, je n’ai jamais fréquenté ces hauteurs. Mais j’ai vu les ravages de la conformité, et de l’obsession de la conformité, à des niveaux intermédiaires.

J’ai fait une « grande école » — grande mais pas très grande, heureusement. Sur le moment, j’ai déploré qu’à peine la moitié de ce qui m’y a été enseigné était inutile. Avec le recul, c’est plutôt 95 %.

En revanche, comme « école de la conformité », c’était très efficace. On y apprenait très bien à répondre, non pas ce qui peut être vrai, utile, pertinent, éclairant, évocateur, sensible … mais juste à répondre ce qui est attendu par le maître ou l’institution.

On y apprenait aussi très bien à « tenir son rang », à être conscient de son rang et à s’y conformer. On l’apprenait d’autant mieux que, pour une proportion très important de l’effectif, le diplôme n’allait servir que de caution à une légitimité déjà héritée par ailleurs. Les élèves-ingénieurs sont égaux jusqu’au moment où il faut trouver un stage, en « s’appuyant sur son réseau personnel ». La « méritocratie » s’arrête quand l’oligarchie se réveille.

J’ai travaillé dans des « grandes entreprises » — sans jamais y rester durablement, heureusement. On y apprend assez vite qu’on n’est pas là pour faire marcher des choses, on est là pour répondre à des attentes, et pour être conforme aux attentes. Les produits, les clients, les fournisseurs, l’efficacité, l’utilité, tout cela peut attendre, ce qui compte d’abord c’est de pouvoir démontrer qu’on a agit en conformité avec les ordres du donneur d’ordre — et accessoirement avec les règles et procédures en vigueur.

Je recommande à cet égard un petit texte en anglais daté du 27 septembre 2016 et intitulé « You don’t have to be stupid to work here, but it helps » . Ce qu’il décrit est probablement universel, mais s’applique notamment bien au monde merveilleux de la grande entreprise française. En anglais, « conformité » se dit « compliance », et par parenthèse, c’est presque devenu une industrie en soi, mais je m’égare.

We found many ways that all kinds of organisations positively encouraged intelligent people not to fully use their intelligence. There were rules and routines that prompted them to focus energies on complying with bureaucracy instead of doing their jobs. (…) Such stories showed us how mindless compliance with rules and regulations can detract people from actually doing their jobs.

L’obsession de la conformité se traduit le plus souvent par un vrai mépris pour la réalité, notamment la réalité étrangère, qu’elle soit lointaine dans l’espace ou dans le temps.

Malheur à celui qui, ayant passé quelques années à l’étranger, ou juste dans une autre organisation, veut proposer de faire telle ou telle chose différemment : « C’est pas comme ça qu’on fait ici ! » « Ici c’est comme ça et pas autrement ! » « Tu ne comprends pas ce qui fait notre originalité, notre identité ! » « Sacrilège ! »

Malheur à celui qui, ayant plus d’années au compteur que la moyenne des présents, propose des idées ou des références d’un autre temps : « C’est pas comme ça qu’on fait maintenant. » « Maintenant c’est comme ça et pas autrement ! » « Tu ne comprends rien ! » « Sacrilège ! » « Il faut faire comme on a toujours fait ! » « Il faut faire comme c’est attendu ! »

J’ai vu comment progressent de manière stupéfiante des médiocres conformes ; et comment stagnent de manière pathétique des brillants non-conformes. Et je ne parle même des pistonnés, des recommandés et autres « fils de » — d’autres formes de conformité, in fine.

J’ai vu la frénésie pour masquer ce qui, bien que utile, important, significatif ou productif, n’est pas conforme, « ne se montre pas », « ne se dit pas ». Pas de surprises ! Pas de vagues ! Pas d’échecs ! J’ai vu l’hystérie pour montrer patte blanche, et produire toutes sortes de « signes extérieurs de conformité ». Tout va bien ! Tout est conforme aux prévisions ! Tout est conforme aux règles ! Tout est parfait !

Ils se croient parfaits, alors qu’ils ne sont que conformes.

Ils méprisent ce qui marche, mais qui n’est pas conforme.

Réussir ou échouer, ce n’est pas important. Ce qu’il faut, c’est le faire dans les règles et de manière conforme aux attentes d’en haut.

Réussir de manière non-conforme vous vaudra plus d’ennuis que échouer de manière conforme. Et évidemment, échouer de manière non-conforme est ce qu’il y a de pire.

Nul ne s’est jamais perdu dans le droit chemin.

Je connais depuis longtemps cette formule attribuée à Auguste Comte, mais il m’a fallu des années pour en comprendre le sens et la portée :

Un polytechnicien n’est ni droite, ni de gauche, il est dans l’axe.

Un polytechnicien est conforme ! Toujours et en tous lieux et dans toutes les dimensions ! Et, à sa suite, la plupart des diplômes distribués dans ce pays ne sont pas des certificats d’excellence ou de savoir, ce sont avant tout des titres de conformité.

Je n’oublierai jamais, par exemple, ce « manager » dans une grande entreprise française, diplôme d’une grande école française, caricature de conformité inefficace et inefficiente, et tellement fier d’expliquer à qui voulait l’entendre que sa fille venait d’obtenir mention « Très bien » au bac, certificat de conformité précoce. C’est peut-être grâce à lui que j’ai achevé de comprendre le lien entre conformité scolaire et conformité professionnelle. En un sens, je lui dois l’idée de ce billet.

Je sais que mes parents ont beaucoup souffert que je n’ai pas de mention « Très bien » au bac, que je ne fasse pas Polytechnique, que j’accumule au fil des années de terribles signes extérieurs de non-conformité, et que in fine je ne considère pas vraiment faire partie de ce qui tient lieu d’élite à ce pays. J’y reviendrai peut-être.

Après la dernière guerre, Georges Bernanos a écrit :

Il faut beaucoup de prodigues pour faire un peuple généreux, beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre, et beaucoup de jeunes fous pour faire un peuple héroïque.

Une phrase écrite par Albert Camus en 1958 circule beaucoup ces derniers temps :

Je vis comme je peux, dans un pays malheureux, riche de son peuple et de sa jeunesse, provisoirement pauvre de ses élites, lancé à la recherche d’un ordre nouveau et d’une renaissance à laquelle je crois.

La conformité de ses « élites » a mené ce pays à l’abîme, une fois de plus, en quelques décennies. Il va bien falloir en sortir.

Dans « conforme », il y a deux syllabes en trop.

Bonne soirée.

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Un commentaire pour Conformes

  1. Audrey dit :

    J’ai aimé croiser le mot « diversité » dans ton article (tes textes sont vraiment fabuleux). J’ajouterais un clin d’œil : « neurodiversité » ❤

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