La société de consumation

Début décembre. C’est en cette période de l’année que la société de consommation me semble le plus insupportable.

Début décembre. Il fait froid, il fait moche, la lumière manque, les virus rodent, la fatigue pèse. On devrait se ménager, on devrait se poser, on devrait se reposer, eh bien non, il faut s’agiter, il faut s’exciter, encore plus que d’habitude, toujours plus, parce que bientôt c’est Noël ! C’est les fêtes ! C’est les cadeaux ! Il faut penser aux cadeaux ! Il faut penser aux fêtes ! Il faut consommer !

Début décembre. Les corps ont froid, mais les esprits sont chauffés à blanc. C’est fatiguant. Je l’ai déjà écrit, je n’aime pas Noël, je n’aime plus Noël. Je déteste cette période de « Qu’est-ce que tu veux comme cadeau ? » « Tu as pensé à un cadeau pour untel ? » « Est-ce qu’il y aura assez de cadeaux pour unetelle ? » « Il faut faire le menu du réveillon ! » « Qu’est-ce qu’on va boire au Nouvel An ? » etc etc. Consommer, acheter, dépenser, boire, manger, se gaver, s’agiter, il n’y a plus que ça qui compte. C’est insupportable. C’est épuisant.

Cette période est le pic annuel de la société de consommation.

Ou plutôt, de la société de consumation.

Plutôt que de consommation, on devrait parler de consumation.

Consommer, c’est consumer. C’est brûler. C’est détruire par le feu. C’est réduire en cendres.

En théorie économique, la consommation, c’est le bout de la chaîne de valeur. C’est ce qui justifie tout le reste, et qui permet à tout le reste de perdurer. Il faut consommer la production. Il faut trouver des débouchés, des marchés, des clients, des consommateurs. Il faut consommer sinon toute la chaîne s’arrête, il n’y aura plus de travail pour les travailleurs, il n’y aura plus de profits pour les capitalistes. Il faut consumer pour pouvoir continuer à produire, et donc ensuite à consumer à nouveau.

Mais ce n’est pas qu’un concept économique.

Il faudrait lire, ou relire, plusieurs générations de critiques de la société de consommation, par exemple Jean Baudrillard dans les années 1970s, Jacques Ellul dans les années 1950s, Georges Bernanos encore avant. Il faudrait rappeler les concepts connexes, tels que la société du spectacle.

Il y a quelques générations, la société de consommation avait été quelque chose de neuf, de surprenant, d’attirant ou de répugnant — une expérience que les individus pouvaient comparer à d’autres expériences. Pour les générations plus récentes, dont la mienne, c’est juste l’état ordinaire du monde. Nous y avons toujours été. Nous n’en sommes jamais sortis. Nous sommes à peine capables d’imaginer autre chose. There is no alternative. Nous percevons tout au plus une intensification, au fil du perfectionnement des techniques, si nous y prêtons un peu attention.

La consommation moderne, l’appel à la consommation, dévore les individus de l’intérieur, brûle les individus de l’intérieur, consume les individus de l’intérieur.

La consommation rend les individus frustrés et malheureux dès l’enfance. Insatiables. Envieux. Exigeants. Aigris. Agressifs. Il leur en faut toujours plus. More. More. Bigger. Even bigger. More of the same. Even more of the same. Toujours plus.

Toujours plus d’objets. Toujours plus d’agitation. Toujours plus d’images. Toujours plus de bruit.

C’est dans les semaines qui mènent à cette orgie de consommation qu’est Noël que c’est le plus flagrant. C’est à Noël que l’écœurement est le plus grand. Tous ces objets m’écœurent. Et toute la pression accumulée autour et au nom des objets m’épuise. Chaque année, à cette période, je repousse de violentes envies de tout jeter, tout casser, tout envoyer promener. Ça arrive à d’autres périodes, mais c’est dans celle-ci que c’est le plus flagrant.

Les objets ne rendront personne heureux, ni enfants, ni adultes, ni aucun individu de la société de consommation. Quelle que soit la quantité d’objet déversés, il en faudra encore plus. Toujours plus. Les individus ne seront au mieux que temporairement apaisés. Puis le feu aura consumé les objets, et il faudra alors d’autres objets à consumer. Toujours plus. Toujours, toujours plus. Ça ne s’arrête jamais.

La société de consumation, littéralement, fait feu de tout bois.

Elle enflamme, elle consume, tout ce qu’elle peut enflammer, consumer. Tant qu’il reste du combustible, elle brûle. Quand le combustible manque, elle en réclame.

La société de consumation fait feu de tout bois — mais de quel « bois » parle-t-on ?

On parle de ressources physiques, évidemment. De matières premières, de ressources naturelles, minérales et énergétiques. Le pétrole, les métaux, l’énergie, les terres rares. Toutes ces choses qui finiront par manquer, on le sait depuis au moins le rapport Meadows commandé par le Club de Rome en 1970, la même année où Jean Baudrillard publiait « La Société de Consommation » .

Mais on parle aussi de ressources psychiques.

La société de consumation dévore tout autant de ressources psychiques que de ressources physiques. Elle brûle autant de matière cérébrale que de pétrole. Elle est aussi une combustion mentale. Elle mobilise l’énergie, l’attention, la volonté, le temps des individus. Elle rend les individus bêtes et méchants, frustrés et malheureux, envieux et aigris. Elle rend les individus dépendants des objets.

Advertising has us chasing cars and clothes, working jobs we hate so we can buy shit we don’t need.

La société de consumation brûle du « temps de cerveau humain disponible » , pour reprendre la légendaire fulgurance de Patrick Le Lay, patron de TF1, en 2004 :

Mais dans une perspective business, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité.

C’est l' »économie de l’attention », comme on pouvait le lire dans Wired dès 1997. Citons Howard Rheingold, par exemple :

Attention is a limited resource, so pay attention to where you pay attention.

C’était vrai des écrans de télévision, dont TF1 fut un emblème, pendant un certain âge de la société de consommation.

C’est encore plus vrai des écrans que j’appelle « engins du diable » — smartphones, tablettes, etc — dont les emblèmes sont les GAFAs (Google Apple Facebook Amazon), et qui représentent un nouvel âge de la société de consommation.

Mais entre ces deux âges, la logique de base n’a pas changé, la matière première est toujours la même, il y a juste intensification de son exploitation grâce à l’évolution technologique. Il y a beaucoup à dire sur ce nouvel âge, dire par exemple les explications de Tristan Harris, ancien de Google (brève interview en français : « Des millions d’heures volées à la vie des gens » , ou en anglais « How Technology Hijacks People’s Minds » ).

La société de consumation fait feu de tout bois, sans jamais imaginer qu’un jour elle pourrait manquer de bois.

Le capitalisme contemporain est un capitalisme de l’épuisement.

Les ressources physiques sont-elles inépuisables ? Pas toutes. La plupart ne sont pas renouvelables. Certaines ne sont pas recyclables. Certaines finiront par manquer.

Que dire des ressources psychiques ? Sont-elles inépuisables ? Renouvelables ? Recyclables ?

Qu’est-ce qu’on fait une fois qu’on a mobilisé tout le temps de cerveau disponible ? Les engins du diable sont à portée de main presque tout le temps, sauf quand on dort — mais on dort de moins en moins. L’extension du domaine de la consumation du cerveau finira par trouver une limite : il n’y a que 24 heures dans une journée.

Qu’est-ce qu’on fait des gens épuisés, las, vieillis, abrutis ? On les jette et on les remplace des neufs ? On les recycle et on les remet en service ? Jusqu’où peut-on aller dans l’abrutissement ?

Que fait-on des gens fatigués ? Comment traite-t-on à la fatigue de la modernité, pour reprendre l’expression d’Eric Dupin ?

Je ne sais pas. Je me demande.

L’idée du présent billet m’est venue lorsque, il y a plus d’un an, j’ai visité Manhattan. A Times Square, à New York City, à l’intersection de la Septième Avenue et de Broadway, entre la 42ème Rue et la 47ème Rue, j’ai eu l’impression d’être au centre du monde, à l’apogée de la société de consommation. Times Square est un lieu incroyable. C’est en trois dimensions. The sky is the limit, mais il faut vraiment lever les yeux très haut pour voir un bout de ciel. Les distractions lumineuses sont partout. Le brouhaha est permanent. Ca ne s’arrête jamais. C’est à la fois magnifique et insupportable.

Times Square, au milieu de Manhattan, est un lieu qui au début suscite un grand émerveillement, mais qui à la fin n’inspire plus que de la fatigue. Times Square est un lieu où on consomme. Times Square est un lieu qui consume.

Et au Sud de l’île de Manhattan, il y a la Statue de la Liberté, dont l’histoire est curieusement associée à un poème, écrit pour appeler aux dons pour la financer. Il est connu sous le nom de « The New Colossus » . C’est un message politique qui semble d’un autre temps :

Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.

Donnez-moi vos fatigués, vos pauvres,
Vos cohortes qui aspirent à vivre libres,
Les rebuts de vos rivages surpeuplés.

Vos fatigués.

Les rebuts.

Donnez-moi vos gens fatigués.

Donnez-moi vos gens consumés.

Donnez-moi vos gens consommés.

Que fait-on des gens consommés ?

Il se dégage
De ces cartons d’emballage
Des gens lavés, hors d’usage
Et tristes et sans aucun avantage

Que fait-on des perdants ?

Je ne sais pas. Je me demande.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour La société de consumation

  1. Anonyme dit :

    pourquoi rester ?

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