Tu le sais

Tu sais qu’il faut se méfier des mots.

Il y a quelques années, tu as enfin lu le « Voyage au Bout de la Nuit » de Louis-Ferdinand Céline, publié en 1932, tu l’as même lu deux fois, et tu avais bien noté dans ton carnet cette observation :

Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment, ils ont l’air de rien les mots, pas l’air de dangers bien sûr, plutôt de petits vents, de petits sons de bouche, ni chauds, ni froids, et facilement repris dès qu’ils arrivent par l’oreille par l’énorme ennui gris mou du cerveau. On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive.

Des mots, il y en a des cachés parmi les autres, comme des cailloux. On les reconnaît pas spécialement et puis les voilà qui vous font trembler pourtant toute la vie qu’on possède, et tout entière, et dans son faible et dans son fort… C’est la panique alors… Une avalanche… On en reste là comme un pendu, au-dessus des émotions… C’est une tempête qui est arrivée, qui est passée, bien trop forte pour vous, si violente qu’on l’aurait jamais crue possible rien qu’avec des sentiments… Donc, on ne se méfie jamais assez des mots, c’est ma conclusion.

Tu sais que ta voix, souvent, transpire la tristesse. Tu n’aimes pas ta voix. Tu t’es habitué à ta voix telle que tu l’entends, tu vis avec, mais tu te rappelles combien tu la détestes quand tu l’entends restituée par un enregistrement.

Tu sais que les intonations que tu mets, quand tu es las, quand tu es fatigué, quand tu es désemparé, te trahissent. Trahissent ta lassitude, trahissent ta fatigue, trahissent ton désarroi. Tu le sais. Des gens qui t’aiment te l’ont souvent dit. Tu as parfois été tenté par le déni, mais tu as apparemment dépassé ce stade. Tu le sais. Tu l’as admis.

Tu sais que certains mots, même dépourvus d’intonations, certaines phrases, certaines tournures de phrases, certaines manières de dire, certaines images, certaines métaphores, voire certaines hérésies, te trahissent.

Tu voudrais que certains mots, certaines intonations, certaines tournures, ne sortent pas de ta bouche. N’en sortent plus, n’en sortent plus jamais. Et puis ils sortent quand même.

Tu ne peux pas les retenir — pas tous, pas toujours.

Tu ne peux pas les maquiller — pas tous, toujours. Tu ne peux pas les neutraliser. Les aseptiser. Les banaliser. Il y en aura toujours un qui t’échappera. Un, puis plusieurs, puis beaucoup.

Ils te ruinent, mais à moins de te taire complètement, tu ne peux pas l’empêcher. Tu le sais, mais tu ne sais pas quoi faire. Savoir n’est pas pouvoir, hélas.

Un jour ou l’autre il faudra qu’il y ait la guerre
On le sait bien
On n’aime pas ça, mais on ne sait pas quoi faire
On dit c’est le destin

Tu l’as déjà écrit. Tu sais même quels mots du quotidien sont les plus « facilement imprégnés » . Tu avais fourni le début d’une première liste : Attention. Mal. Fruit. Triste. Calme.

Et tu pourrais allonger cette liste. Et tu pourrais aussi commencer une autre liste, une liste d’expressions du quotidien « facilement imprégnées » : Ne te fâche pas. Ne t’énerve pas. Je ne sais pas de quoi tu parles. Restons calmes. Je suis fatigué. J’ai pas compris. Je voudrais que ça s’arrête. J’ai mal à la tête. C’est pas grave. Couvre-toi. Prends soin de toi.

Tu les connais. Tu sais ce qu’ils et elles portent. Tu sais leurs poids, leurs fardeaux, leurs couleurs, leurs odeurs.

Tu le sais. Mais ça arrive quand même. Tu les utilises quand même. Ils sont imprégnés quand même.

Tu sais aussi que ta gueule, souvent, trahit la fatigue. Et le mal-être. Et le désarroi. Et l’impuissance. Et tout le reste.

Tu n’aimes pas ta gueule, tu ne l’as jamais aimée. Tu n’as pas mis ta photo sur les réseaux sociaux, sauf sur LinkedIn parce que pas vraiment le choix. Tu n’as pas mis ta photo sur ton CV, et tu sais que ça te dessert, et tu devras peut-être t’y résoudre.

Tu n’aimes pas ton corps. Tu n’aimes pas tes expressions corporelles et tes expressions faciales. Tu t’es toujours méfié de ta communication non-verbale, et qu’on ne te parle pas de tes émotions. Tu sais qu’elles te trahissent. Tu sais qu’elles te desservent. Tu le sais. Mais tu ne peux pas les neutraliser.

Tu le sais, tu sais tout ça, et pourtant tu n’y peux rien, ou alors pas grand’chose.

Tu le sais, et tu sais surtout qu’il ne faut pas que ça se voie.

Il ne faut pas que ça se voie. Il ne faut pas que ça se voie. Il ne faut pas que ça se voie.

Ta femme t’aime encore, mais il ne faut pas qu’elle t’entende trop, ou te voit trop, ou en tout cas pas comme ça. Pas ça, pas maintenant, pas comme ça. Alors il ne faut pas que ça se voie. Tu le sais.

Ta fille n’est pas encore adolescente, mais tu vois bien qu’elle supporte de moins en moins certains mots, certaines intonations, certains regards tristes, certains traits tirés. Tu te dis qu’elle a raison, que c’est un bon réflexe de sa part, qu’il faut qu’elle se défende, que c’est bien qu’elle sente qu’elle doit se défendre, qu’il ne faut pas qu’elle soit contaminée. Tu es obsédé par l’idée que tu pourrais lui transmettre ce qu’il ne faut pas — ou, pire, que tu le lui as peut-être déjà transmis. Tu es obsédé par l’idée qu’il ne faut pas que la petite bête s’empare d’elle aussi. Alors il ne faut pas que ça se voie. Tu le sais.

Tu cherches du travail, et tu sais bien que, dans ce contexte-là, tout particulièrement, il ne faut pas que ça se voie. Tu le sais. Il vaut mieux faire envie que pitié. Tu le sais.

Tu as encore des amis, tu vois encore des gens. Certains te connaissent depuis longtemps, d’autres depuis pas si longtemps. Ils t’apprécient ou ils ne demandent qu’à t’apprécier, tu le sais, alors il ne faut pas les faire fuir. Il ne faut pas leur faire peur. Il ne faut pas que ça se voie. Tu le sais.

Mais à tout moment, tu sais qu’un mot de trop peut t’échapper, une intonation de trop peut siffler, une expression, une image, une façon de parler, quelque chose peut te trahir. Tu le sais.

Tu le sais, et tu vis avec.

La petite bête est là, toujours là. Elle aime bien les périodes difficiles. Elle aime bien la saison triste. Tu le sais.

Bonne nuit.

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