Il faut être fou pour tenir un blog

Ce blog a passé le cap des quatre ans. Non, ça ne se fête pas.

Le premier billet est daté du lundi 10 décembre 2012. De même que les cinq billets suivants — j’ai beaucoup tâtonné, au début.

Le présent billet, daté du mardi 20 décembre 2016, est le 484ème billet publié sur ce blog.

Ce blog a suivi, forcément, quelques étapes de la vie de son auteur. Ce n’était pas le projet. Mais il est difficile d’y échapper.

Ce blog est imprégné, forcément, de certains aspects de la personnalité de son auteur. Ce blog est maculé de billets tristes, par exemple. Ce blog est grignoté par la petite bête. Ce n’était pas le projet. Mais il est difficile d’y échapper.

Il faut être fou pour tenir un blog.

Il faut être fou pour, pendant des années, écrire des dizaines, puis des centaines de billets, représentant chacun quelques centaines, voire quelques milliers de mots. Surtout quand ce n’est pas votre métier — ni de près, ni de loin.

Il faut être fou pour, pendant des années, plusieurs fois par mois, voire plusieurs fois par semaine, écrire un billet de blog. Il faut être fou pour, si souvent, à la fin d’une journée bien remplie, plutôt que de juste chercher la détente ou la distraction, plutôt que de juste aller dormir, plutôt que de juste lire un livre, plutôt que juste s’effondrer devant la télévision, il faut être fou pour aller s’asseoir devant sa machine à écrire, et écrire. Il faut être persévérant — ou il faut juste être fou.

Il faut être fou pour, pendant des années, si souvent, se forcer à écrire contre le temps, plutôt que juste laisser couler le temps. Se forcer à écrire contre la vie, plutôt que juste profiter de la vie. Il faut être masochiste — ou il faut juste être fou.

Il faut être fou pour, pendant des années, écrire des textes que presque personne ne lit. Qui ne seront lus par presque personne. Qui resteront pendant des années, et vraisemblablement pour l’éternité, perdus sur quelques serveurs informatiques.

Il faut être fou pour écrire toutes ces choses qui ne seront probablement jamais lu. Il faut être fou pour écrire pour personne, pour écrire pour rien.

Ça n’a rien de moderne, même si le mot « blog » (jadis « web log ») sonne encore un peu moderne. Des milliers de gens, chroniqueurs de toutes sortes, rédacteurs de journaux intimes ou juste personnels, ont déjà fait ça depuis des siècles et des millénaires. Relire à cet égard cette très belle page de Jules Romains, dans « La Douceur de la Vie » que j’ai pris la peine de recopier dans un vieux billet :

Je pense à toutes les dames de province, sublimes et incomprises, qui ont tenu leur journal, où elles ont procuré des revanches à leur belle âme, dit du mal de leur mari avec plus de sécurité qu’à personne. Je pense à tous les littérateurs qui se sont consolés de la même façon d’être des ratés, ou de la part de raté qu’il y avait en eux, même chez les grands.

Ça n’a rien de moderne. A part peut-être la possibilité très théorique de la connectivité. Les journaux personnels de jadis, déconnectés, enfouis à l’abri dans des cahiers et des tiroirs étaient effectivement inaccessibles. Un blog, connecté, peut à tout instant recevoir un lecteur, par les hasards très relatifs de l’Internet, de ses moteurs de recherche et autres petites magies. La probabilité est infinitésimale. Tout est dans le mot « presque ». Epsilon n’est pas zéro, mais quand même… Il faut être joueur, optimiste — ou il faut juste être fou.

Il faut être fou pour tenir un blog. C’est fatiguant. C’est de la fatigue qui se rajoute à la fatigue. C’est du temps pris au peu de temps disponible.

Il faut être fou pour tenir un blog. Ça ne sert à rien. Je le sais.

Il faut être fou pour tenir un blog. Mais si je dois exprimer un regret, c’est celui de ne pas avoir commencé beaucoup plus tôt, bien avant décembre 2012.

Il faut être fou pour tenir un blog. Mais souvent je me dis que c’est ce que j’ai de plus personnel. Ce qu’on ne peut pas me prendre. Ce qui est le plus sincèrement moi, dans ce monde où je suis fatigué d’être moi.

Il faut être fou pour tenir un blog. Je suis incapable de dire si je tiendrai encore longtemps celui-ci. Je déteste faire des promesses que je ne saurai pas tenir. Mais j’ai bien l’intention d’essayer de continuer à tenir ce blog. Je sais que ce n’est pas « raisonnable ».

Dans son « Voyage au Bout de la Nuit », Louis-Ferdinand Céline a écrit :

La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c’est-à dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.

Il faut être fou pour tenir un blog — comme pour bien des choses en ce bas monde.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Il faut être fou pour tenir un blog

  1. olivier dit :

    la folie est bien à la raison ce que la raison est à la folie. Ne pas cesser de respirer tant que le verbe est en vie.

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