Vous en voulez encore de la disruption ?

C’est la fin de l’année 2016, alors tout le monde y va de son commentaire. Je vais ce soir faire comme tout le monde.

Pour moi, l’année 2016 est l’apogée de la « disruption ».

Ou plutôt, j’espère qu’elle restera comme l’apogée de la « disruption », parce qu’on aura pris conscience que la « disruption » est allée trop loin.

L’élection de Donald Trump, en particulier, est un triomphe de la « disruption ».

Le mot « disruption » est à la mode depuis quelques années. Je lui avais déjà consacré un billet à l’automne 2014 : « La face cachée de la ‘disruption’ » C’est un des slogans de notre époque. Un mot d’ordre. Disruptons ! Disruptons !

Ce mot, cette expression a des prédécesseurs et des associés, plus ou moins redondants, plus ou moins complémentaires : Le capitalisme décomplexé. Le néolibéralisme sans limites. La mondialisation heureuse. L’ubérisation heureuse. « Disruption », ça ne fait que quelques années qu’on l’entend, comme « ubérisation ». « La Mondialisation Heureuse » était un livre d’Alain Minc publié en 1997. On pourrait faire l’historique détaillé de tous ces étendards.

Ils participent au fond des mêmes mouvements du monde, déchaînés notamment depuis la chute de l’Union Soviétique il y a exactement vingt-cinq ans. Détruisons les vieilles industries, les vieux statuts, les vieux compromis, les vieux équilibres ! Décomplexons ! Mondialisons ! Délocalisons ! Enrichissons les riches ! The sky is the limit! Ubérisons ! Disruptons ! Disruptons !

Ces mêmes mouvements qui ont aussi amené la multiplication des « interventions occidentales », néo-impérialistes, néo-coloniales, de l’Irak au Kosovo, en passant par l’Afghanistan et la Libye. Sans parler des coups d’Etats arrangés, style le putsch de Kiev en février 2014, ou des élections truquées, style les présidentielles en Russie en juin-juillet 1996. C’était aussi la logique de la disruption ! Cassons ce qui est, pour mettre à la place un truc à notre image — un truc forcément mieux et moral puisque les gentils c’est nous, les modernes c’est nous, le sens de l’Histoire c’est nous, et en plus ça nous permettra d’aider quelques riches à s’enrichir. Décomplexons ! Disruptons ! Disruptons !

Evidemment, bien avant 2016, tout cela avait déjà semé toutes sortes de malheurs.

Mais 2016 restera peut-être comme l’année où la disruption a passé les bornes. J’espère qu’elle sera retenue comme telle. Et qu’on en tirera les conséquences. Mais j’en doute.

C’est sexy la disruption ! C’est séduisant, c’est jeune, c’est beau, ça sonne bien, ça fait moderne, ça fait viril !

Vous trouviez cool la disruption tant que ça vous permettait de voyager moins cher avec AirBnB et Uber. Vous trouviez chouette la disruption tant que ça vous permettait de vous enfermer au chaud et de tourner en rond dans vos bulles avec Facebook, Twitter, et autres.

Vous la trouviez sympa la disruption. Vous ne vouliez pas voir l’envers du décor.

Vous en vouliez encore, de la disruption ? Eh bien, en 2016, vous avez décroché la timbale !

En 2016, en matière de disruption, vous avez gagné le Brexit, vous avez gagné Donald Trump, vous avez gagné la déconfiture de Renzi en Italie, et vous n’avez échappé à un président d’extrême-droite en Autriche que d’un cheveu ! Vous êtes fiers de vous, j’espère ?

Vous trouvez la disruption toujours cool, maintenant qu’elle a la tête de porc de Donald Trump ?

Vous en voulez encore de la disruption ? Trump, ça vous suffit pas ?

Vous voulez continuer à disrupter tout et n’importe quoi ?

Vous voulez toujours plus de disruption ?

Vous ne voyez pas que la disruption nous mène à l’abîme ?

Vous pouvez vous enfermer dans le déni.

Par exemple, vous pouvez vous contenter de mépriser les électeurs du Brexit, de Trump, de Grillo et les autres. Ce ne sont que des vieux cons, des sales xénophobes puants, des « baskets of deplorables » — alors que vous êtes jeunes, intelligents, propres, moraux et irréprochables, évidemment. Vous pouvez vous contenter de dire qu’il faut juste ignorer tous ces gueux. Pour sauver la démocratie, vous parlez de plus en plus ouvertement de supprimer les élections — d’abord les référendums, puis le reste. Pour sauver la démocratie, il faudra la détruire, pensez-vous. De même que, au Vietnam, en 1968, pour sauver la ville de Bên Tre, il a fallu la détruire.

It became necessary to destroy the town to save it.

Par exemple, vous pouvez vous contenter d’accuser la Russie. Tout est de la faute à Poutine ! Si Trump a été élu aux Etats-Unis, c’est la faute à Poutine ! Si le Brexit est passé en 2016, c’était la faute à Poutine (même s’il a fallu plus de six mois pour s’en apercevoir) ! Et si la gentille Merkel n’est pas réélue en 2017, ça sera la faute à Poutine (c’est bien d’être prévenus à l’avance) ! C’est tellement facile : tout est de la faute à Poutine !

Well, blame Canada, blame Canada
It seems that everything’s gone wrong
Since Canada came along

Vous pouvez continuer dans le déni, et continuer à disrupter, continuer à foncer, continuer à jeter chaque année un peu de plus de gens dans le désespoir, pour pouvoir enrichir toujours plus une poignée d’oligarques.

Combien de Trumps, combien d’années de Trump, vous faudra-t-il pour comprendre ?

Combien de Geert Wilders ou de Marine Le Pen, aux portes du pouvoir en Europe, vous faudra-t-il ?

Combien de milliers de gens rendus vulnérables aux sirènes de Daech — et combien de morts tués par des djihadistes auto-proclamés vous faudra-t-il ?

Combien de catastrophes vous faudra-t-il ?

Vous pouvez rester dans le déni. Continuer à répéter vos slogans. La mondialisation est irréversible. L’ubérisation est inéluctable. La disruption est nécessaire. Il n’y a pas d’alternative. C’est écrit dans les astres. C’est le sens de l’Histoire. C’est une conséquence mécanique de la technologie. Personne n’y peut rien. Il faut continuer à disrupter. Il faut continuer à semer le chaos et le désespoir. Disruptons ! Disruptons !

Si je ne dois garder qu’un seul texte de 2016, c’est probablement la chronique de Roger Cohen dans « The New York Times », datée du 12 octobredéjà citée et commentée dans ce blog. Et en particulier cette phrase :

I was talking the other day with a Silicon Valley venture capitalist who said to me with a kind of deadpan resignation: « You know we are designing a world that is not fit for people. »

Je parlais l’autre jour avec un capitaliste de la Silicon Valley qui me disait, avec une sorte de résignation glacée : « Vous savez que nous concevons un monde qui n’est pas fait pour les gens. »

Vous en voulez encore de la disruption ?

Tu sais, on dirait que le monde
Il est pas fait pour tout le monde

Vous voulez encore des délocalisations, et des traités commerciaux qui ne profitent qu’aux multinationales ? Vous osez encore proclamer que c’est bien même pour ceux qui perdent leur emploi, comme avait osé l’affimer en 2002 Pascal Lamy, alors directeur de l’OMC :

Trade opening is good for everybody, including for people who lose their jobs because of trade opening, provided it is rules-based.

L’ouverture des marchés est bonne pour tout le monde, y compris pour les ceux qui perdent leur emploi à cause d’elle, du moment que c’est basé sur des règles.

Vous voulez encore plus d’automatisation, de destructions d’emploi, assorties de toujours moins de partage de la valeur ajoutée et des gains de productivité ? Vous continuez à blâmer les machines, pour mieux protéger les propriétaires de machines ?

Roger Cohen encore :

Imagine the day when Uber operates with driverless cars; it will come, a big economy-changing moment. In Silicon Valley, that’s called disruption, which is a sexy word. Disruption has delivered all kinds of new freedoms and options to people. But disruption has also pushed millions out of work. The real meaning of the word is sometimes no more than: We found a way to make a whole lot of money fast.

Imaginez le jour où Uber fonctionnera avec des voitures sans conducteur ; ça va arriver, un grand changement pour l’économie. Dans la Silicon Valley, on appelle ça « disruption », et c’est un mot sexy. La disruption a apporté toutes sortes de nouvelles libertés et de nouvelles options aux gens. Mais la disruption a aussi privé de travail des millions de gens. Le vrai sens de ce mot ne va parfois pas plus loin que : Nous avons trouvé un moyen de faire du fric rapidement.

Vous voulez toujours plus de dé-régulations, de dé-réglements, de chaos, d’ubérisation et de disruption ?

Vous voulez toujours plus de désespoir ? Vous voulez toujours plus d’individus, de familles, de quartiers, de régions, de pays, livrés au désespoir et au chaos ? Je sais, je me trompe, peut-être que le monde va mieux, en fait. Ou pas.

Vous ne craignez pas le chaos ?

Vous ne craignez pas la guerre civile, ou la guerre tout court, ou l’extermination, ou les catastrophes en général ?

Vous ne craignez pas le dérèglement climatique parce que, comme l’avait noté James Cameron, vous êtes persuadés qu’il y aura toujours un canot de sauvetage pour vous, à condition de faire partie des 1% ? Et que, en attendant, rien ne doit vous empêcher de continuer à vous enrichir et à jouir sans entraves ?

We can see that iceberg ahead of us right now, but we can’t turn. We can’t turn because of the momentum of the system, the political momentum, the business momentum. There [are] too many people making money out of the system, the way the system works right now and those people frankly have their hands on the levers of power and aren’t ready to let them go.

Vous voulez qu’on continue la marche glorieuse vers le transhumanisme, stade suprême de la disruption ?

Si vous faites partie des 1%, on vous comprend, le transhumanisme vous promet l’immortalité.

Mais pour nous les 99%, le transhumanisme ne promet à nos enfants que des vies d’esclaves et de pièces détachées. De bétail. De matériaux de rechange. De sous-machines.

« we are designing a world that is not fit for people »

People in this world we have no place to go

We live in Utopia; it just isn’t ours.

Vous dites qu’on ne peut pas revenir au passé ?

C’est vrai.

On ne peut pas revenir en arrière.

On n’a pas assez d’essence
Pour faire la route dans l’autre sens

Mais on peut encore changer d’avenir.

2016 est l’année où le carnage qu’est la disruption est devenu évident.

Arrêtons le massacre. Changeons d’avenir.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans néolibéralisme, __ recommandés, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Vous en voulez encore de la disruption ?

  1. Anonyme dit :

    tout est vain.

    c’est plutôt cool en fait.
    Bonnes fêtes !

  2. Anonyme dit :

    de la disruption, je sais pas, mais je veux bien des articles 🙂

    bonne année, et soyons incisif, pour que la ptite bête s’en prenne pour son grade !

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s