Laisser passer le temps

En ce début d’année 2017, j’ai délaissé ce blog. Et pourtant je ne manque pas de temps.

Mais ces dernières semaines, j’ai beaucoup laissé passer le temps.

C’était la « rentrée de janvier », venant après la période appelée « vacances de Noël » ou « fêtes de fin d’année » ou « trêve des confiseurs ». Sauf que pour moi, ce n’est pas une rentrée, puisque je n’ai plus de travail depuis quelques mois. Ça a été la rentrée pour ma femme, pour les enfants, pour les amis, pour les ex-collègues, pour des millions de gens, mais pas pour moi. Pour moi, ça a juste été la reprise de la recherche de travail. C’est prenant aussi. Mais c’est différent.

Alors de plus en plus, entre mes activités de chercheur d’emploi, je me suis laissé respirer. J’ai laissé mon corps fonctionner. J’ai regardé autour de moi de plus en plus. J’ai écouté. J’ai traîné.

Ça ne veut pas dire que j’ai passé des journées inerte, enfermé, prostré. Non, j’ai juste fait le minimum. J’ai pris mon temps dès que je le pouvais.

Je me suis laissé aller en particulier à me coucher souvent tôt. Pas par lâcheté, pas par fuite, juste parce que je le sentais comme ça. La journée est finie ? Pas la peine de la prolonger. Il n’est pas tard ? Pas la peine de veiller.

Je me suis laissé aller à dormir plus. Sans trop y réfléchir. Sans intention, sans calcul. Dormir, parfois, c’est fuir. Mais pas ces temps-ci.

Je me suis laissé aller à ne plus alimenter ce blog pendant une, deux, trois semaines.

Je me suis laissé aller à regarder le temps passer, de temps en temps, de plus en plus souvent.

Je me suis laissé aller à tourner au ralenti.

Il parait que c’est naturel — c’est notre époque qui nous force à l’artificiel, qui nous impose l’accélération, qui nous inflige un rapport au temps fondamentalement aberrant, comme l’explique le sociologue allemand Hartmut Rosa, par exemple dans cette brillante interview pour la « Revue Projet », reprise dans « Basta! Mag » en date du 23 décembre 2016, sous le titre « Accélération, fuite du temps : Le burn-out menace quasiment tout le monde » :

Soit vous progressez (« move up »), soit vous régressez (« move down »). L’exemple de l’Inde est significatif, où un très fort développement technologique coexiste avec un temps traditionnel et cyclique. La situation n’était pas si différente en France et en Allemagne il y a un siècle. Il y avait alors une abondance de temps. Les jeunes des villages se réunissaient sur la place et traînaient là, sans avoir grand-chose à faire, les vieux étaient à leur fenêtre. Ils avaient le temps. L’accélération aspire de plus en plus de segments de la société.

J’ai tellement écrit de billets sur le temps, la valeur du tempsle manque de temps, la peur du manque de temps, la fatigue, la peur de la fatigue, le piège de la fatigue, la fatigue de la fatigue… Ce n’est pas un hasard. C’est peut-être le cœur de mon sujet, si tant est que j’en ai. J’en écrirai d’autres.

En attendant, semaine après semaine, je me sens pris à contre-pied.

Encore une fois, chercher du travail, ça prend du temps. Ça occupe. C’est presque un travail. Enfin non, n’exagérons rien. Mais ça occupe, quand même.

Encore une fois, je me méfie comme de la peste de trop de « laisser aller ». Je n’ai pas encore passé une seule journée sans sortir de chez moi — ou, plus précisément, en ne sortant de chez moi que pour emmener et chercher ma fille à l’école. Je n’ai pas encore passé une seule heure planté devant la télévision, à tenter de « rattraper » telle ou telle série que je me promets de regarder depuis des années, « quand j’aurai le temps » — nommément : « House of Cards » et « Mr Robot ».

Je ne dois pas me laisser aller.

Mais …

Mais je prends petit à petit des habitudes. Qui sont pour moi inhabituelles. Dont je me méfie. Que je perdrai probablement dès que j’aurais retrouvé un travail.

Je commence à m’habituer à dormir plus.

Je commence à m’habituer à me coucher tôt.

Je commence à m’habituer à ne plus gérer d’urgences.

Je commence à m’habituer à être en dehors de presque tout.

Je commence à m’habituer à procrastiner.

Je commence à m’habituer à délaisser ce blog.

Je commence à m’habituer à laisser filer des heures et des soirées sans rien en faire vraiment.

Mais …

J’ai repris la lecture, avec deux livres en forme de coup de cœur — en français, c’est plus facile. Je m’étais enlisé en fin d’automne dans de la science-fiction soviétique et chinoise en anglais — c’était trop ambitieux, sans doute. Ça reviendra.

Je reprends ce soir ce blog.

La vie continue.

Il faut se convaincre que la vie n’est pas finie.

Il faut se dire que le temps, c’est ce qui manque le plus, même quand il semble surabondant.

Il faut se rappeler que vieillir, c’est ne plus avoir le temps.

Bonne année 2017.

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Un commentaire pour Laisser passer le temps

  1. Anonyme dit :

    Ravi de vous revoir, et semble-t-il en bonne forme !
    N’avez vous pas assez travaillé ? Ou trop, déjà ?
    Même débat par ici mais en sens inverse…
    20 ans de victoire en étant libre, chaque matin, de ma vie.
    Mais cela va-t-il pouvoir durer ?
    A chaque fois que j’arriverai déçu sur ce blog, je me dirais que vous procrastinez, ça compensera 😉

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