Assez de leçons de morale – Fix the problem!

L’élection de Donald Trump a dopé les moralisateurs. Comme le Brexit. Comme la crise migratoire. Comme la crise grecque. Comme le 29 mai 2005. Comme le 21 avril 2002.

A chaque fois, à chaque nouvel échec, les donneurs de leçons de morale ne se remettent pas en cause, et, bien au contraire, resservent une louche supplémentaire de morale.

Un éditorial d’Arnaud Leparmentier, dans « Le Monde », daté du 16 novembre 2016, est emblématique. Il est intitulé « Contre les « petits » trumpistes ».

Sous-titre :

Le « petit Blanc », comme on l’appelle désormais, est peut-être en souffrance, mais il n’est pas question de renoncer aux valeurs humanistes, fussent-elles devenues minoritaires.

On notera le mépris de l’expression entre guillemets, le « petit blanc ». On notera aussi le « peut-être ». Et en face, attention, il y a les valeurs humanistes ! Rien que ça ! Les valeurs humanistes ! On rigole pas !

Extrait :

Après l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, on fut tenté par un mea culpa. Tenté d’expier au nom de la déconnexion des élites avec le peuple. Pour n’avoir rien compris à la détresse des classes populaires dans la mondialisation malheureuse. (…)

Avant toute confession, récitons donc fièrement notre credo avec Angela Merkel : avec l’Amérique, nous sommes « liés par des valeurs, la démocratie, la liberté, le respect du droit, de la dignité de l’homme », sermonna l’inflexible chancelière, qui proposa à Trump une « coopération étroite » mais « sur la base de ces valeurs ».

Les valeurs ! Nos valeurs ! Nos valeurs actuelles à nous, le camp du bien, l’empire du bien, les bons, les gentils, les vertueux !

Et tout est à l’avenant. Les réponses sont toujours des réponses « morales ». Des leçons de morale. La ré-affirmation de valeurs. La posture du bien.

Avec en corollaire la dénonciation de boucs-émissaires. Salauds de Grecs qui ont truqué leurs comptes publics. Salauds d’Italiens qui sont trop endettés. Salauds de pauvres : pauvres de tous les pays, qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur Terre, vous n’avez pas honte d’exister ? Et au sommet, les méchants absolus : la Russie pour les uns (Angela, au secours !), l’Islam pour les autres (Jeanne, au secours !). Et les « fake news ». Et la « post-vérité ». Et j’en passe. Tous des vilains. Tous des méchants.

Alors que nous on est les gentils.

Poutine est méchant. Trump est méchant. Les musulmans sont méchants. Les électeurs du Brexit, de Trump et du Front National sont méchants.

Et nous on est les gentils.

Que le monde serait mieux, serait plus propre, si tout le monde était gentil et vertueux comme Sainte Angela. Merkel mit uns!

Et ainsi on évacue l’économique, le social, l’environnemental…

La crise, vous dites ? … Quelle crise ?

Le chômage, vous dites ? … Quel chômage ?

La misère, l’exploitation, le déclassement, la pollution, l’espérance de vie, les conditions de travail, le pouvoir d’achat, vous dites ? … Mais de quoi parlez-vous ? … Enfin voyons ! C’est la guerre ! Il s’agit de défendre le bien contre le mal ! Il s’agit de défendre nos valeurs, qui sont menacées par les méchants, les populistes, les vilains !

Ouvrons une parenthèse.

Je me souviens de « Disclosure », roman de Michael Crichton, publié en 1993, adapté au cinéma avec Michael Douglas et Demi Moore en 1995, sorti en France sous le titre « Harcèlement ». Un roman bien plus subtil que l’histoire de harcèlement sexuel qui l’a fait connaître.

Le personnage principal, Tom Sanders, interprété par Michael Douglas, réalise que sa carrière, dans l’entreprise à laquelle il a tout donné depuis des années, est menacée. Il fait face à diverses menaces, accusations et manipulations, contre lesquelles il ne sait comment se défendre. Il se perd dans des intrigues politiques et juridiques qui le dépassent.

De temps en temps, Sanders reçoit des conseils, par E-mail (en 1993, l’E-mail c’était très exotique, limite high-tech), d’une source anonyme (« Afriend@truc.edu »). Et notamment celui-ci : « Solve the problem ». A moins que ce ne soit « Fix the problem » — ma mémoire me joue des tours. « Solve the problem ». « Fix the problem ». Le fait est que ça sonne mieux en anglais. Résolvez le problème. Corrigez le problème.

Il s’avérera que le pot-aux-roses, au-delà des combines et des manipulations et des hypocrisies, est un problème d’ingénierie. Un problème technique. Un problème à sa portée, en tant qu’ingénieur expérimenté. Un problème à résoudre. « Solve the problem », le reste suivra.

Refermons la parenthèse, et revenons au présent.

Le monde contemporain est complexe, et grouille de menaces et de manipulations.

Mais ceux qui s’en prétendent les maîtres feraient mieux, à mon humble avis, de laisser tomber les leçons de morale, les discours sur les valeurs, et autres gesticulations magiques.

Il y a un problème. Ils doivent le résoudre.

Le problème — les problèmes sont politiques, économiques, sociaux, environnementaux. Ce ne sont pas des questions de morale. Ce ne sont pas des discours abstraits. Ce sont des problèmes concrets. Il y a des choses qui ne vont pas. Il y a des gens qui souffrent. Le problème, c’est la souffrance.

Ils se prétendent les maîtres — maîtres de la politique, de l’économie, du social. Ils se prétendent les ingénieurs de la société humaine. Alors, qu’ils résolvent les problèmes d’ingénierie sociale, économique et politique.

Solve the problem!

Le problème, c’est l’explosion des inégalités, le déclassement et la peur du déclassement, la misère et la peur de la misère, et toutes les autres souffrances infligées au nom de « la mondialisation heureuse », au nom du « néolibéralisme », et, en Europe, au nom de « l’austérité », de « la compétitivité » et autres fléaux.

Le problème, c’est le pillage des nations par les multinationales, en particulier par les géants du numérique. Le problème, c’est le pillage de l’environnement au nom du capital. Le problème, c’est la corruption.

Le problème, c’est qu’on laisse pourrir des quartiers, des régions, des pays entiers. Le problème, c’est qu’on livre des millions de gens au désespoir, ou aux faux espoirs, que ce soient ceux du fascisme, ou ceux des vieilles religions.

Le problème, c’est ce qu’avait dit, il y a maintenant vingt ans, un soir de défaite électorale, Philippe Séguin :

En vérité, les Français constatent (…) [que] leurs enfants ne vivront peut-être pas dans un monde meilleur.

Le problème, c’est que les 1% ont volé l’argent, ont volé l’espoir, ont volé l’avenir, à tous les autres, à l’humanité toute entière.

Alors le programme semble clair, pour ceux qui se prétendent les maîtres de ce monde, démocratiquement élus, mandatés pour défendre l’intérêt général, arc-boutés sur les valeurs de civilisation : Solve the problem!

Reprenez le contrôle ! Faites payer des impôts aux multinationales ! Muselez les banques ! Régulez la finance ! Combattez la cupidité ! Mettez les nuisibles hors d’état de nuire ! Arrêtez la corruption ! Enfermez les pourris ! Jail Juncker! Taxez les propriétaires des machines ! Partagez la valeur ajoutée ! Créez des emplois ! Distribuez du pouvoir d’achat ! Offrez un avenir ! Donnez de l’espoir ! Fix the problem! Solve the problem!

Mais au lieu de résoudre le problème, il est tellement plus facile, il est tellement plus grisant, de juste asséner des leçons de morale, de prôner des guerres de religion ou de fantasmer sur des chocs de civilisation, de jouer les magiciens avec de grandes incantations.

Commentant sur son blog le 1er décembre 2016 le « renoncement » du petit président actuel à briguer un deuxième mandat, Jacques Sapir concluait :

Laissons les morts enterrer les morts, et reprenons le chemin du progrès.

Reprenons le contrôle. Changeons d’avenir. Reprenons le chemin du progrès. Make Humanity Great Again. Solve the problem. Fix the problem.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Assez de leçons de morale – Fix the problem!

  1. Anonyme dit :

    Eh béh, procrastination corrosive !

    Gardons néanmoins quelques valeurs sur la route de la résolution des problèmes, sinon nous en créerons d’autres 😦

    Chaleureusement,

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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