Red Plenty : L’histoire d’un défi à la fatalité

J’ai lu, entre le printemps et l’été 2016 le roman « Red Plenty » de l’auteur anglais Francis Spufford, publié en 2010. Je voulais le lire depuis bien longtemps. Mais je suis bien incapable de vous dire quand et comment j’ai entendu parler de ce livre pour la première fois.

Je l’ai lu en anglais sur mon Kindle. J’ai découvert par hasard qu’il a été traduit et publié en français à l’automne 2016, sous le titre étrange de « Capital Rouge ».

J’ai bien aimé ce livre. Je le recommande. L’objet de ce billet est de dire pourquoi, et de vous donner envie de le lire.

« Red Plenty » mélange des personnages réels et des personnages de fiction pour brosser un tableau de l’Union Soviétique à son apogée, autour des années 1960s.

L’auteur présente son livre, ni comme un document historique, ni comme un roman, mais plutôt comme un conte de fée (« fairy tale » en anglais ; « skazki » en russe). Et surtout, comme l’histoire d’une idée.

The idea is the hero. It is the idea that sets forth, into a world of hazards and illusions, monsters and transformations, helped by some of those it meets along the way and hindered by others.

À la fin des années 1950s, l’Union Soviétique était la deuxième super-puissance de la planète, et à bien des égards pouvait se croire bientôt la première. Elle avait pris de l’avance dans différents domaines, notamment le spatial. Elle enregistrait les plus forts taux de croissance des pays industrialisés. Elle croyait au progrès. Elle avait le vent en poupe.

Whether you like it or not, history is on our side. We will bury you!

Après des décennies tragiques (la guerre civile de 1917 à 1923, les vagues de terreur staliniennes, l’industrialisation à marche forcée, la grande guerre patriotique de 1941 à 1945), l’Union Soviétique découvrait une paix a priori durable. Et la croissance économique. Et les promesses de la croissance économique. Les promesses de l’abondance, de la prospérité, de la société de consommation.

D’où le titre original : « Red Plenty ». Rien à voir a priori avec « Capital Rouge », mais il faudrait lire les notes du traducteur français, il a peut-être une bonne raison.

Les deux personnages principaux réels de « Red Plenty » sont Leonid Vitalievitch Kantorovitch (1912 – 1986) et Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev (1894 – 1971).

Leonid Vitalievitch Kantorovitch

Leonid Kantorovitch était un mathématicien et un économiste de génie. Ses travaux, les outils informatiques émergeant dans les années 1950s, le contrôle total de l’économie par l’Etat soviétique, ont semblé alors ouvrir la possibilité d’une gestion rationnelle de l’économie. Rationnelle. Et peut-être même, in fine, entièrement automatisée. Rationnelle. Automatisée. Cybernétique, pour prendre un mot passé de mode.

Les prix, en particulier, ne seraient plus fixés par l’arbitraire des « marchés », c’est-à-dire satisfaisant toutes sortes d’intérêts particuliers égoïstes et aveugles, ou par l’arbitraire de bureaucrates dogmatiques, mais de manière automatique, optimale, rationnelle, soucieuse uniquement de l’intérêt général. On allait enfin pouvoir dépasser la fatalité d’une gestion non-optimale. Finis les gaspillages, arrière la cupidité, dehors les spéculateurs, à bas la corruption ! Place au progrès ! Place à la rationalité ! Place à l’abondance !

Y aura des jardins, de l’amour et du pain
Des chansons, du vin, on manquera de rien
Y aura du soleil sur nos fronts
Et du bonheur plein nos maisons
C’est une nouvelle ère, révolutionnaire

On aura du temps pour rire et s’aimer
Plus aucun enfant n’ira travailler
Y aura des écoles pour tout le monde
Que des premières classes, plus de secondes
C’est la fin de l’Histoire, le rouge après le noir

Kantorovitch est le seul Soviétique à avoir reçu ce qu’il est convenu d’appeler le Prix Nobel d’économie.

Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev

Nikita Khrouchtchev s’était imposé comme le maître de l’Union Soviétique dans les années suivant la mort de Staline. Et comme un visionnaire, un agitateur, voire un excentrique. Il portait une vision.

Après des décennies de souffrances, le peuple soviétique allait pouvoir récolter les fruits de ses sacrifices. Après des décennies de tâtonnements, le modèle soviétique allait étonner le monde, et dépasser les autres modèles, à commencer par l’obsédant modèle américain.

‘In our day,’ Nikita Khrushchev told a crowd in the Lenin Stadium of Moscow on 28 September 1959, ‘the dreams mankind cherished for ages, dreams expressed in fairytales which seemed sheer fantasy, are being translated into reality by man’s own hands.’ He meant, above all, the skazki’s dreams of abundance. Humanity’s ancient condition of scarcity was going to end, imminently.

Khrouchtchev est, avec Gorbatchev, le seul des sept maîtres de l’Union Soviétique qui a cédé le pouvoir, et qui n’est pas mort au pouvoir. Il est aussi, avec Gorbatchev (et peut-être Andropov, paradoxalement) le seul à avoir endossé une posture de réformateur, et envisagé un régime moins autoritaire — au fond, sortant de la tradition russe autoritaire passée intacte des tsars aux maîtres soviétiques.

The ruler will always be a Tsar, Ivan or Vladimir. The earth is always black. The sky is always wide. It’s Russia, always Russia, the dear dreadful enormous territory at the edge of Europe which is as large as all Europe put together.

The idea is the hero

L’idée que raconte « Red Plenty » est, plus que l’idée de l’abondance, une idée de dépassement.

L’idée de qu’on va enfin pouvoir dépasser des horizons indépassables. L’idée qu’on peut faire différemment. L’idée qu’on peut gérer l’économie différemment. L’idée qu’on peut mener la Russie différemment. Différemment de « c’est comme ça ». Différemment de « ça a toujours été comme ça ». Différemment de ce qui semble naturel, éternel, inéluctable, indépassable. Différemment. Autrement. Otherwise.

C’est peut-être en fait l’idée de toute cette époque. Dépasser. Surmonter. Overcome. Le 15 mars 1965, Lyndon B. Johnson déclarait — que tout cela semble loin, semble exotique, semble utopique, quelques jours après le 20 janvier 2017 :

This great, rich, restless country can offer opportunity and education and hope to all: black and white, North and South, sharecropper and city dweller. These are the enemies: poverty, ignorance, disease. They are the enemies and not our fellow man, not our neighbor. And these enemies too, poverty, disease and ignorance, we shall overcome.

La construction du livre est une succession de longues séquences, parfois très longues. Certains personnages n’apparaissent qu’une fois, d’autres reviennent périodiquement.

On suit Khrouchtchev de Washington D.C. à Manhattan. On suit une jeune scientifique mère célibataire arrivant dans les installations toutes neuves d’Akademgorodok, campus scientifique en Sibérie. On suit la journée à Moscou et ses alentours d’un bureaucrate retors du Gosplan.

Certaines séquences sont très surprenantes, par leur niveau de détails, et parce qu’on voit difficilement le lien avec le propos principal du livre, même métaphoriquement. Par exemple, l’exécution détaillée de calculs élémentaires au sein d’un ordinateur à lampes typique des années 1960s. Par exemple, un accouchement difficile, sans anesthésie mais avec boniment. Par exemple, la description scientifique de comment le tabac décuple la probabilité du cancer, en suivant la fumée se répandant dans les poumons, s’infiltrant dans certaines cellules, détraquant les chromosomes, jusqu’au niveau moléculaire. C’est difficile à raconter. C’est frappant à lire.

Chapitre après chapitre, on comprend l’échec de l’idée. On en comprend les ressorts profonds. On sent le poids de la fatalité. On voit l’horizon se dérober.

Can it ever be otherwise?

Les dernières pages sont peut-être les plus saisissantes du livre. Car les acteurs qui ont porté l’idée, ou qui ont voulu contribuer à l’idée, ont au fond compris assez vite leur échec. A commencer par Khrouchtchev.

Khrouchtchev a perdu le pouvoir en 1964. Il est mort en 1971. Mais il avait compris avant de mourir. Une des dernières pages le décrit dictant ses mémoires à un magnétophone (et ces phrases sont authentiques) :

‘Paradise’, he told the wheatfield in baffled fury, ‘is a place where people want to end up, not a place they run from. What kind of socialism is that? What kind of shit is that, when you have to keep people in chains? What kind of social order? What kind of paradise?’ He pressed STOP. Covered his mouth with his hand. And then, since he was tired of fear, of feeling it and of causing it, the retired monster sat very still on the bench by the field, and waited until Kava the rook hopped up onto his knee. A little wind came arrowing across the wheat and swayed the birches over his head. And the leaves of the trees said: can it be otherwise?

L’échec de l’Union Soviétique, l’échec de l’économie planifiée (plus ou moins assistée par les mathématiques, plus ou moins assistée par ordinateur), l’échec était clair même pour des observateurs extérieurs dès le milieu des années 1970s — l’un des plus connus étant Emmanuel Todd, auteur en 1976 de « La Chute Finale ».

A partir des années 1970s, seules les exportations massives de matières premières, et notamment de pétrole et de gaz naturel (« commodities »), pouvaient encore masquer l’échec économique. Le contre-choc pétrolier de 1986 sera fatal. Gorbatchev prend le pouvoir dix ans, vingt ans trop tard. Il n’y a plus grand’chose à sauver.

Years pass. The Soviet Union falls. The dance of commodities resumes. And the wind in the trees of Akademgorodok says: can it be otherwise? Can it be, can it be, can it ever be otherwise?

Peut-il être autrement ?

Je pense que ce livre peut nourrir beaucoup de réflexions.

Sur le destin de la Russie, évidemment. Y retournerai-je un jour ?

Je pense que ce livre peut nourrir la réflexion sur les notions d’utopie et d’alternative.

Faut-il conclure, de l’échec de l’utopie de Kantorovitch et de Khrouchtchev, qu’il n’y a pas d’alternative, en toutes choses ? Qu’il y a des horizons indépassables ? Je ne crois pas. Je serais tenté de dire, eux, au moins ils ont essayé.

Can it ever be otherwise? Is there no alternative?

Je pense que ce livre peut nourrir la réflexion sur le destin en suspens de certaines utopies contemporaines, bien vivantes.

Typiquement l’Union Européenne, et surtout son avatar le plus controversé, l’euro, la monnaie unique européenne. L’euro, ça ne marche pas (sauf pour une petite minorité). Can it be otherwise? Could it have been otherwise? L’UE finira-t-elle comme l’URSS ? On y reviendra une autre fois.

Il faudrait aussi passer en revue d’autres « paris perdus des années 1990s » ,  ça sera pour une autre fois.

Je pense que ce livre peut nourrir la réflexion sur, disons, l’illusion technologique. Une illusion qui revient périodiquement. A chaque époque, il se trouve des gens pour croire que, cette fois-ci, c’est différent, la technologie va changer les règles les plus fondamentales.

Dans les années 1960s, Kantorovitch et ses équipes croyaient pouvoir piloter l’économie d’une nation grâce à leurs merveilles mathématiques et informatiques. Pour toutes sortes de raisons, ils ont échoué.

Dans les années 1990s, Alan Greenspan a incarné une certaine idée du pilotage néolibéral de l’économie mondiale, avec force merveilles mathématiques et informatiques derrière. Cela s’est effondré (mais pas terminé) dans le fracas de l’automne 2008, et Greenspan en personne a dû piteusement avouer son effroi devant le Congrès Américain, le 23 octobre 2008 :

I’ve found a flaw. I don’t know how significant or permanent it is. But I’ve been very distressed by that fact. (…) Flaw in the model that I perceived as the critical functioning structure that defines how the world works, so to speak.

Depuis quelques années, il n’y en a plus que pour le « big data » , la « data science », les nouveaux avatars de l’intelligence artificielle, et toutes sortes de nouvelles merveilles. Et je crains fort que de nouvelles bulles d’Hubris Assistée par Ordinateur (HAO) ne soient en cours de constitution. A moins que ce ne soient des bulles de Manipulation Assistée par Ordinateur (MAO).

Dernière chapitre de « Jurassic Park », de Michael Crichton, en 1990 :

Seventh Iteration: Increasingly, the mathematics will demand the courage to face its implications.

Quelles nouvelles catastrophes les nouvelles merveilles mathématiques et informatiques préparent-elles ?

Ou pas ?

And the wind in the trees of Akademgorodok says: can it be otherwise? Can it be, can it be, can it ever be otherwise?

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Red Plenty : L’histoire d’un défi à la fatalité

  1. Anonyme dit :

    Pim. Prends ça au réveil o_0.

    Vous devriez enchainer sur chromozone, pour vous remettre de ça 😉

    Merci quand même 🙂

    • Merci pour vos commentaires, j’y répondrai, le moment venu, à froid, ça viendra, vous en faites pas.
      Merci aussi pour le conseil de lecture. Quel dommage, ça n’est pas disponible sur Kindle. Ça viendra peut-être.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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