Malade et malades

Quelques réflexions griffonnées lors d’un bête gros rhume, et remises au net après guérison.

Notre époque tolère mal la maladie.

Notre époque tolère mal les gens malades. Les gens affaiblis. Les gens ralentis. Les gens imparfaits. Notre époque n’aime pas voir des gens malades, même par un bête gros rhume. Des gens avec des rides, des cicatrices, des stigmates.

Notre époque se prétend belle, et ne veut voir que ce qui est beau. Elle est hypnotisée par ses écrans où tout est tellement forcément plus beau. Elle ne veut pas voir ce qui n’est pas beau. Elle ne supporte pas ce qui n’est pas sain. Elle se sent insultée par les malades, les faibles et les moches. Elle ne veut pas les voir, encore moins vivre avec eux. Elle ne veut que des gens « en forme », forts et sûrs d’eux, jeunes et jolis — et « en marche », en ce moment.

Dans un article du Monde des Livres intitulé « Le bien-être, une arnaque et un piège » , daté du 21 avril 2016, Roger-Pol Droit notait :

Le monde ne sera pas meilleur s’il est plus sain.

Notre époque croit à la volonté : souriez vous êtes filmés, faites un effort, quand on veut on peut ! Happiness is a choice! Smile, it’s healthy!

Notre époque tolère mal l’attente.

Notre époque tolère mal que, pour certaines choses, il faut du temps.

Notre époque tolère très mal que pour, certaines choses, il faut juste laisser passer le temps. Laisser passer le temps sans rien faire. Parce qu’il n’y a rien à faire.

Typiquement, pour certaines maladies bénignes, tel un bête gros rhume. Il n’y a rien à faire. Il faut juste ne rien faire. Se reposer. Rester au chaud. Boire des boissons chaudes. Se moucher. Attendre que ça passe.

Notre époque croit à la volonté, rendue visible par l’action, rendue ostensible par l’agitation. La vitesse ! L’instantanéité ! Ça doit tenir en cinq minutes ! Ça doit tenir en cinq lignes ! Le temps c’est de l’argent !

Notre époque tolère mal le hasard.

Notre époque n’admet pas que certaines choses sont juste une question de chance, ou de malchance.

Typiquement, la plupart des maladies, c’est surtout une question de chance. On peut prendre des précautions, se couvrir, se laver les mains, garder ses distances, mais in fine un bête gros rhume, c’est surtout une question de malchance.

Mais la culpabilisation des malades n’en finit pas de progresser, dans le discours dominant. Si vous êtes malade, c’est de votre faute. Si vous êtes malade, c’est que vous l’avez forcément un peu voulu, c’est que vous êtes forcément un peu responsable. De même si vous êtes chômeur, si vous êtes pauvre, si vous êtes faible … vous l’avez voulu, n’est-ce pas ? Vous n’avez pas honte ?

Notre époque croit à la volonté et au mérite. Notre époque se prétend méritocratique, alors qu’elle est surtout oligarchique. Le mythe de la méritocratie justifie le mépris des gagnants et l’écrasement des perdants.

Dans un remarquable moment de lucidité, l’éditorial de « The Economist » daté du 24 décembre 2016 a admis :

Amid growing inequality, society’s winners told themselves that they lived in a meritocracy — and that their success was therefore deserved. The experts recruited to help run large parts of the economy marvelled at their own brilliance. But ordinary people often saw wealth as a cover for privilege and expertise as disguised self-interest.

On pourrait continuer, mais on va en rester là pour ce soir.

Notre époque tolère mal la maladie, l’attente, le hasard…

Par « notre époque », j’entends « mes contemporains et moi » . Ma génération. Mon pays. Mes semblables. Nous qui baignons tous depuis quelques décennies plus ou moins dans le même bain, dans les mêmes modes de pensée, les mêmes réflexes, les mêmes préjugés. La pensée magique et la croyance en la volonté. Le néolibéralisme et le reste.

Nous qui, justement, pour cause de néolibéralisme, savons à peine dire « nous » , admettons difficilement que « nous existons » aussi collectivement.

Nous, moutons ou petits soldats. Individualistes et ingrats. Liquides. Chacune et chacun à des degrés divers, plus ou moins adaptés, certains sur-adaptés, d’autres sous-adaptés, mais tous dans le même bateau. Moi comme les autres.

Nous tolérons mal la maladie, l’attente, le hasard, et tant d’autres facteurs ordinaires de la condition humaine.

Nous avons parfois conscience qu’il faudrait ralentir. Qu’il faudrait se désintoxiquer.

Nous tolérons mal la maladie.

Nous sommes collectivement bien malades, au fond.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Malade et malades

  1. Akem Syl dit :

    Bonsoir monsieur…Monsieur. Ce nom ne vous gêne pas ?
    Pour commencer, merci de votre visite. Un œil, et un clavier comme les vôtres sont bienvenus dans mon grenier à histoires.
    Quand j’ai lu votre article – cet article -, j’ai été étonnée. Je suis peut-être trop entourée de gens « modernes », mais jusqu’à présent, je n’avais jamais entendu qui que ce soit tenir un discours similaire. Pourtant, il est juste. Enfin, je le trouve juste. De ce que j’en perçois, ou j’en comprends. Même si rien ne me prouve que j’ai raison, je l’admets.
    Le « ton » que j’adopte dans mes articles est rarement aussi mélancolique. Probablement parce que si j’essayais, je craindrais d’être ridicule. Néanmoins, j’ai moi aussi, essayé de parler de ce que j’appelle la « jolification » des monstres. Je ne parle que de créatures imaginaires, mais je crois malgré tout qu’il y a dedans des choses en résonance avec vos mots à vous.
    Si par hasard, cette idée vous intrigue, ou que vous avez du temps dont vous ne sauriez pas quoi faire, je me permets de vous inviter à le lire. Il est ici :
    https://lesbottesetleplume.wordpress.com/2016/05/28/jolification

    Bonne soirée à vous dans tous les cas – un peu tôt encore pour « bonne nuit. »

    Akem Syl’.#

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