La torpeur

Billet écrit en temps contraint

Tous les soirs c’est pareil.

Tu as du temps, et tu n’en fais rien.

Tu as rêvé pendant des années d’avoir du temps ; là, tu as du temps, et tu n’en fais rien.

Tu ne devrais pas te sentir fatigué, puisque tu n’as pas travaillé dans la journée, mais tu as juste envie d’aller dormir. Tu te sens las et fatigué, et tu n’as aucune raison tangible de l’être.

Tu as du temps, et tu n’en fais rien.

Tu observes aussi avec inquiétude que ça commence à arriver dans la journée. Le matin, ou en début d’après-midi. Tu n’as aucune raison de te sentir fatigué, tu n’as aucune raison de vouloir aller te coucher. Tu as du temps devant toi, et tout ce que tu veux en faire, c’est aller dormir.

Dormir, c’est fuir. Se coucher, c’est se cacher.

Fermer les yeux. T’allonger. Te recroqueviller. Tout lâcher. Lâcher prise. Laisser couler. Arrêter de penser. Débrancher. Déconnecter. Arrêter. T’arrêter. N’être plus. N’être plus rien, pour de bon. Ne rien faire.

Pourquoi veux-tu arrêter de penser ? Pourquoi sens-tu ce besoin d’arrêter de penser, de débrancher, de lâcher ? Ta principale raison de penser n’existe plus : tu ne travailles plus. Tu n’as plus à penser pour ton travail, tu n’as plus à penser pendant ton travail, tu n’as plus à penser à ton travail : tu n’as plus de travail.

Tu as certes à penser à trouver un autre travail, tu fais honnêtement tout ce qu’il faut pour trouver un autre travail, mais ça ne t’occupe pas tant que cela, ça te laisse du temps.

Tu as certes quelques activités logistiques, familiales, diverses, résiduelles, tu fais honorablement ce que tu as à faire, mais ça aussi, ça te laisse du temps.

Que fais-tu de tout ce temps ?

Pas grand’chose.

Tous les soirs c’est pareil.

Tu essayes parfois de lire un livre, et puis tu t’endors au bout de quelques pages. Tu t’es remis à lire du français, en te disant que ça sera moins difficile. Tu as essayé de trouver des lectures plus triviales. Mais tu n’avances pas plus pour autant. Tu n’avances plus. Tu dors.

Tu essayes parfois d’écrire une page, mais tu ne vas pas au bout. Tu perds le fil. Tu t’embrouilles. Tu te lasses. Tu tournes en rond. Tu te rappelles que tu as probablement déjà écrit ce que tu essayes d’écrire. Tu te rappelles qu’au fond presque personne ne lira ce que tu essayes d’écrire. Tu n’avances plus. Tu dors.

Tout ce que tu arrives, à lire et à écrire, ce sont des tweets. Des miettes. Compulsives, addictives, atomiques, atomisées. Comme des phrases prononcées dans des rêves, les unes après les autres. Tu es spectateur de ce que disent les autres, mais tu es aussi spectateur de ce que tu dis toi. Tu n’es même plus sûr que c’est toi qui parle. Tu ne sais plus si tu dors ou si tu es éveillé.

Tu as peur de ne plus rien savoir faire d’autre que des tweets.

Tous les soirs c’est pareil.

Est-ce que tu as honte ? Honte de ne plus travailler ? Honte d’avoir du temps libre au milieu de gens qui n’en ont pas ? Honte d’avoir du temps et de n’en rien faire ? Honte d’être improductif, inutile, oisif ? Honte d’exister, tout simplement ?

Un peu de tout ça, oui.

Est-ce que tu n’es pas trop dur avec toi-même ? Trop dur jadis quand tu travaillais ? Trop dur jadis, a fortiori, quand tu avais des responsabilités ? Trop dur maintenant aussi ? Trop dur parce que tu as honte ? Trop dur parce que tu as honte de ne servir à rien ?

Un peu de tout ça, oui.

Est-ce que tu as peur de la petite bête ?

Oui, évidemment.

À quoi tu sers ?

As-tu le droit de vivre ?

As-tu juste le droit de vivre, indépendamment de tout le reste, quelle que soit ta situation professionnelle, personnelle, et tout le reste ?

As-tu le droit de vivre, même si tu n’en fais rien ?

As-tu le droit de vivre, et de ne rien faire de temps en temps ? Ne rien faire, ne rien produire, ne rien apprendre. Ne rien faire. Ne servir à rien. As-tu le droit ?

As-tu le droit de juste laisser passer le temps ?

As-tu le droit de vivre, juste dans la torpeur ?

Tous les soirs c’est pareil.

Il faut que tu sortes de la torpeur.

Et il faut aussi que tu retrouves du travail, mais ça, ça ne dépend pas que de toi.

Il faut que tu te convainques que la vie n’est pas finie.

Il faut que tu te convainques que ta vie n’est pas finie. Tu n’as pas lu ta dernière ligne. Tu n’as pas vu ta dernière image. Tu n’as pas écrit ton dernier mot.

Tu as le droit de vivre.

Tu es vivant.

Tous les soirs c’est pareil.

Bonne nuit.

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6 commentaires pour La torpeur

  1. Anonyme dit :

    C’est curieux, ces sentiments.
    Je vous souhaite d’arriver à apprécier la chance que c’est d’avoir la capacité de regarder un peu le temps passer sans être forcément soumis à des contraintes d’ordre moral, anxieux, social ou autre.
    A vous lire, je parie que vous n’avez même pas de hamac … 🙂

  2. laurent dit :

    Je pourrais avoir écrit ce billet. Sauf que je ne l’ai pas fait.Mais tout est vrai. Ce billet colle à ma vie, à ma peau… J’en ai le souffle coupé…

  3. Anonyme dit :

    Rhoo, éééh, la torpeur, là, on s’ennuie nous 😉

    • Si vous vous ennuyez, vous pouvez remonter dans le passé de ce blog. Il y a plus de 400 billets de toutes sortes, tous référencés par mots-clefs, certains reliés par des hyper-liens, et la plupart catégorisés.

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