La chute de l’empire américain : Une friandise d’Alexandre Adler

Il y a quelques semaines, je me suis offert un petit plaisir.

Pour 8,99 euros sur mon Kindle, je me suis offert le dernier livre d’Alexandre Adler, intitulé, excusez du peu, « La chute de l’empire américain » .

Comme on s’offre un bon gros gâteau plein de crème. De mémoire le surnom d’Alexandre Adler selon Le Canard Enchaîné jadis était « double-crème ».

Ça se lit très vite, ça se lit très bien, c’est fin, ça se mange sans faim. Et l’avantage d’un livre électronique, c’est que ça ne tient pas de place une fois terminé.

Ça fait longtemps que je n’ai pas écouté les élucubrations d’Alexandre Adler sur une télévision ou une radio, je repense parfois avec nostalgie à l’époque des premiers podcasts de « La Rumeur du Monde » sur France Culture. Ça faisait longtemps que je n’avais pas lu sa prose. Je n’ai pas été déçu.

On enchaîne de surprenants raccourcis (par exemple, la rencontre entre Elvis Presley et Richard Nixon en 1970) et de vastes détours (par exemple, l’importance des inépuisables mines de fer du Lac Supérieur dans l’âge d’or de l’industrie américaine).

Les noms, les faits, les anecdotes défilent à vive allure. Si le « name-dropping » était une discipline olympique, Alexandre Adler nous assurerait une médaille. On passe de Bernie Sanders à Diane Keaton, d’Amal Clooney à Warren Buffett, de Che Guevara à Mario Rubio. Ils sont venus, ils sont tous là, la famille Roosevelt, la famille Dulles, Michael Moore, Joseph Staline, les Rosenberg et Henry Kissinger, Ben & Jerry’s, Brejnev & Andropov, tous, tous, ils sont tous là !

C’est riche. C’est enivrant. C’est érudit. C’est stimulant.

C’est une joyeuse promenade dans l’histoire récente — et moins récente — des Etats-Unis — et du reste du monde. Miam.

Quand on a un peu l’habitude du bonhomme, on sait qu’il faut se méfier de dérapages idéologiques, notamment néo-conservateurs.

Quand on a un peu l’habitude du bonhomme, on sait aussi qu’il ne faut pas trop faire attention aux détails, on sait que si on veut prolonger il faudra d’abord vérifier et re-vérifier, creuser, reprendre avec des pincettes. Mais au moins on aura des points de départ. C’est sa force : il donne des idées. Il promène. Il aère. Il ne tourne pas en rond. Il ouvre des horizons — et parfois file le vertige.

Alors, on pardonne volontiers les erreurs factuelles qu’on repère — et on se doute bien qu’il y a d’autres erreurs qu’on ne repère pas. L’enfer est dans les détails.

Etant d’humeur taquine ce jour-là, j’ai noté quelques-unes de ces erreurs [je mets les « numéros d’emplacement » de l’édition Kindle, faute d’avoir des numéros de page] :

[258] … laquelle lui aura permis son élection malgré un retard d’un million de voix sur Hillary Clinton …

Hillary Clinton a terminé avec 2,8 millions de voix d’avance sur Trump sur l’ensemble du pays (et je rappelle en passant que cette avance vient toute entière d’un seul état, la Californie, où elle avait 4,2 millions de voix d’avance sur Trump).

[260] La famille de Michael Moore, des ouvriers irlandais de la région de Flint dans l’Indiana …

Je n’ai aucune idée des origines de la famille de Michael Moore, mais je sais que Flint c’est dans le Michigan.

[265] Le sénateur Vandenberg, dont l’US Air Force a affublé du nom l’une de ses bases principales …

La Vandenberg Air Force Base, près de Santa Barbara en Californie, fameuse pour ses activités spatiales, a été nommée en l’honneur du général d’aviation Hoyt Vandenberg, et non de son oncle sénateur Arthur Vandenberg.

[401] … dans le mouvement dit du « Tea Party » à l’apogée du clintonisme.

Le « tea party » contemporain a été lancé en 2009, quelques mois après l’élection de Barack Obama, qu’on peut difficilement présenter comme une « apogée du clintonisme », puisque bâtie sur la défaite d’Hillary Clinton aux primaires de 2008.

[413] … dans l’attentat d’Oklahoma City de l’an 2000 …

C’était en 1995, pas en 2000.

[625] A l’inverse, l’historien en herbe Immanuel Wallerstein installa dans le Vermont, dans la petite université rurale de Binghamton…

C’est dans l’ouest de l’état de New York, pas dans le Vermont qui est plus à l’est.

[699] Reagan l’emporte sur toute la ligne contre l’ultime et digne représentant du vieux syndicalisme social-démocrate du Middle West, Hubert Humphrey.

En 1984, Reagan a effectivement battu un ancien élu social-démocrate du Minnesota, mais c’était Walter Mondale. Hubert Humphrey, battu par Nixon en 1968, est mort en 1978.

Et il y en a probablement plein d’autres. Je ne suis pas « fact-checker », comme on dit maintenant.

Je sais, je suis mesquin.

Ce ne sont que des détails. Avec Alexandre Adler comme avec certains autres auteurs, il ne faut pas s’en offusquer. Ça fait partie du charme. C’est un normalien de la rue d’Ulm. Ce qui compte, c’est le mouvement du livre. C’est un livre qui vaut moins par les détails que par leurs mises en relations. C’est un livre qui vaut moins par les réponses qu’il apporte, que par les questions qu’il amène à se poser.

Et celui-ci ne déçoit pas, même si on termine avec l’impression que beaucoup de pistes ouvertes au début du livre n’ont pas été explorées. Il faudra peut-être le relire — même s’il ne faut pas abuser des bonnes choses.

Alexandre Adler offre différentes perspectives à la victoire de Donald Trump, à ce qui y a mené, à où elle pourrait mener les Etats-Unis d’Amérique, et à l’état du monde en général. La surprise qui n’en était pas une. La grande trahison de la classe ouvrière américaine. L’effritement de l’esprit civique protestant. La complexité et la lourdeur du monde. Toutes sortes de paradoxes. Des choses qu’on peut avoir déjà lues par ailleurs, mais dont Alexandre Adler fait une crème onctueuse inimitable.

Une de mes phrases fétiches « Les paradoxes d’aujourd’hui sont les préjugés de demain » s’applique à merveille à ce livre — à cette friandise d’Alexandre Adler.

L’un de ces plus beaux paradoxes est l’écart entre son titre (« La Chute de l’Empire ») et sa conclusion, qui annonce la possibilité d’un empereur, ou au moins d’un premier consul.

L’heure d’un renouveau bonapartiste sonne déjà dans une Amérique en surimpression à l’actuel vacarme (…) l’avenir est déjà au Canada, au Mexique, chez les entrepreneurs et les syndicalistes de demain, mais surtout à un pouvoir fort quelque peu à l’abri du suffrage universel s’il sait exprimer son indépendance avec mesure, celui d’une armée multiraciale et méritocratique dont les hommes comme Colin Powell et Petraeus nous ont donné quelque idée. Un Bonaparte américain en somme, après un Danton de fête foraine.

Vive l’Empereur Smith !

Bonne nuit.

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