Trois récits d’Emmanuel Carrère : Qu’est-ce que la réalité ?

Pour m’arracher à la torpeur, à Twitter et à l’hiver, je lis.

En février 2017, entre autres, j’ai lu trois livres d’Emmanuel Carrère. Pour résister à la torpeur, pour m’accrocher à quelque chose, parce que Carrère écrit en français, parce que Carrère écrit bien, parce que j’aime bien Carrère. Un peu par facilité, en somme. C’est moins difficile ainsi de s’accrocher.

J’ai lu « D’autres vies que la mienne » (publié en 2009). Puis j’ai lu « Limonov » (publié en 2011). Puis j’ai relu, frénétiquement, « L’Adversaire » (publié en 2000). Choix personnel, ordre arbitraire.

Je n’ai pas été déçu, ce sont des bons livres, qui se lisent bien, tout autant qu’ils ne laissent pas indifférents.

Il y a beaucoup à dire de ces trois livres, je vais prendre un biais parmi d’autres : Qu’est-ce que la réalité ?

À cette vaste question, ma réponse préférée, depuis plus de vingt ans, est une formule de Philip K. Dick, auquel ce blog doit son K :

Reality is that which, when you stop believing in it, doesn’t go away.
La réalité c’est ce qui, quand vous arrêtez d’y croire, ne disparaît pas.

Ces trois livres parlent de personnes réelles, vivantes, existantes. Il ne s’agit pas de personnages inventés, artificiels, construits. Ces trois livres ne sont pas des romans, ce sont des récits.

Commençons par un quatrième, qui est une biographie.

Je suis vivant et vous êtes morts

Le premier livre que j’avais lu d’Emmanuel Carrère était sa biographie de Philip K. Dick, « Je suis vivant et vous êtes morts » (publié en 1993).

Je l’avais lu à une époque où je lisais beaucoup, à l’époque où j’avais lu en quelques trimestres à peu près en entier l’intégrale des romans de Philip K. Dick, en français.

Lors de son passage en France en 1978, Philip K. Dick avait prononcé à Nancy une sorte de discours intitulé « How To Build A Universe That Doesn’t Fall Apart Two Days Later » — comment construire un univers qui ne s’écroulera pas deux jours plus tard.

Les mots importants sont : construire, croire, s’écrouler, et peut-être cohérence. Build, believe, fall apart, consistency.

Les individus dans les trois récits d’Emmanuel Carrère sont des individus réels, évoluant dans le monde réel — le seul univers qui ne s’écroule pas, le seul univers qui ne s’écroulera jamais. Même quand on cesse d’y croire, il est toujours là. Même quand on ne veut plus y croire, il est encore là. Il n’a besoin de personne pour exister. Il était avant nous, et il sera là après nous.

D’autres vies que la mienne

« D’autres vies que la mienne » raconte la vie de gens ordinaires victimes de drames moins ordinaires.

Deux parents voient mourir leur enfant, emporté par le tsunami de décembre 2004 au Sri Lanka. Un mari et trois enfants voient mourir leur femme et mère, juge, emportée par le cancer. Un autre juge avait jadis survécu à deux cancers, mais le second lui a pris une jambe.

On découvre les drames terriblement concrets des familles surendettées dans une province française ordinaire. On suit des gens qui font face, tant bien que mal. Des petites vies, ordinaires, dans le monde réel. Ce ne sont pas des personnages. Ce sont des personnes.

C’est probablement le plus touchant des trois livres de ce mois de février 2017.

Peut-être parce que je connais des lieux évoqués dans ce livre.

Peut-être parce que ces gens semblent les plus réels, semblent plus réels que Limonov et Romand, même s’ils sont fondamentalement aussi réels, aussi vivants, aussi cohérents que Limonov et Romand. Parce qu’ils sont plus ordinaires et moins « extra-ordinaires ».

Peut-être aussi à cause de ce que dit ce livre sur le cancer, sur la dépression, et autres petites bêtes. Le noyau de ce livre est peut-être ces deux ou trois chapitres absolument stupéfiants sur ces sujets, sur les « gens dont le noyau est fissuré pratiquement depuis l’origine », sur ce qui pourrit et ce qui ne pourrit pas, sur ce qui vient de la tête et ce qui n’en vient pas. Ce sera pour un autre billet.

Ton cancer n’est pas un adversaire, il est toi.

La plupart de ces personnes sont encore vivantes, au Sri Lanka, en Ecosse ou en Rhône-Alpes.

Limonov

« Limonov » raconte la vie d’Édouard Limonov, né le 2 février 1943 en Union Soviétique, dans les jours de la fin de la bataille de Stalingrad. C’est une vie extra-ordinaire à tous les étages, elle va de Kharkov (Ukraine) à Moscou, puis à New York, puis à Paris, puis dans les décombres de l’Union Soviétique et de la Yougoslavie, dans un goulag sous Poutine, etc. Écrivain underground à Moscou, clochard à New York, écrivain prolifique à Paris, soldat en Serbie, co-fondateur d’un « Parti National-Bolchévique », tout ça ne s’invente pas.

Je note en passant — j’y reviendrai peut-être — que ce livre « Limonov » est aussi un excellent rappel des époques lugubres traversées par la Russie au cours des années 1990s, et une mise en perspective de sa situation actuelle. Emmanuel Carrère a placé en ouverture du livre, à dessein, cette citation de Vladimir Poutine :

Celui qui veut restaurer le communisme n’a pas de tête. Celui qui ne le regrette pas n’a pas de cœur.

Jean-Édern Hallier, que Limonov a bien connu aux grandes heures de « L’Idiot International », avait dit :

Je vous souhaite de rêver comme j’ai vécu.

La vie d’Édouard Limonov, je le répète, est juste incroyable. Passer d’une banlieue ouvrière de Kharkov au minuscule milieu littéraire de Kharkov, de Kharkov à l’underground de Moscou sous Brejnev, de Moscou à Manhattan, des bas-fonds de East Village à la richissime Upper East Side, de New York à Paris, et le reste, c’est juste incroyable. Mais c’est réel. Ce n’est pas un rêve — ce n’est pas non plus un cauchemar. Ce n’est pas une fiction. Ce n’est pas une construction.

Si un écrivain inventait un personnage tel que Limonov, on le taxerait d’irréalisme. On pointerait les incohérences, on listerait les invraisemblances — pour les saluer ou les déplorer, selon l’intention.

Édouard Limonov est réel. Il a réellement existé. Il est toujours vivant, aux dernières nouvelles il est toujours opposant à Poutine.

L’Adversaire

« L’Adversaire » raconte la vie de Jean-Claude Romand, né en 1954. Pendant 18 ans, de 1975 à 1993, il a vécu une « fausse » vie.

En 1975, il échoue l’examen de deuxième année à la faculté de médecine de Lyon, mais fait croire à son entourage qu’il a été admis. Et les mensonges s’enchaînent. Il fait croire qu’il a passé toutes les étapes du cursus, puis qu’il a été recruté comme chercheur à l’OMS à Genève, et ainsi de suite. Il fonde toute sa vie sur une pile de mensonges. Il fonde une famille sur une pile de mensonges, il épouse Florence en 1980, sa fille Caroline naît le 14 mai 1985 et son fils Antoine naît le 2 février 1987.

Et en 1993, il tue sa femme et ses enfants, puis tue ses parents, puis tente de tuer sa maîtresse, puis met le feu à sa maison, mais ne meurt pas dans l’incendie. Ses mensonges et ses manipulations se sont écroulés, il doit faire face à la réalité.

L’histoire de Romand est plus connue, dans le monde francophone contemporain, que celle de Limonov, et encore plus que celle des humbles présentés par « D’autres vies que la mienne » : je n’en dis donc pas plus. Pour en savoir plus, commencez évidemment par Wikipedia.

Personnellement, l’histoire de Jean-Claude Romand me trouble, depuis des années. Je l’ai déjà évoquée dans ce blog. Le thème de l’imposture. Le thème de la mythomanie. Être (ou ne pas être) à sa place. Avoir sa place. Faire de la placeTrouver sa place sur terre. Habiter sa place. S’adapter. Faire semblant. Créer sa propre réalitéÀ force de s’adapter, ne plus savoir se projeter. À force de faire semblant, ne plus savoir quand on ne fait pas semblant. À force de construire des murs pour se protéger, devenir prisonnier de ses propres murs. Devenir le rôle qu’on s’est forcé à jouer. Ne plus savoir si on est en train de jouer un rôle.

Are we still in the game?

Et Jacopo Belbo, évidemment, dans « Le Pendule de Foucault » d’Umberto Eco :

Si bien qu’il ne pouvait pas même se dérober par lâcheté : il se trouvait le dos au mur. La peur l’obligeait à être courageux. En inventant, il avait créé le principe de réalité.

Si un écrivain imaginait l’histoire de Jean-Claude Romand, comme celle d’Édouard Limonov, on chercherait les incohérences, les invraisemblances, les failles. On démontrerait que cette construction est vouée à s’effondrer au bout de deux jours. Mais Romand est réel.

Et lui, Romand, a inventé une fiction, une fiction de lui-même, une fiction autour de lui-même, une construction qui a tenu dix-huit ans, qui ne s’est effondrée qu’au bout de dix-huit ans. Dix-huit ans !

Jean-Claude Romand, contrairement à Jacopo Belbo, est réel. Il a réellement existé, il est toujours vivant, aux dernières nouvelles, bien qu’ayant purgé sa peine minimale et potentiellement libérable, il est toujours en prison.

Qu’est-ce que la réalité ?

Qu’est-ce que la réalité ? J’ai souvent entendu dire avec mépris que « la réalité n’est pas dans les livres », qu’ils soient des romans ou des récits. Je n’en crois pas un mot, mais j’entends l’argument.

Qu’est-ce que la réalité ? On m’a souvent dit avec mépris : « Tu vis dans un monde qui n’existe pas. » Je n’en crois pas un mot, mais j’entends l’argument.

Pris par le remords quotidien, pendant des années et des années, de n’avoir fréquenté que ses propres fantômes, il trouvait un soulagement à entrevoir des fantômes qui étaient en train de devenir objectifs, connus aussi d’un autre, fût-il l’Ennemi.

Une expression, mystérieuse, que je retiendrai de ces livres, c’est : « savoir où on est ». C’est une clef, même si je ne sais pas quelles serrures elle ouvre. Je tâtonne.

Dans « D’autres vies que la mienne » (2009) :

Étienne, qui a travaillé deux ans avec lui, m’en avait parlé avec amitié : tu verras, c’est le contraire de moi, mais il sait où il est. « Il sait où il est », c’est dans la bouche d’Étienne le plus grand des compliments. J’en comprenais mal le sens au début, je le comprends mieux maintenant, sans doute parce que moi-même je sais mieux où je suis.

Dans « Limonov » (2011) :

Il est sans illusions, sans compassion, mais attentif, curieux, serviable à l’occasion. De plain-pied. Présent. Je pense à mon ami, le juge Étienne Rigal : le plus grand compliment qu’il puisse faire à quelqu’un, c’est de dire qu’il sait où il est. S’il y a une personne au monde de qui je n’aurais jamais songé à le dire, c’est Limonov, qui avec tout son courage et son énergie vitale me semble être la plupart du temps à côté de la plaque. Mais en prison, non. En prison, il n’est pas à côté de la plaque. Il sait où il est. (…)

Autre citation, que j’aime bien : « Je fais partie des gens qui ne sont perdus nulle part. Je vais vers les autres, les autres vont vers moi. Les choses se mettent en place naturellement. »

Dans « L’Adversaire » (2000), l’expression n’apparaît pas, Emmanuel Carrère n’ayant rencontré Etienne Rigal qu’en 2005.

Est-ce que Jean-Claude Romand savait où il était ? Je me garderai bien d’y répondre !

Dans « Ubik » (1966), le roman de Philip K. Dick d’où vient le phrase-titre de la biographie « Je suis vivant et vous êtes morts » (1993), seul le personnage principal, auteur de cette phrase, sait où il est.

I am alive and you are dead.

Il sait où il est.

Pour essayer de conclure, repartons du point de départ.

La réalité c’est ce qui, quand vous arrêtez d’y croire, ne disparaît pas.

Vivre dans la réalité, c’est savoir où on est.

Être perdu, c’est ne plus savoir où on est.

Le plus souvent, quand on est perdu, on ne s’en rend pas compte. Le plus souvent, on croit qu’on sait où on est, mais on croit juste ce qu’on croit. On croit ce qu’on préfère croire. On prend nos désirs pour des réalités. On dit qu’on ne sait pas ce qu’on ne veut pas admettre.

Jules César a écrit :

Fere libenter homines id quod volunt credunt.
Généralement, les hommes croient ce qu’ils veulent croire.

Et les Gaulois défaits par Jules César ne savaient pas où était Alésia, c’est bien connu.

Être perdu, c’est être incapable de séparer ce qu’on croit de ce qu’on sait.

En conclusion de « D’autres vies que la mienne », publié en 2009, Emmanuel Carrère, né en 1957, suggère que, en ce qui le concerne, à cinquante ans passés, il ne sait où il est que depuis peu.

En ce qui me concerne, à quarante ans passés, je crains de ne pas savoir où je suis.

Mais je n’ai pas dit mon dernier mot.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Trois récits d’Emmanuel Carrère : Qu’est-ce que la réalité ?

  1. Anonyme dit :

    déjà, se rappeler d’où on ne veux pas être.

  2. Akem Syl dit :

    Si j’ai bonne mémoire, un numéro de La Recherche titrait « la réalité n’existe pas » …Invoquer la physique pour contrer l’argument ?

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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