La spécialisation comme prétexte à la privatisation de la sphère publique

Billet écrit en temps contraint

Pourquoi le débat public est-il si difficile de nos jours ?

Pourquoi le débat public est-il, à bien des égards, si pauvre ? Pourquoi est-il si faible, si anémié, ou si disqualifié, sur toutes sortes de sujets essentiels ?

Je pense qu’on comprend mieux la situation en distinguant deux axes : d’une part, générique contre spécifique. D’autre part, public contre privé.

Ce sont deux axes qu’on a tendance à confondre, à tort.

Premier axe : Généraliste contre spécialistes

On ne peut pas tout savoir sur tout. Dès lors, dans beaucoup de domaines cependant, on distingue cependant un domaine « général » et les domaines « spécifiques ». Tout le monde doit être à peu près familier avec les connaissances du domaine « général », ou « tronc commun » (pour prendre la métaphore d’un arbre) avant d’aller éventuellement pouvoir se spécialiser dans un ou plusieurs domaines « spécifiques », ou « branches » (toujours l’arbre).

« Tronc commun » au singulier. « Branches » au pluriel.

C’est le cas en médecine. C’est le cas dans l’ingénierie. C’est le cas en droit. Je ne vois pas vraiment d’exception.

Nul n’est vraiment propriétaire du domaine « général ». Nul n’est censé ignorer le « tronc commun ».

C’est une des raisons pour lesquels la plupart des individus préfèrent se spécialiser, dans l’espoir d’accéder à un domaine dont ils pourraient peut-être se prétendre les maîtres, les spécialistes, les experts. C’est le rêve de la tour d’ivoire, c’est ce que j’ai appelé dans un vieux billet « la tentation de la complexité » . Devenir important en devenant inaccessible. Devenir intouchable en devenant incompréhensible. Devenir incontournable en devenant inqualifiable.

Et inversement, les individus qui restent trop généralistes sont moins valorisés, moins protégés, plus vulnérables. Leur légitimité est moins assurée, parce que leurs connaissances semblent moins rares — et seul ce qui est rare est cher. Malgré leur utilité, malgré leur ouverture, malgré leur valeur intrinsèque. On sait par exemple le mépris des médecins spécialistes pour les médecins généralistes. Il y a d’autres exemples. Les non-spécialistes sont des non-experts. Les non-spécialistes sont pas grand’chose.

Deuxième axe : Public contre privés

J’hésite ici sur le choix des mots. Faute de mieux, j’ai écrit « Public contre privé », mais j’aurais pu écrire « Politique contre non-politique », « Public contre non-public », « Commun contre non-commun ».

D’un côté, il y a la sphère publique. Au singulier. Les sujets de portée générale. Les sujets politiques. Les sujets relatifs à la vie commune. Les sujets éligibles à la délibération publique, notamment en régime démocratique. Les communs. The commons. La politique. La loi. Nul n’est censé ignorer la loi, n’est-ce pas ? Nul n’est censé se désintéresser de la sphère publique. Dans certains pays, le vote est obligatoire.

De l’autre côté, il y a tous les autres domaines de connaissance. Au pluriel. Ceux qui ne concernent pas forcément tout le monde, ceux qui n’ont pas à intéresser pas forcément tout le monde. Les domaines qui peuvent rester « privés », qui n’ont pas à être portés à la connaissance de tous. Les sciences et techniques par exemple. La médecine. La mécanique. L’informatique. Le football. Dans aucun pays s’intéresser au football n’est obligatoire.

La capture du débat public par les spécialistes

J’ai donc mes deux axes. Je peux en faire une belle matrice à quatre cases, un « quadrant » comme on dit dans le « business », façon « BCG » .

Ce qui me préoccupe c’est la glissade du débat « public » du domaine « généraliste » aux domaines « spécialisés ». En attendant la glissade suivante, celle qui conduit après spécialisation à la privatisation pure et simple.

Ce qui me préoccupe, c’est comment ce qui relève des affaires publiques, parce que c’est supposé compliqué, parce que ça a été déclaré compliqué, échappe au domaine général et est évacué vers des domaines spécialisés. C’est comment on vide de sa substance le « tronc commun » des affaires publiques, pour le réfugier dans des « branches », inaccessibles au commun des mortels.

Quand je parle à mon médecin de quartier (on dit maintenant mon « médecin traitant », bref mon généraliste), je comprends tout ce qu’il me dit. Et il m’écoute.

Quand je parle à un médecin spécialiste, c’est, sauf exception, beaucoup plus difficile de le suivre, de le comprendre, de l’interpréter. C’est compliqué. Et je me demande parfois s’il m’écoute. Il est dans sa bulle, il est dans sa tour d’ivoire.

Mais la médecine, en l’espèce, mes relations avec les médecins, c’est des affaires, au sens du deuxième axe, « privées ».

Que se passe-t-il avec les affaires publiques ? Que se passe-t-il avec les affaires politiques, les décisions collectives impactant la commune, la région, le pays, l’Europe ?

Un peu la même chose : plus vous êtes entraînés dans des domaines supposés spécialisés, plus ça devient apparemment compliqué, et moins vous sentez que vous êtes écouté, vous en tant qu’individu lambda. Vous vous retrouvez face à des gens qui, parce que c’est spécialisé, parce que c’est compliqué, technique, complexe, parce qu’ils sont des experts (et pas vous) refusent de se mettre à votre niveau, refusent de se rendre compréhensibles, refusent de vous écouter, et vous démontrent in fine votre illégitimité.

Mais on parle d’affaires publiques. Et nous sommes supposés être — dans nos communes, dans nos régions, en France et en Europe — en démocratie.

Eh bien non, c’est peut-être des affaires publiques, mais parce que c’est compliqué, parce que c’est devenu l’apanage de spécialistes, parce qu’il y a des experts, le citoyen lambda est prié d’acquiescer et de se taire.

Si vous n’êtes pas un expert, vous n’êtes rien. Comme dirait la honte de l’Académie Française : « taisez-vous !!! »

Bref, la spécialisation cache une privatisation.

Sous prétexte de spécialisation et d’expertise, des débats publics deviennent des débats privés. Ou plutôt, des non-débats. Il y a des sujets qui ne sont plus ouverts aux débats, parce qu’ils sont supposés trop spécialisés, trop techniques, trop complexes. Ils sont réservés aux « experts ». Ils sont privatisés.

Et inutile de préciser que, dans la foulée, la notion d’intérêt général est très vite ensevelie sous le poids des (gros) intérêts privés. Tant pis pour les petits. Tant pis pour les autres. Tant pis pour les 99%. Tant pis pour la démocratie.

Exemples de dépossession au nom de la spécialisation

Le fonctionnement de l’actuelle Union Européenne illustre cette glissade jusqu’à la caricature.

Yanis Varoufakis a ainsi, par exemple, dans une discussion publique avec Noam Chomsky, décrit comment la politique monétaire européenne échappe, non seulement aux citoyens des pays de la zone euro, mais aussi aux ministres des finances de ces pays, réunis dans l’institution para-légale appelée « EuroGroup », puisque l’ « EuroGroup » n’est guère qu’une chambre d’enregistrement pour l’ « Euro Working Group », un groupe d’ « experts ».

You’ve got to understand that these meetings are quite brutal. They have already decided what they are going to do. The ministers are treated like vermin by their own minders and by the representatives of the troika. Something very few people know is that the Eurogroup is actually led by the troika, not by the finance ministers, the elected representatives of the nations. So you’ve got the head of the Eurogroup, who is usually, let’s face it, appointed by Dr. Wolfgang Schäuble. Then next to him there is the real ruler of the European Union, a gentleman named Thomas Wieser, nobody’s heard of him, he holds the real power. He is the head of the Euro Working Group, which is the cabinet under the Eurogroup.

Les « institutions européennes » sont devenues expertes dans l’art de privatiser un sujet sous prétexte de se spécialiser.

La Commission Européenne, sur à peu près tous les sujets, sous prétexte de consulter des spécialistes et des experts, n’écoute plus que des lobbyistes, c’est-à-dire des représentants d’intérêts privés commerciaux. Les experts écartent les citoyens. L’expertise élimine l’intérêt général. La spécialisation tue l’esprit public.

S’il ne doit rester qu’une seule phrase des débats sur le Brexit, ce sera cette réponse de Michael Gove, longuement évoquée dans un billet intitulé « Qui paye les experts ? » :

I think people in this country have had enough of experts.

Les négociations des derniers grands traités de « libre-échange » (CETA, TAFTA, etc) fournissent aussi de bons exemples. Non seulement les textes préparatoires à ces traités sont secrets, inaccessibles aux citoyens, mais ils sont en pratique aussi inaccessibles à leurs représentants élus, députés nationaux ou européens. Par exemple, pour un député français de base :

… uniquement en anglais, dans une salle fermée, en étant escorté par un fonctionnaire, en laissant son téléphone à l’entrée, avec des menaces de sanctions pénales en cas de divulgation de leur contenu…

Faut-il préciser que les représentants des industries, chambres de commerce et lobbyistes en tous genres, au nom de leur expertise, au nom de leur spécialisation, n’ont eux aucune difficulté à accéder à ces fameux textes — puisqu’ils sont impliqués directement dans leur élaboration ?

Plus généralement, je note aussi que la dévalorisation permanente, constante, obsessionnelle du mot « politique » n’arrange pas les choses. La politique, étymologiquement, c’est les affaires de la cité, qui en démocratie concernent tout le monde. Mais la politique, c’est devenu tellement sale, et puis tellement restreint. J’ai déjà traité cet aspect dans un billet intitulé « Le refus de la politique » .

Un des grands slogans contemporains implicites c’est typiquement « l’économie doit échapper à la politique ». On peut le traduire par : ne discutons plus d’économique, c’est un sujet privé réservé aux experts, ça ne relève pas de la sphère publique accessible aux citoyens. Et surtout, laissons les riches s’enrichir, puisque l’économie contemporaine ça ne sert qu’à ça.

Plus trivialement, pour finir, évoquons les « experts » de toutes sortes qui viennent briller sur Twitter, mais qui vous crucifient ou vous bloquent à la première remarque ou question non-orthodoxe. Nous on sait, vous vous ne savez pas. Qui vous autorise ?

Pour conclure, il me semble que cette « privatisation par la spécialisation » n’est qu’un des nombreux aspects de la transformation, en quelques décennies, d’imparfaites sociales-démocraties débonnaires, en oligarchies néolibérales féroces.

Je ne sais pas comment on peut inverser la tendance. Je ne sais pas comment on peut remettre dans le débat public ce qui nous a été volé. Je ne sais pas comment réhabiliter les généralistes. Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus jusqu’où on va descendre. Je ne sais pas. Je suis désolé.

Je sais juste que je voterai le 23 avril 2017 pour la seule tentative intelligente à l’heure actuelle d’écrire un avenir en commun, qui ne soit pas privatisé par des spécialistes, et qui échappe aux intérêts particuliers.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour La spécialisation comme prétexte à la privatisation de la sphère publique

  1. Anonyme dit :

    Ne soyez pas désolé, soyez remercié.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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