La cohérence

Quelques réflexions sur la notion de cohérence.

Selon le Larousse :

Propriété de ce qui est cohérent, logique interne d’un discours, d’une idée, d’un acte, etc. ; qualité d’une personne, d’un groupe cohérents : Son discours manquait tellement de cohérence qu’il était difficile à suivre.

J’espère que ce billet ne sera pas trop difficile à suivre.

Le critère de cohérence

Ce 500ème billet fait en partie écho à un récent billet intitulé, « Trois récits d’Emmanuel Carrère : Qu’est-ce que la réalité ? » , placé dans l’ombre de la définition du maître, Philip K. Dick :

Reality is that which, when you stop believing in it, doesn’t go away.
La réalité c’est ce qui, quand vous arrêtez d’y croire, ne disparaît pas.

Tout au long de ce billet, j’avais cherché à insérer le mot « cohérence ». J’avais cherché à mettre en valeur l’importance de la cohérence, comme critère de réalité. J’avais cherché à redonner corps à un de mes vieux préjugés : Si ce n’est pas cohérent, ce n’est pas réel. Si ce n’est pas cohérent, c’est que c’est faux, c’est qu’il y a faute, c’est qu’il y a imposture. Pour savoir ce qui n’est pas réel, traquez l’incohérence.

Dans « eXistenZ » (David Cronenberg, 1999), la question est : « Are we still in the game? »

Dans « Inception » (Christopher Nolan, 2010), le critère est : « Est-ce que la toupie finit par s’arrêter ? »

En reprenant les récits que fait Carrère de quelques personnes réelles, terriblement réelles (les humbles de « D’autres vies que la mienne », Edouard Limonov, Jean-Claude Romand « L’Adversaire »), j’ai réalisé la futilité opérationnelle de ce critère.

Une formule bien connue, attribuée à Mark Twain est :

It’s no wonder that truth is stranger than fiction. Fiction has to make sense.
Pas étonnant que la vérité soit plus étrange que la fiction. La fiction doit avoir du sens.

Développons l’argument. La fiction, parce qu’elle doit faire sens pour un lecteur ou un spectateur, doit être cohérente. L’auteur est obligé d’être cohérent, sinon sa fiction va s’écrouler. Alors que la réalité, elle, n’est pas l’œuvre d’un auteur, n’a pas besoin d’apparaître cohérente. La réalité pourra donc apparaître bien plus étrange que la fiction construite par un autre.

On peut ensuite développer l’argument inverse. À partir d’une certaine taille, à un moment ou à un autre, quelque chose va échapper à son auteur, et des incohérences surgiront. À un moment ou à un autre, l’auteur va se tromper, se rater, se contredire. Tôt ou tard, le jongleur va rater une balle, le musicien va laisser échapper une fausse note, le romancier va introduire un détail de trop, le cadreur va glisser, et une incohérence viendra souiller la fiction. Même Tolkien, même Jean Van Hamme, même George Lucas. Alors que la réalité, qui n’a pas de démiurge, pas de scénariste, pas de chef d’orchestre, pas de réalisateur, la réalité, qui tient debout tout seule sans personne, la réalité sera forcément cohérente.

Et on peut retourner à nouveau l’argument. La fiction repose sur un auteur — un seul auteur, ou une petite équipe resserrée. Alors que la réalité est fabriquée par tous ses acteurs, par d’innombrables acteurs – auteurs, pas ou peu coordonnés. Si les incohérences d’une fiction viennent des erreurs de son auteur, alors les incohérences de la réalité viennent des erreurs de ses innombrables auteurs.

Et on doit pouvoir continuer assez longtemps, jusqu’à se rendre compte qu’on tourne en rond comme les Dupont dans le désert.

Et on peut aussi pinailler sur la notion d’incohérence. Est-ce que la plupart des incohérences ne sont pas juste apparentes ? Est-ce qu’on ne peut pas expliquer la plupart des incohérences, à condition de prendre le temps, de chercher, de fouiller au bon endroit, de gratter suffisamment longtemps ?

Les grands démiurges sont très forts pour rattraper a posteriori les erreurs, incomplétudes et incohérences qu’on leur signale, les relativiser, et parfois pour les expliquer, et même pour en profiter pour rajouter des pans entiers à leur oeuvre. Typiquement Tolkien, Jean Van Hamme, George Lucas…

Des théories scientifiques toutes entières sont nées de la nécessité de comprendre des petits écarts que n’expliquaient pas complètement les théories précédentes. La science a progressé en remplissant ses propres interstices. Typiquement, pour faire court, la physique quantique est issue des brèches de la physique classique.

Ce qui paraît incohérent à une certaine échelle peut souvent s’expliquer en changeant d’échelle, spatiale ou temporelle. Ou en changeant de perspective. Ou en changeant d’éclairage. Traquer, résoudre et dépasser les incohérences est une méthode puissante. Et ne parlons pas de la dialectique

Bref, le critère de cohérence permet d’avancer. Il permet plus rarement de conclure.

L’exigence de cohérence

Pourtant, j’accorde énormément d’importance à la cohérence. Ce mot est important, terriblement important pour moi. C’est peut-être une conséquence de mon éducation, ou de mon métier, ou de toutes sortes d’autres préjugés empilés dans ma tête. Peu importe d’où qu’ils viennent, ils sont là.

La réalité doit être cohérente ! Le monde doit être cohérent ! Et surtout, un ingénieur, un scientifique, un homme, il doit être conséquent, il doit être rationnel, il doit être cartésien, il doit être cohérent. Implacablement cohérent ! Il le doit ! C’est son devoir ! Malheur à lui s’il défaille !

C’est bien d’arriver à être cohérent. C’est bien d’arriver à vivre en harmonie. Ça fait rêver, l’harmonieComme le dit et répète Emmanuel Carrère :

Je pense à mon ami, le juge Étienne Rigal : le plus grand compliment qu’il puisse faire à quelqu’un, c’est de dire qu’il sait où il est.

C’est bien de savoir où on est. C’est bien d’être en harmonie avec soi-même et avec le reste. Mais tout le monde n’y arrive pas.

L’incohérence est-elle alors une maladie ? Une faille ? Une faute ? Un cancer ?

Si je suis incohérent, cela fait-il de moi un abruti ? Un criminel ? Un imposteur ? Un malade ?

La cohérence ne permet pas de caractériser complètement la réalité. Mais, symétriquement, est-ce qu’une incohérence, ou une série d’incohérences, peuvent suffire à disqualifier une réalité ? À ruiner un récit ? À décrédibiliser un individu ? À briser une vie ? Hélas oui. Ça se pratique couramment. Nous vivons à l’heure de Trump, Décodex, Macron, et autres symptômes morbides d’un inter-règne

L’exigence de cohérence, très vite, peut apparaître comme une contrainte. L’exigence de cohérence peut servir à contraindre la réalité, à brider la réalité, et en premier lieu à brider les individus.

La cohérence, est-ce s’interdire de changer d’avis ? De changer de direction ? De changer de perspective ?

La cohérence, est-ce s’interdire de se tromper ?

Mais pourquoi parler de cohérence au singulier ? N’y a-t-il pas, pour un individu, une pluralité de cohérences : la cohérence avec soi-même, la cohérence avec ses proches, la cohérence avec son époque, etc ?

John Maynard Keynes aurait dit :

When the facts change, I change my mind. What do you do, sir?

Vaut-il mieux être cohérent avec les faits, ou être cohérent avec soi-même ? Mais, si les faits ont le droit de changer, pourquoi n’aurait-on pas le droit aussi de changer ? Ou, inversement, le droit de ne pas changer, même si certains faits changent ?

Et que dire de la cohérence avec soi-même ? Il y en a possiblement plusieurs ! La cohérence avec un système de valeurs qu’on s’est forgé soi-même ? La cohérence avec un système de croyances dont on a hérité ? La cohérence avec des intérêts individuels ? Avec des intérêts de classe sociale ? Avec des positions passées ? Avec des erreurs passées ?

La prison de la cohérence

L’exigence de cohérence devient donc vite une contrainte. Et elle peut même devenir une prison. Surtout avec l’âge.

Plus on a vécu, plus on a de choses avec lesquelles se forcer à être cohérent. Plus on s’est exprimé, plus on a de positions passées avec lesquelles se forcer à être cohérent. Plus on a laissé de traces, plus on est prédictible (Big Data is watching you). Plus on a avancé, plus on s’est enfermé.

L’histoire de Jean-Claude Romand est un cas d’école en ce sens. Il a bâti une pyramide de mensonges à partir d’un mensonge initial (son admission en deuxième année de médecine en 1975), il a bâti 18 ans de mensonges pour rester cohérent avec un mensonge initial. Il s’est emprisonné dans le mensonge pour rester cohérent.

L’exigence de cohérence est une réduction du champ des possibles.

L’exigence de cohérence est un refus de la surprise.

La dernière contribution de Jean-Louis Bourlanges à l’émission « L’Esprit Public », en date du 26 février 2017, aura été un hommage à son collègue Max Gallo, dont j’ai retenu que c’est Max Gallo qui doit être crédité de cette formule qui m’a beaucoup titillé ces dernières années, typiquement un peu avant le 13 novembre 2015, juste après le 23 juin 2016, et un peu après le 8 novembre 2016 :

La seule loi de l’Histoire, c’est la surprise.

L’incohérence, comme l’imperfection, peut être revendiquée comme une liberté. Un arrachement à des contraintes, à des malédictions, à des déterminismes (y compris des déterminismes assistés par ordinateur). Devenir quelqu’un (d’autre). Devenir autre chose.

Dans « The Dark Forest » , Cixin Liu fait dire à son personnage principal :

Once I know where I am, then the world becomes as narrow as a map. When I don’t know, the world feels unlimited.
Quand je sais où je suis, alors le monde devient aussi étroit qu’une carte. Quand je ne sais pas, le monde semble illimité.

Tant pis pour la cohérence. Tant pis pour les cohérences. Se perdre. Se perdre dans les cartes ou se perdre hors des cartes. Fuir. Tout couper. Tout arrêter. Tout recommencer. Faire comme si rien n’avait existé, et rien d’autre n’existe.

La cohérence de ce blog

Ce billet est le cinq centième billet sur ce blog. Cinq cents, en un peu moins de cinq ans. Ça commence à faire beaucoup.

Est-ce que ce blog est cohérent ? Oui et non.

Non, il n’est pas cohérent, il n’est probablement pas cohérent, parce qu’on trouverait assez facilement des billets qui se contredisent, des phrases qui se contredisent, des positions qui ont changé, des idées qui ont évolué. Il suffit de chercher.

A thought that never changes
Just remain a stupid lie

Oui, il est cohérent, parce que j’ai écrit chacun de ces 500 billets, moi moi-même, personnellement (moins les textes cités — même si les billets de type « Pistes de lecture » ou « pages de littérature » tendent à se raréfier). Ce blog est cohérent parce que c’est moi qui ait tout écrit. Ce blog est cohérent parce que, comme je l’ai proclamé dans un vieux billet intitulé « Ce qu’on ne peut pas me prendre » : « c’est une sorte d’extension de moi » . Il est cohérent parce que c’est moi. Ni plus que moi, ni moins que moi.

Mais est-ce que je suis cohérent, ne serait-ce qu’avec moi-même ?

Pas complètement. Pas toujours. J’ai essayé.

Et, en fait, je ne sais pas très bien.

Ce qui me frappe le plus, quand j’essaie de prendre un peu de recul sur ce blog, c’est la facilité de l’ombre et de l’oubli. Plus précisément : il y a un grand nombre de billets dont j’ai oublié jusqu’à l’existence. Il y en a d’autres dont j’ai oublié la substance. Comme si je me perdais dans mon propre labyrinthe. 500 billets, ça fait beaucoup…

Je relis rarement des vieux billets. J’en relis parfois après avoir feuilleté les statistiques de fréquentation de WordPress, en regardant les listes de billets lus par d’autres. Certains billets apparaissent souvent dans ces listes, certains rarement, d’autres jamais. Je redécouvre ainsi parfois dans ces listes des billets complètement oubliés. J’en relis parfois. Pour certains, je me découvre en accord, pour d’autres, en désaccord, pour d’autres, juste perplexe. Parfois étonné, parfois fier, parfois honteux. 500 billets, ça fait beaucoup…

Est-ce qu’ils sont cohérents ? Est-ce que je suis cohérent avec eux ? On sous-estime l’importance de l’oubli. On sous-estime la lourdeur, la courbure… 500 billets, ça fait beaucoup…

Richelieu aurait dit :

Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre.

Alors, avec 500 billets contenant en moyenne 1000 à 2000 mots, il y amplement de quoi me liquider. Me crucifier pour hérésies. M’écarteler pour incohérences.

Joe : Quand je sortirai d’ici, je descendrai Lucky Luke !
William : C’est pas pour tout de suite !
Jack : On a été condamnés à quatre mille deux cents ans de travaux forcés.
Averell : C’est bien hein ? À trois repas par jour, ça nous en fait un tas !

Libres, heureux, imparfaits, incohérents…

La cohérence, c’est important ; mais en faire une fin, c’est pathologique. C’est un moyen pour avancer ; ce n’est pas un critère pour conclure, ni une exigence pour valider.

La cohérence, c’est un bel objectif — qui voudrait avoir pour objectif d’être incohérent ? De la même manière qu’être honnête, beau, agréable, pacifique — qui se fixe pour objectif d’être malhonnête, laid, désagréable, agressif ?

Mais c’est une direction, ce n’est pas une destination. On suit la boussole qui indique le Nord, mais on ne va pas au Pôle Nord — le Pôle Nord, malgré le dérèglement climatique, reste inhabitable.

Depuis des années, je rêve avec des slogans tels que « Libres, heureux et imparfaits ». Il faudra que je me décide à lire le livre (le titre exact est, après vérification, « Imparfaits, libres et heureux » ) — j’ai peur que le livre soit moins beau que le titre.

Je pense qu’il faudrait prolonger ce slogan : « Libres, heureux, imparfaits, incohérents… ». Et j’insiste sur les trois petits points : il y a peut-être d’autres mots à rajouter, d’autres exorcismes… Et il faudrait peut-être préciser : « Libres, heureux, car imparfaits, incohérents… »

On fait ce qu’on peut. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. On fait de notre mieux. Si on arrive à être cohérent, tant mieux. Si on se révèle parfois incohérent, tant pis. On n’en meurt pas. On ne doit pas en mourir. On ne doit pas en souffrir. On ne doit pas s’en rendre malade.

Umberto Eco prévient le lecteur du « Pendule de Foucault » dès le 8ème chapitre (sur un total de 120) :

Il écrivait par jeu mécanique, pour réfléchir en solitaire sur ses propres erreurs, il s’imaginait ne pas « créer » parce que la création, même si elle produit l’erreur, se donne toujours pour l’amour de quelqu’un qui n’est pas nous. Mais Belbo, sans s’en apercevoir, était en train de passer de l’autre côté de la sphère. Il créait, et il eût mieux valu qu’il ne l’ait jamais fait : son enthousiasme pour le Plan est né de ce besoin d’écrire un Livre, fût-il seulement, exclusivement, férocement fait d’erreurs intentionnelles. Tant que vous vous contractez dans votre vide, vous pouvez encore penser être en contact avec l’Un, mais dès que vous patrouillez de la glaise, fût-elle électronique, vous voilà déjà devenu un démiurge, et qui s’engage à faire un monde s’est déjà compromis avec l’erreur et avec le mal.

Bonne soirée.

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