Le pire des mondes selon le comité Orwell

J’ai lu en ce mois de mars 2017 le livre « Bienvenue dans le pire des mondes » , travail d’un petit groupe de neuf auteurs se présentant comme le « Comité Orwell ».

Ce petit livre vaut le détour.

Le titre du livre est un hommage à Aldous Huxley (1894 – 1963). Le nom du groupe est un hommage à George Orwell (1903 – 1950). Les auteurs des deux plus célèbres dystopies de la première moitié du XXème siècle. J’avais relu « Le Meilleur des Mondes » (1932) en 2013 (voir mon compte-rendu), je devrais peut-être me décider à relire « 1984 » (1949) d’ici la fin de la décennie.

Des neuf auteurs de ce livre, je ne connais de nom que quelques-uns. Natacha Polony, évidemment — c’est une « célébrité médiatique » depuis quelques années, même pour quelqu’un qui n’allume presque jamais la télévision. Et surtout Jean-Michel Quatrepoint, journaliste économique lucide et indépendant (qualités de plus en plus rares), dont j’apprécie le travail depuis bien avant la crise de 2008.

Par parenthèse, un excellent podcast de RFI, daté du 15 janvier 2017, a donné l’occasion à Jean-Michel Quatrepoint de présenter un bon aperçu du contenu de ce livre, si vous préférez écouter à lire. Et le site Web du « Comité Orwell » propose un large choix de textes, si vous préférez lire à écouter. Après, le livre lui-même est une bonne synthèse (10,99 € sur Kindle, 14,90 € en papier).

Ce livre a été achevé à l’été 2016 et publié à l’automne 2016. J’ai hésité à le lire, parce que je supposais que je n’y apprendrais rien de nouveau, et qu’il collerait d’assez près à ma vision du monde contemporain — je dirais, suivant l’humeur, « une porcherie industrielle », « un cauchemar néolibéral », ou « une dystopie à ciel ouvert ». Et effectivement, c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce livre.

La formule la plus concise et la plus élégante pour décrire notre monde vient d’un écrivain britannique de science-fiction, China Miéville, dans un texte daté du 20 avril 2014 :

We live in Utopia; it just isn’t ours.
Nous vivons dans une utopie, mais ce n’est pas la nôtre.

Plus longue, en français, est la lumineuse phrase prononcée le 9 avril 2016 par Frédéric Lordon :

On ne tient pas éternellement une société avec BFM[TV], de la flicaille et du Lexomil.

Le « Comité Orwell » propose d’appeler cela le « soft-totalitarisme ».

Le soft-totalitarisme en marche

Le sujet du livre est la caractérisation et la dénonciation du soft-totalitarisme qui, depuis quelques décennies, prend graduellement le contrôle des pays d’Europe occidentale, et notamment de la France.

Le soft totalitarisme est à la fois conçu comme un antidote au véritable totalitarisme, mais aussi comme un totalitarisme light, sans sucre, ou plutôt sans hémoglobine. (…)

Non seulement cette détestation des idéologies est en soi une idéologie, pleine de pétitions de principes, de certitudes, de préjugés, mais comme les idéologies, la soft idéologie est plus qu’une croyance, c’est une utopie active ou une utopie qui aspire à transformer l’humanité et la société et qui ne se présente pas du tout comme un idéal ou un rêve hors de portée, mais comme un projet à mettre en œuvre, hic et nunc, par l’action politique, par la propagande, par la loi, par la rééducation, par la police du langage.

Une Idéologie Unique pour les gouverner tous
Une Idéologie Unique pour les trouver
Une Idéologie Unique pour les amener tous
Et dans les ténèbres les lier

Le soft totalitarisme est un fantasme ou un rêve qui a commencé à être mis en oeuvre systématiquement : celui d’une société dans laquelle la question politique aura été évacuée.

Le livre tient en quatre chapitres (plus une introduction et une conclusion), dont voici les titres :

  1. Au commencement était l’éducation
  2. Economie globale … emprise totale
  3. La démocratie, nouvel habit de la tyrannie
  4. De l’art de dissoudre les peuples

Le chapitre qui m’a le plus surpris, le plus édifié, le plus effrayé est le premier — sur l’éducation. Il ne s’agit plus aujourd’hui d’élever, d’éduquer, d’instruire des enfants, il ne s’agit plus de transmettre — il s’agit de former des crétins incapables de pensée critique, il s’agit de former de la main d’oeuvre malléable et disciplinée, il s’agit de former littéralement des imbéciles heureux. Soumis.

L’Union européenne avait vendu aux peuples l’économie de la connaissance, grâce à la Stratégie de Lisbonne. Ils se retrouvent avec le chômage de masse et l’ignorance pour tous. (…)

Les réformes scolaires censées promouvoir « l’économie de la connaissance » fabriquent des crétins satisfaits, que la mise en avant de l’oral et l’obsession de la self esteem (chère aux pédagogues américains) à coups de suppression des notes et de « remarques positives » sur les bulletins rendent hermétiques à toute idée d’effort, de rigueur et d’exigence.

Les autres chapitres m’ont moins surpris, j’étais plus familier avec les arguments, les cheminements historiques, les acteurs. « La Mondialisation Heureuse » , titre d’un livre d’Alain Minc publié en 1997 ! Les traités européens. Les traités de libre-échange. La financiarisation. La disruption. La pollution des débats publics par des débats futiles pour mieux évacuer les débats sur l’essentiel. Etc, etc, etc. Tout ça est très bien raconté, ou re-raconté.

Soft-totalitarisme et totalitarisme islamique

J’ai des réserves sur certains points de ce livre.

Par exemple, j’ai des doutes sur le concept de « totalitarisme islamique » sur lequel insiste le livre, en faisant presque un jumeau du « soft-totalitarisme », et surtout un « ennemi mortel » pour les « sociétés occidentales » . Je ne suis pas convaincu par l’expression « totalitarisme » dans ce cas, et je pense qu’on exagère l’importance de l’islamisme en général. À mon humble avis, en particulier, la saloperie Daech est, à ce stade, limitée géographiquement, et c’est plus une organisation criminelle qu’un totalitarisme, une idéologie ou une religion. Le livre de chevet du djihadiste moyen est « L’Islam Pour les Nuls » ! Je pense que la saloperie Daech n’est qu’une saloperie parmi d’autres que nourrit le chaos et les souffrances infligées par le soft-totalitarisme. J’ai beaucoup de mépris pour les vieilles religions en règle générale, mais je me méfie de ce qui conduit à en désigner une comme ontologiquement plus nocive que les autres.

Et, typiquement, je trouve que revenir longuement sur la polémique de l’été 2016 sur le burkini dessert le livre plus qu’il ne le sert :

Le port du burkini s’inscrit parfaitement dans cette stratégie de conquête du territoire par la conquête des droits. Derrière la tenue de bain islamique, il y a une volonté de marquer la présence physique du salafisme en France, de rendre visible l’islam politique.

Le livre est plus convainquant quand il démontre que le soft-totalitarisme affaiblit les sociétés en général, et les rend vulnérables à toutes sortes de saloperies, sans se focaliser obsessionnellement et spécifiquement sur la saloperie islamiste Daech elle-même. Ce livre m’a rappelé l’interprétation que j’avais proposée du « Soumission » de Michel Houellebecq : le soft-totalitarisme a tellement épuisé la société française qu’elle est désormais tentée de se soumettre à n’importe quoi. Dans tous les sens de l’expression « n’importe quoi ».

Notre postmodernité ultralibérale a pour ainsi dire aboli les mœurs ou le fond des lois au profit de leur seule forme. Nous ne croyons plus ni à la nécessité, ni même à la possibilité d’une décence commune. Plus rien ne s’oppose à ce que des minorités ou des individus hostiles à la démocratie s’expriment et même se voient octroyer des droits tant qu’ils n’entravent pas le bon fonctionnement du marché. Chacun fait ce qui lui plaît si aucune certitude ne surplombe plus l’individu.

Délier le sentiment de la raison, favoriser une lettre sans esprit, des droits sans mœurs, une démocratie sans peuple, un État sans nation, cette part du soft totalitarisme est fille de la construction européenne qui par ailleurs incarne parfaitement la convergence du gauchisme culturel et du libéralisme.

Mondialisation et globalisation

Ce livre impose assez fermement de distinguer « mondialisation » et « globalisation ». C’est une distinction connue, et terriblement importante — un peu comme la distinction fondamentale entre libéralisme et néolibéralisme.

La « mondialisation » est un mouvement historique millénaire, nourri par le développement des moyens de transports et de communication, des mouvements de population, des échanges d’idées, des hybridations de cultures. La « mondialisation » est aussi vieille que l’humanité, elle a grandi au rythme de l’humanité. On pourrait presque dire (mais je n’aime pas ce mot) que la « mondialisation » est naturelle.

La « globalisation » (« globalization » en américain) est un mouvement récent, avant tout économique, capitaliste et financier. La « globalisation » n’a rien de naturel. Elle est née le 15 août 1971, elle aurait dû mourir le 15 septembre 2008. Elle a été construite, souhaitée, fabriquée. Son moteur est essentiellement la cupidité, et la volonté de puissance des sociétés financières, des entreprises multinationales, et de leurs armées de lobbyistes, juristes, exploiteurs et autres traders. C’est un cancer. C’est un néo-colonialisme. C’est le cœur du « soft-totalitarisme ».

La « mondialisation » est une affaire d’hommes et de femmes. La « globalisation » mène à la transformation de 99% des individus en objets économiques.

La France et/ou au-delà ?

Un des problèmes de ce livre est qu’il hésite sur son échelle : tantôt il raconte une histoire uniquement française, tantôt il parle d’une histoire concernant tous les pays affiliés à l’Union Européenne (rappelons que l’Europe, ce n’est pas l’Union Européenne), tantôt il semble plutôt parler d’une sorte d' »Occident », tantôt il semble enfin évoquer l’ensemble du monde dit développé.

Certains passages sont admirablement précis sur les rapports entre l’Union Européenne et les Etats-Unis, sur comment certains aspects de l’Union Européenne sont d’absurdes copies des Etats-Unis, conduisant à des aberrations parce que hors-sol.

Le livre suggère sans vraiment le dire que la France, pour différentes raisons, vit plus douloureusement que toutes les autres nations sa digestion par le soft-totalitarisme. Parce que son système éducatif valorisait, peut-être plus que d’autres, des qualités d’autonomie, de réflexion, d’esprit critique, que le soft-totalitarisme lamine. Parce que son système économique était peut-être plus diversifié et productif que ce qu’il en reste maintenant que les logiques de globalisation et financiarisation l’ont déglingué et éparpillé. Et ainsi de suite. Les autres nations, à divers degrés, seraient relativement moins allergiques au soft-totalitarisme, ou au moins à certains de ses aspects.

Mais la plupart du temps, le livre hésite, et on ne sait plus très bien s’il décrit des choses uniquement françaises, ou pas. Au final, le lecteur peut se demander : est-ce que c’est mieux ailleurs ? Si on veut fuir, on va où ? Est-ce qu’on peut seulement fuir ? Est-ce que c’est planétaire ?

Un bel instantané d’une sale période

Bref, je le répète, à mon humble avis, malgré quelques réserves, ce petit livre en français vaut le détour.

C’est une bonne et honnête synthèse de ce qu’on peut dire, de ce qu’on pouvait dire, au milieu de l’année 2016 (après le Brexit, avant Trump, et un an avant la présidentielle française), du monde contemporain vu de la France.

À ce stade de la campagne présidentielle française (mi-mars 2016), c’est aussi une bonne et honnête synthèse sur ce dont le produit Macron est le nom.

Je ne sais pas si ce livre vieillira bien. Il est à la fois un plan très large, décrivant des mouvements courants sur des décennies, et un instantané très daté.

Comme le dit un personnage de Claude Lelouch — plus précisément, un cancérologue à son patient :

Le pire n’est jamais décevant.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Le pire des mondes selon le comité Orwell

  1. Anonyme dit :

    fichtre, ça doit être difficile de se confronter à cet état de fait, jour après jour.
    Voyez vous des solutions, des groupes pouvant faire naitre des espoirs ?

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