La vague de l’Histoire

Ce billet regroupe différentes manifestations de ce que je crois être une seule et même idée. Mais une idée que j’ai du mal à articuler. Une idée que j’ai déjà évoquée, ici ou .

En une phrase : Nous ne sommes qu’une étape.

Il ne faut jamais oublier que nous ne sommes qu’une étape.

Ce billet est un patchwork, un collage d’évocations, de développements ou de prolongements de cette idée. Probablement maladroit, sûrement désordonné.

Ce billet se comprendra peut-être mieux en écoutant un de ces longs morceaux de musique électronique que j’adore, interminables, mélancoliques, qui semblent par moments tourner en boucle sans pouvoir avoir de fin. Par exemple, un morceau récent découvert par Spotify et que j’aime bien : « Sexual Sportswear » par Sébastien Tellier, qui m’a fait des heures à l’automne 2016. Ou éventuellement ces vieux trucs oubliés que je passais en boucle pendant la canicule d’août 2003. Ou encore le « schizo mix » de « Just can’t get enough », en boucle dans l’ivresse de l’été 1999.

Commençons par quelques phrases qui m’ont frappé il y a quelques semaines, au détour d’un podcast sur Robert Musil (« La Marche de l’Histoire », en date du 5 décembre 2016). L’émission se termine sur les difficiles dernières années de la vie de Musil, dans l’Europe crépusculaire de la fin des années 1930s, l’Europe du suicide de Stefan Zweig.

À la toute dernière minute, à partir de 26’20, un des derniers textes de Musil est cité. Je transcris :

L’ineptie consiste à vouloir conclure. Je vois un passé en ruines, et un avenir en germes, l’un est trop vieux, l’autre est trop jeune, tout est brouillé. Mais, c’est ne pas comprendre le crépuscule, c’est ne vouloir que midi ou minuit. Que nous importe la mine qu’aura demain ?

Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame. Cela revient à ces éternelles discussions sur la décadence de l’art. Maintenant on passe son temps à se dire : ‘nous sommes complètement finis, nous voilà arrivés au dernier terme, etc, etc’.

Quel est l’esprit un peu fort qui ait conclu ? À commencer par Homère ! Contentons-nous du tableau ; c’est aussi bon.

Curieusement, quand je demande la phrase « L’ineptie consiste à vouloir conclure. » à Google, je tombe via Wikiquote sur une lettre de Gustave Flaubert en 1850, soit 90 ans plus tôt :

L’ineptie consiste à vouloir conclure. (…) Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure. (…) Quel est l’esprit un peu fort qui ait conclu, à commencer par Homère ? Contentons-nous du tableau, c’est ainsi, bon.

Wikiquote cite également une autre lettre de Flaubert en 1865 :

La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l’humanité. Chaque religion et chaque philosophie a prétendu avoir Dieu à elle, toiser l’infini et connaître la recette du bonheur. Quel orgueil et quel néant ! Je vois, au contraire, que les plus grands génies et les plus grandes œuvres n’ont jamais conclu.

Le problème, c’est que nous sommes mortels. Alors nous voulons conclure.

Un jour on mourra. Plus on s’en approche, plus on veut conclure. Plus on vieillit, moins il reste de temps. Conclure : faire un bilan, évaluer quelle trace on laisse, quel souvenir on laissera, ce qu’on a accompli, ce qu’on n’a pas accompli. Nous sommes mortels, donc nous savons que pour nous il y aura une fin, et nous agissons en partie en fonction de cette fin. Ayant une fin, nous voudrions avoir une conclusion. C’est humain.

La société contemporaine — frénétique, court-termiste, individualiste — nous a rendus « hyper-mortels » (ou « hyper-humains »), en ce sens que nous nous préoccupons tout le temps d’avoir des conclusions. Vivre chaque jour comme le dernier. Nous savons de moins en moins attendre. Nous voulons tout, tout le temps, toujours, tout de suite. Nous avons peur d’être en retard.

Un jour nous mourrons ; mais avant ça, un jour, on nous dira que nous sommes trop vieux. On nous dit qu’on est trop vieux pour certaines choses à soixante ans, pour d’autres à cinquante ans, et pour d’autres dès quarante ans ou dès trente ans. On est de plus en plus tôt trop vieux de nos jours.

Nous sommes effrayés à l’idée d’être dépassés. Nous craignons plus que tout de rater quelque chose, de passer à côté de quelque chose. En jargon américain : FOMO — Fear Of Missing Out. Si on vit pas maintenant, demain il sera trop tard. C’est maintenant ou jamais. On ne peut pas attendre. On n’a pas le temps. Il faut conclure. Il faut savoir, il faut se positionner, il faut aller vite, il faut être, ici, maintenant, tout de suite, faut conclure.

C’est humain. C’est individuel. Nous sommes tellement peu de chose.

Mais il faut voir, le plus possible, dans la mesure du possible, plus loin que nous-mêmes.

Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame.

À l’échelle supérieure, il n’y a pas de conclusion définitive, il n’y a que des conclusions partielles, temporaires, fragiles.

Il n’y a pas de score final, il n’y a que des scores intermédiaires.

Il faut admettre que nous ne sommes qu’une étape. Une étape probablement imparfaite. Une étape peut-être incohérente. Mais juste une étape. Il y a eu d’autres étapes avant nous ; il y aura d’autres étapes après nous. Et nous n’y pouvons rien.

Il faut admettre qu’il y aura d’autres étapes.

Nous comprenons certaines choses que nos prédécesseurs ne comprenaient pas. Mais nous ne comprenons pas certaines choses que nos successeurs comprendront.

Nos prédécesseurs peuvent nous paraître frustres, ignorants et bêtes. Nous paraîtrons sans doute frustres, ignorants et bêtes à nos successeurs. Les croyances du passé nous semblent vaines et ridicules. Nos croyances sembleront vaines et ridicules.

Ça ne veut pas dire qu’il faut baisser les bras dès qu’on commence, individuellement, à s’entendre dire qu’on est trop vieux pour ceci ou cela, dès qu’on commence à se faire traiter de vieux con, ou dès qu’on commence à se sentir sincèrement dépassé. Ça ne veut pas dire qu’il faut se laisser impressionner trop facilement par ceux, jeunes et jolis, qui poussent derrière nous. Ça veut dire qu’il faut se rappeler qu’on fait partie de quelque chose qui nous dépasse tous, nous, nos prédécesseurs et nos successeurs.

L’ineptie consiste à vouloir conclure.

J’ai des images, des textes, des bouts de phrase, qui me reviennent périodiquement, et qui me ramènent à cette idée du dépassement par l’Histoire, du dépassement par les événements, du dépassement par quelque chose de plus grand que moi, dont je fais partie, mais dont je ne suis qu’une étape.

Ce billet, j’ai prévenu, est un patchwork.

J’ai un souvenir très précis d’une bousculade dans l’école maternelle de ma fille, il y a quelques années. J’essayais de monter l’escalier, et une horde d’enfants était en train de descendre. Des enfants jeunes, très jeunes, petits, chétifs, mais vivants, terriblement vivants, bruyants et joyeux. J’ai eu du mal à me frayer un chemin. L’espace d’un instant, je me suis dit que j’allais être emporté par la vague, piétiné par ces enfants. Et que, au fond, c’était juste un raccourci de ce en quoi consiste la vie. On n’est là que pour être piétiné par ses enfants.

J’ai retrouvé récemment les quelques pages d’un cauchemar de l’Obersturmbannführer Maximilien Aue, un soir de bombardement de Berlin en 1944 dans « Les Bienveillantes » de Johathan Littell (livre publié en 2006, lu l’année où ma fille est rentrée à l’école maternelle). Dans mon édition Folio, c’est à la page 1155 :

… ces organismes, venus du cosmos, avaient trouvé avec notre terre et notre atmosphère un environnement qui leur était infiniment favorable et ils se démultipliaient à une vitesse folle, occupaient tout l’espace libre et broyaient tout sous eux, aveuglément, sans animosité, simplement par la force de leur pulsion de vie et de croissance, rien ne pourrait les freiner, et en quelques jours la terre allait disparaître sous eux, tout ce qui avait fait notre vie et notre histoire et notre civilisation allait être rayé par ces végétaux avides, c’était idiot, un accident malheureux, mais on n’aurait jamais le temps de trouver une parade, l’humanité allait être effacée. Les météorites continuaient à tomber en scintillant, les plantes, mues par une vie folle, déchaînée, montaient vers le ciel, cherchaient à emplir toute cette atmosphère, si enivrante pour elles. Et je compris alors, mais peut-être fut-ce plus tard, en sortant de ce rêve, que cela était juste, que c’est la loi de tout vivant, chaque organisme ne cherche qu’à vivre et à se reproduire, sans malice, les bacilles de Koch qui avaient rongé les poumons de Pergolèse et de Purcell, de Kafka et de Tchekhov ne nourrissaient aucune animosité envers eux, ils ne voulaient pas de mal à leurs hôtes, mais c’était la loi de leur survie et de leur développement, tout comme nous combattons ces bacilles avec des médicaments qu’on invente tous es jours, sans haine, pour notre propre survie …

J’ai eu la première idée du présent billet l’an dernier, en lisant « Blue Mars », dernier tome de la « trilogie martienne », publié en 1996, et notamment cette brève sentence de Kim Stanley Robinson — dans mon édition Kindle, c’est à l’emplacement 28113 :

Events would soon be washing past her, the way they did everyone else; history was a wave that moved through time slightly faster than an individual life did, so that even when people had lived only to seventy or eighty, they had been behind the wave by the time they died.

Les événements allaient bientôt la dépasser, comme ils le faisaient pour tous les autres ; l’Histoire était une vague qui avançait dans le temps légèrement plus vite qu’une vie individuelle ne le faisait, de sorte que même lorsque les gens ne vivaient que 70 ou 80 ans, ils se retrouvaient derrière la vague avant de mourir.

La vague de l’Histoire ! The wave of history.

Le monde qui nous entoure, auquel nous nous sommes habitués en grandissant, que nous pouvons même penser avoir compris, c’est une vague. C’est une vague qui nous porte, qui nous pousse, sur laquelle nous surfons, en haut de laquelle l’ivresse est facile.

Nous devons admettre que cette vague, bientôt, tôt ou tard, va nous dépasser. Elle va plus vite que nous. Elle nous porte un temps, puis elle ne nous portera plus. Nous serons derrière elle. Nous redescendrons dans le creux de la vague. Nous verrons cette vague continuer à avancer plus vite que nous, sans pouvoir la rattraper.

Tôt ou tard nous serons dépassés.

Il ne faut pas en avoir honte. Il faut arriver à vivre avec ça.

L’ineptie consiste à vouloir conclure.

Nous ne sommes qu’une étape.

Nous ne sommes qu’une étape intermédiaire. Mais certainement pas une étape vaine ou négligeable ou insignifiante. Nous faisons partie d’un tout. Nous faisons partie de l’Histoire. Nous faisons partie du Progrès. Nous faisons partie de la biosphère. Mais nous ne sommes qu’une étape.

Dans le dernier tome de sa trilogie « The Three-Body Problem » (« Death’s End », publié en Chine en 2010, traduction en anglais disponible depuis le 20 septembre 2016), Cixin Liu utilise plusieurs fois cette formule énigmatique :

The universe is grand, but life is grander.
L’univers est grand, mais la vie est plus grande.

Je me souviens de la conclusion d’un texte de Bruce Sterling, dans un hors-série mythique de Wired à l’automne 1995, au milieu de cette étrange décennie, les années 1990s, la décennie de « la Fin de l’Histoire » :

Apocalypse always sells.
It sells like lipstick.
Because it flatters our vanity.
When H. G. Wells was dying, he somberly predicted the imminent collapse of all human civilization.
Real futurism means staring directly into your own grave and accepting the slow but thorough obliteration of everyone and everything you know and love.
Does this sound like fun? It can be.
Just don’t expect it to move a lot of product.

L’apocalypse c’est toujours vendeur.
Ca se vend aussi bien que du rouge à lèvres.
Parce que ça flatte notre vanité.
Sur le point de mourir, H. G. Wells avait sombrement prédit l’effondrement imminent de toute la civilisation humaine.
Le vrai futurisme consiste à regarder directement dans votre propre tombe, et à accepter la lente mais inexorable disparition de toutes celles, de tous ceux et de tout ce que vous connaissez et aimez.
Est-ce que ça semble distrayant ? Ça peut l’être.
N’attendez cependant pas que ça fasse bouger grand’monde.

Nous ne sommes qu’une étape. L’Histoire est une vague qui nous dépasse. L’ineptie consiste à vouloir conclure.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour La vague de l’Histoire

  1. Le Monolecte dit :

    Bonne nuit aussi… et merci!

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