Chez nous

J’ai hésité pendant des mois avant d’écrire et de publier ce billet.

Je ne crois pas être raciste, je n’ai jamais voté pour le Front National, je ne crois pas être naïf, je n’ai jamais été militant anti-raciste, etc. Mais ce que je vais raconter dans ce billet peut vite se révéler inflammable. Alors j’ai hésité. Je le regretterai peut-être. C’est compliqué.

Je connais des gens racistes. Je connais des gens antisémites. Je sais ce qui se dit dans ce pays sur, pour faire court, « les Noirs et les Arabes ». C’est assez facile, la parole raciste et antisémite s’est beaucoup décomplexée ces dernières années, dans ses variantes simples autant que dans ses variantes élaborées. Certaines visites en province sont aussi pour moi l’occasion de me tenir au courant des élaborées. Je connais les théories type « grand remplacement » , du « Camp des Saints » à « les cloches sonneront-elles encore demain ? » C’est des théories. C’est des discours.

J’ai souvent l’impression que ces discours ont surtout du succès auprès de gens pour qui tout cela reste abstrait parce que, pour faire court, « des Noirs et des Arabes » il y en a bien peu là où ils vivent. Dans leurs centre-villes. Dans leurs calmes provinces. Dans leurs campagnes. Je ne me rappelle pas avoir vu « des Noirs et des Arabes » au Puy-du-Fou, par exemple, mais pas mal de cloches.

Il y a des « minorités ethniques et religieuses » en France. Pour faire court, il y a « des Noirs et des Arabes ». Mais il me semble que le mot important est « minorités ». Disons, 5 à 10%. Sur 65 millions d’habitants, ça fait 3 à 7 millions. Moins en province, plus en Île-de-France. Mais minorités quand même. Dans son lumineux « Je suis Charlie » (déjà commenté sur ce blog ici, et ), Emmanuel Todd note :

La diabolisation de l’islam répond au besoin intrinsèque d’une société totalement déchristianisée. Nous ne pouvons, sans cette hypothèse, comprendre la mobilisation de millions de laïcs défilant derrière leur Président catholique zombie pour défendre le droit absolu à caricaturer Mahomet, figure religieuse respectée par au plus 5% des habitants du pays, parmi les plus faibles et les plus fragiles.

Mais les chiffres, comme les théories, ça parait forcément abstrait. Venons-en donc au concret. À mon concret. Chez moi. Là où je vis. Chez nous.

J’observe

J’habite dans une commune de la banlieue parisienne, à la lisière entre petite et moyenne couronnes, depuis une dizaine d’années. Des grandes zones pavillonnaires, des quartiers avec des immeubles de quatre à douze étages, des cités HLM plus ou moins « sensibles », il y a un peu de tout, tous les styles et toutes les époques. « Des Noirs et des Arabes », il y en a.

J’habite en banlieue depuis que je suis en région parisienne, en m’éloignant au fil des déménagements. J’ai vécu dans des plutôt « bonnes » banlieues — mais l’expérience m’a appris qu’on passait très vite de « bonne » à « moins bonne » banlieue. Je déteste déménager, et je n’ai plus déménagé depuis bientôt dix ans.

Je ne me rappelle plus si j’avais été frappé par l’omniprésence « des Noirs et des Arabes » dans mes premières années en région parisienne. Pour moi ils ont toujours été là. C’est des Français comme les autres. Avec les mêmes proportions de gens nuisibles et de gens biens que partout ailleurs. Au boulot comme ailleurs.

Dans mes boulots successifs, à Paris et dans d’autres banlieues, j’ai toujours été amené à avoir « des Noirs et des Arabes » comme collègues. J’ai toujours eu des collègues qui faisaient ramadan, et qui s’absentaient pour aller fêter la fin du ramadan. Je ne me rappelle jamais le nom exact de la fin de la ramadan (Aïd quelque chose) — mais je me rappelle très bien ce petit matin d’une fin du ramadan où j’ai traîné un collègue affaibli par le jeûne et par une nuit d’astreinte, pour lui faire avaler un café et un pain au chocolat au bistrot du coin, avant qu’il n’aille reprendre son train.

Ça m’est souvent arrivé, depuis le début, d’être le seul « Blanc » dans le bus, dans le tram ou dans le train. Je ne fais plus attention à ça depuis bien longtemps.

Ça m’est souvent arrivé, depuis le début, de voir des femmes plus ou moins voilées dans les rues. Je ne sais pas s’il y en aujourd’hui plus ou moins qu’avant. Il y a des hommes en djellabas et autres vêtements « exotiques ». Ça me choque peut-être plus. Je me souviens avoir été tétanisé la première fois que j’ai croisé dans mon supermarché une femme en « voile intégrale », en noir des pieds à la tête, avec juste deux petits trous pour les yeux. Mais je me souviens aussi avoir été choqué par des piercings invraisemblables et autres excentricités corporelles — non-ethniques et non-religieuses — qui me mettent mal à l’aise. Ce qui me choque peut-être le plus, en y réfléchissant, c’est les couples : la dissymétrie des vêtements rend tangible l’inégalité, l’homme habillé comme il veut et la femme habillée comme il veut, pas comme elle veut.

J’ai déjà évoqué l’immense rayon de produits « halal » du supermarché de mon quartier — et aussi l’immense rayon de produits « kasher » de la supérette du quartier où je travaillais à l’époque. À ma connaissance, il a toujours été comme ça, il ne s’est ni restreint, ni étendu. Par contre, j’ai remarqué récemment un magasin « hyper halal » flambant neuf, dans la commune voisine, celle où il y a plusieurs mosquées. D’ailleurs, je ne suis jamais sûr de l’orthographe : halal ou hallal ? Kasher, cacher ou kosher ?

Le marché de mon quartier est très coloré, il grouille de toutes sortes de produits « halal » et exotiques, il est fréquenté par « des Noirs et des Arabes » en pagaille. À ma connaissance, il a toujours été comme ça.

À l’école élémentaire de ma fille, il y a « des Noirs et des Arabes ». Aux activités sportives aussi. Au catéchisme aussi. Il y en a partout. C’est la vie. C’est la vie en région parisienne. C’est pas grave. C’est ni bien, ni mal. C’est comme ça.

À l’école élémentaire de ma fille, chaque année, pour l’inscription à la cantine scolaire, il y a une case à cocher. La première année, ça m’a surpris. Ça m’a agacé. Une autre année, il me semble que le libellé a changé, la case « repas sans viande » est devenue « repas halal » ou le contraire, je ne sais plus très bien. Inversement, je ne me suis jamais demandé si ma fille mangeait du poisson à la cantine le vendredi. Ah, les vieilles religions…

Ma fille a parmi ses copines « des Noires et des Arabes ». Je crois que ça ne lui a jamais posé de soucis. Quand on a fait venir les copines pour le dernier repas d’anniversaire de ma fille, deux d’entre elles n’ont pas voulu de jambon (de cochon) sur leur pizza. C’est pas bien grave. Ce qui a nécessité plus de vigilance, c’est qu’une autre était allergique aux fruits à coque et ne devait manger principalement que ce que sa mère lui avait amené. L’essentiel est que la fête a été réussie. Elles se sont bien amusées. Elles s’adorent.

À l’école élémentaire de ma fille, à partir d’un certain niveau sont proposés des cours « de langue du pays d’origine » : arabe, portugais, et quelques autres. Je me rappelle qu’ils séparent serbe et croate, je ne me rappelle plus s’ils séparent espagnol et catalan — il y a des détails qui n’intéressent que moi. Ces cours « de langue du pays d’origine » (je ne suis pas sûr de la terminologie exacte), ça m’a surpris. Ça m’a agacé. La langue de la République, c’est le français. D’un autre côté, pourquoi pas ? Mais peut-être, tant qu’à apprendre tôt une langue étrangère, pourquoi ne pas apprendre la langue internationale (l’anglais, on l’aime ou l’aime pas, c’est la langue internationale) ? L’enseignement de l’anglais en classes élémentaires est assez dérisoire, pas assez de moyens, alors pourquoi des moyens pour des langues moins « importantes » ? C’est juste mon avis.

Au bureau de La Poste de mon quartier, il y a une affichette : un traducteur en langue arabe est à la disposition des clients deux ou trois demi-journées par semaines. Ça m’a surpris. Ça m’a agacé. La langue de la République, c’est le français. D’un autre côté, pourquoi pas ? C’est pas grave.

À la boulangerie près du bureau de La Poste, où j’ai parfois pris une baguette en dépannage, j’ai réalisé il y a quelques mois, de passage un midi, qu’il n’y avait pas de sandwich saucisson ou jambon-beurre. Cette boulangerie ne propose que des sandwiches « halal ». Ça m’a surpris. Ça m’a agacé. La langue de la République, c’est le cochon ? Bref, j’ai pris un sandwich au poulet. C’est pas grave.

Je pourrais trouver d’autres exemples, en grattant un peu dans mes souvenirs de vie concrète, pratique et matérielle, mais je pense que ça suffit pour dresser un tableau.

Je comprends

Je comprends que ce que je viens d’énumérer, plus ou moins maladroitement, puisse passer pour raciste.

Je peux comprendre que, confrontés à ce que je viens d’énumérer, certains puissent être tentés par le rejet. Je comprends la tentation du Front National (et de ses ersatz « républicains » ou « néo-républicains » ), pour faire court. Je ne suis pas, mais je comprends.

Et je comprends aussi que, avec ce que je viens d’énumérer, cumulé à mon refus d’adhérer aux théories type « grand remplacement », je puisse passer pour naïf.

C’est compliqué. Et je ne sais pas où j’en serai dans cinq ou dix ans.

Je comprends la surprise. Je comprends la difficulté d’accepter, je comprends la difficulté de s’adapter, je comprends la nostalgie, je comprends le malaise, je comprends l’étonnement.

Chez nous : Quand ? Depuis quand ? Jusqu’à quand ?

Être né quelque part, pour celui qui est né
C’est toujours un hasard

Comme beaucoup d’autres, nous sommes venus en Île-de-France parce que c’était là qu’il y avait du travail. Peut-être aussi, un peu, dans mon cas, parce que je ne me voyais pas aller ailleurs, parce que Paris c’était Paris. Peu importe. Nous sommes allés pour diverses raisons, l’un et l’autre, puis ensemble, d’une banlieue à une autre. Peu importe ces raisons. We just ended up here. On s’est juste retrouvés là.

C’est notre maison, c’est notre quartier, c’est notre région, c’est notre pays. C’est « Chez nous ! »

So what? Et alors ?

Grand slogan contemporain (également titre d’un film d’actualité) : « On est chez nous ! »

Ainsi que son contraire : « On n’est plus chez nous ! » « On ne se sent plus chez nous ! » « Chez nous ! »

Qu’est-ce que ça veut dire ?

À l’occasion de la réfection d’une rue, la mairie a eu l’idée de planter un panneau, avec quelques vieilles photos imprimées en noir et blanc, un petit plan indiquant lieu et angle de prise de vue, et des témoignages d’anciens habitants. Ces photos ont dix ans, cinquante ans, quatre-vingt ans. Elles montrent mon quartier il y a bien longtemps, quand ce n’était pas encore mon quartier, quand j’ignorais jusqu’à son existence.

Ça a bien changé. Ça ne ressemble pas beaucoup à ce qu’on connait. On a du mal à s’y retrouver. Pourtant c’est bien mon quartier. C’est ce que à qui ressemblait « chez nous », avant.

Est-ce que dans dix ans, dans cinquante ans, dans quatre-vingt ans, la mairie fera renouveler ce panneau, en rajoutant des photos de 2017 ? Et à quoi ressemblera « chez nous », après ?

Est-ce que j’habiterai encore ici dans dix ans ? Dans cinquante ans ? Je n’en sais rien. Où serai-je enterré dans quatre-vingt ans ? Je ne sais même pas où mes parents se feront enterrer, là-bas, au pied des montagnes ou au pied des collines ?

Il y a longtemps, j’ai failli perdre mon premier emploi en Île-de-France parce qu’un manager canadien, un jeune cadre dynamique flamboyant déménagé à grands frais par l’entreprise, avait décidé que ma tête ne lui revenait pas. Je l’ai mal vécu. Finalement, j’ai gardé cet emploi. Et lui est reparti moins d’un an après être arrivé. Je me souviens avoir eu de drôles de pensées, « je suis chez moi », « ici c’est la France », et ce genre de choses. Puis j’ai réalisé que, au fond, ni lui, ni moi n’étions vraiment d’Île-de-France. Ni lui, ni moi, n’étions « chez nous ». Lui est resté là moins d’un an. Moi n’étais là que depuis un an. On était de passage.

Il faudrait que je relise « La Fatigue de la Modernité » d’Eric Dupin (dont j’ai partiellement retranscrit la lumineuse introduction sur ce blog il y a quelques années), ou que je m’attaque à ses livres plus récents, « Les défricheurs » et « La France identitaire ».

Ils savent que leur sort peut désormais être scellé par des hommes qui ne les verront jamais. (…) La mondialisation est d’autant plus mal vécue que beaucoup de Français se sentent profondément attachés à un territoire. J’ai été surpris de la proportion des habitants qui vivent près de l’endroit où ils sont nés.

Je serais curieux de trouver des statistiques sur les origines régionales dans une commune de banlieue comme la mienne. Je serais aussi curieux de trouver des statistiques sur le nombre d’années d’habitation — typiquement, de mémoire, la durée moyenne de détention d’un bien immobilier en Île-de-France est inférieure à dix ans. Combien d’habitants de cette commune y sont nés ? Combien d’habitants de ce quartier sont nés dans un rayon de cinq kilomètres ?

Jean Jaurès a écrit :

C’est qu’au fond, il n’y a qu’une seule race : l’humanité

Et il a aussi écrit :

À celui qui n’a rien, la patrie est son seul bien.

Chez nous ? We just ended up here! On a juste échoué ici !

Nous sommes sédentaires, mais déracinés

Nous sommes sédentaires, parce que nous habitons quelque part — nous ne sommes pas des nomades.

Mais nous sommes aussi déracinés, parce que nous n’habitons pas là où nous avons grandi. Nous n’habitons pas dans le monde où nous avons grandi. Vieillir, c’est ne plus reconnaître le monde dans lequel on vit.

Les événements allaient bientôt la dépasser, comme ils le faisaient pour tous les autres ; l’Histoire était une vague qui avançait dans le temps légèrement plus vite qu’une vie individuelle ne le faisait…

Je vis là où je vis, mais je ne vis pas là où je suis né. Je vis dans le temps d’aujourd’hui, mais je ne vis pas dans le temps où j’ai grandi. Je suis Français « de souche » (si ça veut dire quelque chose…), mais je ne suis pas Francilien « de souche » (même remarque). Je vis dans la petite France des années 2010s, mais j’ai grandi dans la grande France des années 1970s. Dude, where’s my country?

Je ne me suis jamais pleinement senti « Charlie », mais j’ai l’impression qu’Emmanuel Todd parle un peu de moi quand il écrit :

Charlie va vieillir et sa bonne conscience s’accentuer. Il sera toujours plus travaillé par la nostalgie de son enfance, vécue au cœur d’une France blanche dans laquelle, en l’absence de boucheries halals mais avec du poisson le vendredi dans les écoles, coexistaient l’Église et la Révolution.

Alors je peux comprendre que tant de gens se sentent perdus, là où ils sont, là où ils ont échoué, sédentaires mais déracinés. Je peux comprendre qu’ils se sentent perdus, parce que là où ils sont aujourd’hui ne ressemble plus à là où ils étaient hier. Je peux comprendre tout ça. Ça m’arrive à moi aussi.

Nous sommes

Ce que je sais, c’est qu’il y a pas « des Blancs » d’un côté, et « des Noirs et des Arabes » de l’autre.

Il y a surtout des riches et des pauvres. Il y a des gens instruits et des gens qui ne l’ont pas été. Il y a des exploiteurs et des exploités. Il y a des chanceux et des malchanceux.

Je crois moins au « choc des civilisations » qu’à la « lutte des classes ».

Je crains moins le « grand remplacement » des Blancs par les non-Blancs, que le remplacement des travailleurs, en col bleu et en col blanc, par les machines — et je crains moins les machines que les propriétaires des machines.

Je crains moins le « totalitarisme islamique » que le « soft-totalitarisme » des marchés financiers, des multinationales et des GAFAMs.

Je crains moins les Juifs, « les Noirs et les Arabes » que les oligarchies et les oligarques.

We live in utopia; it just isn’t ours.
Nous vivons dans une utopie, mais elle n’est pas à nous.

Nous vivons chez nous, mais ce monde n’est pas à nous.

Nous sommes tellement peu de chose. Nous sommes tellement seuls. Nous sommes tellement vains.

Nous sommes l’humanité.

Bonne fin de journée.

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