Pistes de lecture – Les nouvelles colonies, c’est nous ?

Paris est une capitale coloniale. Il suffit de se promener dans son centre, de voir ses avenues massives, ses palais gouvernementaux, ses monuments. C’est une ville construite pour dicter sa volonté à une vaste territoire, à un royaume, à un empire, à des colonies.

Ça peut être dit d’autres grandes capitales européennes. Mais l’oeuvre du Baron Haussmann, sous un régime appelé « Second Empire », rend le message impérial et colonial de Paris singulièrement fort et clair.

Qu’est-ce que la colonisation ? Dans un certain sens, c’est une organisation où une capitale impose sa volonté à un empire. Il faudrait peut-être plutôt dire « impérialisme », mais passons. La métropole dicte sa loi à ses colonies. La métropole décide, et les colonies s’exécutent.

Que dit Wikipedia ?

Un autre sens est l’action de mise en tutelle d’un territoire moins développé et peu peuplé par les ressortissants d’une métropole. Le but pouvant être de l’occuper et d’en exploiter les richesses. En pratique, les processus de colonisation ont pu être de caractère économique, politique, militaire ou culturel, ou se manifester d’autres manières ; voire se développer de manière violente ou pacifique.

La France est restée une grande puissance coloniale jusqu’au début des années 1960s. La Constitution de la Vème République, adoptée en 1958, était une constitution non seulement pour la République Française, mais aussi pour la « Communauté Française » , précédemment appelée « Union Française » , c’est-à-dire l’Empire colonial de la France. Les dispositions constitutionnelles relatives à la Communauté ont été considérées caduques dès 1961 mais n’ont été abrogées qu’en 1995.

La France, l’Europe, l’Occident, en 2017, se considèrent encore, à des degrés divers, comme des puissances dominantes, des puissances coloniales, ou néo-coloniales. Parfois en le niant, parfois en l’affirmant. La France ne prétend plus rien coloniser, mais elle a gardé des réflexes, des attitudes, des habitudes. L’armée française en 2017 est très fière de ses « capacités de projection ». Le petit président actuel avait déclaré, le 2 février 2013, à Tombouctou, vivre ce jour-là, dans la foulée d’une opération militaire, « le jour le plus important de sa vie ». La France se voit encore comme « gendarme de l’Afrique », et se rêve plus si possible. On se croit encore parmi les maîtres du monde.

Pourtant, l’impression se répand doucement que, en ce XXIème siècle, de plus en plus, les colonisés, ce seront nous. Nous la France. Nous Français, classes moyennes et classes populaires en particulier. Nous ne sommes plus une métropole qui dicte sa volonté à ses colonies ; nous sommes devenus une colonie qui obéit à la volonté d’une métropole. Une métropole lointaine. Différente. Peut-être plurielles. Toutes lointaines. Différentes. Qui ne nous comprennent pas et ne soucient guère de nous comprendre.

Je me permets de citer à nouveau cette phrase d’Eric Dupin, dans son texte « La Fatigue de la Modernité », en 2010 :

Ils savent que leur sort peut désormais être scellé par des hommes qui ne les verront jamais.

Les nouvelles colonies, les nouveaux protectorats, les nouvelles périphéries, c’est nous ?

Ce billet présente quelques pistes sur ce que sont peut-être les nouvelles colonisations, les processus qui font de la France et des autres pays européens des colonies. Il ne prétend pas lister toutes les pistes, ni aller au bout d’aucune d’entre elles. Il en ouvre juste quelques-unes. Ne lui en demandez pas trop.

Ces pistes sont très différentes les unes des autres, toutes n’ont pas la même portée, mais elles ont en commun d’alimenter cette même intuition : Les nouvelles colonies, c’est nous !

La colonisation par le droit

L’impérialisme américain est débattu en France depuis 1945 (et même avant). Ces dernières années, un aspect de cet impérialisme a pris de l’ampleur : c’est le droit.

Un article de Jean-Michel Quatrepoint dans « Le Monde Diplomatique » de janvier 2017, intitulé « Au nom de la loi… américaine » , offre un bon aperçu de ce « front » :

Les entreprises européennes ont dû payer aux États-Unis un pactole de plus de 40 milliards de dollars (38,5 milliards d’euros) ces dernières années. La justice américaine les accuse de ne pas respecter les sanctions décidées par Washington (et non par les Nations unies) contre certains États. Le droit devient alors une arme pour absorber ou éliminer des concurrents.

« Nous sommes devant un mur de législations américaines extrêmement touffues, avec une intention précise qui est d’utiliser le droit à des fins d’imperium économique et politique dans l’idée d’obtenir des avantages économiques et stratégiques. » Ce 5 octobre 2016, le député Les Républicains Pierre Lellouche ne mâche pas ses mots devant les commissions des affaires étrangères et des finances de l’Assemblée nationale, à Paris. Il y présente le rapport de la mission d’information sur l’extraterritorialité du droit américain (1). Un rapport dont la lecture « fait froid dans le dos », selon les termes du député socialiste Christophe Premat.

Il aura fallu les deux amendes colossales infligées en 2014 à BNP Paribas (8,9 milliards de dollars, environ 8,4 milliards d’euros) et à Alstom (772 millions de dollars, environ 730 millions d’euros) pour que dirigeants et médias français prennent conscience de la volonté des États-Unis d’imposer leur modèle juridique et leurs lois aux autres pays, fussent-ils leurs plus proches alliés.

Le jeudi 9 juillet 2015, à Santa Cruz en Bolivie, le Pape François prononçait un discours (traduit ici en français) terriblement en phase avec la crise en Grèce, entrée alors dans sa phase finale, entre le référendum du dimanche 5 juillet et la capitulation du lundi 13 juillet :

Le nouveau colonialisme adopte des visages différents. Parfois, c’est le pouvoir anonyme de l’idole argent : des corporations, des prêteurs sur gages, quelques traités dénommés « de libre commerce » et l’imposition de mesures d’ »austérité » qui serrant toujours la ceinture des travailleurs et des pauvres. Les évêques latino-américains le dénoncent avec une clarté totale dans le document d’Aparecida quand ils affirment : ‘Les institutions financières et les entreprises transnationales se fortifient au point de subordonner les économies locales, surtout, en affaiblissant les États, qui apparaissent de plus en plus incapables de conduire des projets de développement au service de leurs populations.’

En d’autres occasions, sous la noble apparence de la lutte contre la corruption, contre le trafic de stupéfiants ou le terrorisme — de graves maux de nos temps qui requièrent une action internationale coordonnée — nous voyons que l’on impose aux États des mesures qui ont peu à voir avec la résolution de ces questions et bien des fois aggravent les choses. De la même façon, la concentration sous forme de monopoles des moyens de communication sociale qui essaie d’imposer des directives aliénantes de consommation et une certaine uniformité culturelle est l’une des autres formes que le nouveau colonialisme adopte. C’est le colonialisme idéologique.

La colonisation par la monnaie

Au matin du lundi 13 juillet 2015, le jour du dégoût, Romaric Godin écrivait pour « La Tribune » :

L’euro devait être une monnaie qui rapprochait les peuples. Ce devait être la monnaie de tous les Européens. Or, cette crise a prouvé qu’il n’en est rien. On sait que, désormais, on peut priver certains habitants de la zone euro de l’accès à leur propre monnaie. Et que cette privation est un moyen de pression sur eux. Il sera donc bien difficile de dire encore « l’euro, notre monnaie » : l’euro est la monnaie de la BCE qui la distribue sur des critères qui ne prennent pas en compte le bien-être des populations, mais sur des critères financiers dissimulant mal des objectifs politiques. (…) Il est donc possible de faire d’un pays de la zone euro une forme moderne de protectorat financier.

Faut-il reparler de la Grèce ? Et plus largement de l’Europe du Sud ? L’Europe des pays faibles, l’Europe des pays débiteurs, l’Europe un temps affublée du surnom de « PIIGS » (Portugal Ireland Italy Greece Spain) ? Faut-il rappeler comment ces pays ont été réduits, en quelques années, au nom des dettes et de l’austérité, au rang de protectorats ?

Est-il utile de commenter le dernier « dérapage » méprisant, à la tonalité tellement néo-coloniale, du président de l’Eurogroupe, le néerlandais Jeroen Dijsselbloem, en date du 21 mars 2017 :

Vous avez des obligations. Vous ne pouvez pas dépenser tout l’argent dans les boissons et les femmes.

Qu’est-ce que la « Troika » sinon une force d’occupation coloniale ?

Who needs tanks when you control banks?

J’ai déjà rédigé un certain nombre de billets à propos du 13 juillet 2015 — à date, le « mot-clef » « 13 juillet 2015 » en référence neuf. Notamment : Pistes de lecture – De quoi le 13 juillet 2015 est-il le nom ? et Pistes de lecture – Comment la Grèce a été conduite à la capitulation le 13 juillet 2015. Vous pouvez les relire si vous voulez creuser.

Un an plus tard, le verdict de l’économiste James Galbraith, dans une interview à La Tribune en date du 1er juin 2016 sobrement intitulée « La Grèce est soumise à une logique coloniale » (oui, coloniale), est sans appel :

[Alexis Tsipras] est clairement entouré par des gens défaitistes qui lui ont dit : « Tu peux résister, mais il faudra, à la fin, faire ce qu’on nous dit. » Au ministère des Finances, nous appelions ce cercle la « troïka de l’intérieur ». A présent, c’est un homme qui a subi une défaite et qui a manqué son entrée dans l’histoire. C’est le chef d’une administration coloniale. Il se défend en affirmant qu’il vaut mieux que ce soit lui qui soit en place afin de pouvoir négocier quelques détails et faire porter l’effort sur les gens relativement plus riches. C’est peut-être vrai. Mais la réalité profonde, c’est que son administration fait ce qu’on lui dit de faire et se contente de répéter les formules des créanciers.

Bref, l’Union Européenne a transformé graduellement ses membres périphériques les plus faibles, en colonies d’un centre localisé entre Bruxelles, Frankfurt-am-Main et Berlin. L’Union Européenne, ce n’est pas l’Europe, c’est plutôt une sorte d’empire colonial.

Est-ce juste le même mouvement qui avait, au XIXème siècle, vu la création d’un Empire allemand (le « Deuxième Reich ») autour de la Prusse, au prix d’un lent démantèlement des souverainetés d’anciens pays tels que la Saxe ou la Bavière ? J’ai déjà joué avec cette hypothèse, dans les mois suivant le lundi 13 juillet 2015. Je tiens cependant à rappeler ici, encore une fois, l’avertissement solennel envoyé par Yanis Varoufakis, publié dans El Pais le samedi 1er août 2015 :

Paris est la destination finale de la troïka.

Paris, cette vieille capitale coloniale…

La colonisation par les maîtres des algorithmes

Les GAFA (Google Apple Facebook Amazon) (qui deviennent GAFAM si on rajoute Microsoft) apparaissent de plus en plus clairement comme des puissances coloniales. Il parait même que « Le Danemark va envoyer un « ambassadeur numérique » au pays de Google et Facebook« .

On redoute souvent que les machines prennent le pas sur les êtres humains. Je redoute plus les propriétaires des machines que les machines elles-mêmes. Je redoute donc surtout l’emprise des maîtres des algorithmes que sont les GAFAM et leurs collègues. J’ai déjà effleuré maintes fois le sujet de cette emprise dans ce blog (ici, et , par exemple)

L’écrivain Eric Sadin a proposé un néologisme il y a quelques mois : silicolonisation, contraction de « Silicon Valley » et « colonisation ». Je trouve que c’est bien trouvé. Il donne le titre à son dernier livre, « La silicolonisation du monde » — qui, ironiquement, n’est pas disponible en version Kindle.

Dans un entretien à « Libération » en date du 20 octobre 2016, sous le titre « L’anarcho-libéralisme numérique n’est plus tolérable » , Eric Sadin explique :

[D]epuis peu, la Silicon Valley ne renvoie plus seulement à un territoire, elle a généré un « esprit » en passe de coloniser le monde, porté par de nombreux missionnaires : industriels, universités, think tanks… Mais aussi par une classe politique qui encourage l’édification de « valleys » sur les cinq continents, sous la forme d' »écosystèmes numériques » et d' »incubateurs de start-up ». La « silicolonisation », c’est la conviction que ce modèle représente l’horizon indépassable de notre temps et qui, de surcroît, incarnerait une forme lumineuse du capitalisme. Un capitalisme d’un nouveau genre, paré de « vertus égalitaires » car offrant à tous, du « start-upper visionnaire » au « collaborateur créatif », en passant par « l’autoentrepreneur », la possibilité de s’y raccorder et de s’y épanouir. Mais dans les faits, c’est un modèle civilisationnel fondé sur la marchandisation intégrale de la vie et l’organisation automatisée de la société qui en train de s’instaurer à grande vitesse. (…)

La figure du contremaître disparaît au profit du résultat d’équations qui dictent le cours des choses et auxquelles il est difficile, voire impossible, de s’opposer. La capacité d’initiative et de créativité des individus est niée, réduite à exécuter des ordres émanant de programmes qui ne font l’objet d’aucune publicité et qui, la plupart du temps, sont administrés par des prestataires extérieurs. En cela, il s’agit d’un déni de démocratie. Il est temps que les syndicats se saisissent de ces questions d’organisation impersonnelle et ultra-optimisée des conduites, qui bafouent le droit du travail autant que la dignité humaine.

  • Une image classique de l’exploitation coloniale, c’est un Blanc en tenue coloniale (justement) tenant un fouet ou un fusil pour discipliner une armée d’esclaves occupés à récolter la canne à sucre, le coton, ou autre matière première.

Un auteur francophone qui semble intéressant sur le sujet est Philippe Vion-Dury. Son livre s’intitule « La nouvelle servitude volontaire : Enquête sur le projet politique de la Silicon Valley« .

Dans un entretien sur « Le Comptoir » en date du 28 octobre 2016, sous le titre « Le vrai visage de la Silicon Valley, c’est celui du capitalisme prédateur » , il explique :

Il y a servitude, car de grandes multinationales des nouvelles technologies numériques font tout pour prédire nos désirs, comportements et potentiels afin de mieux les contrôler, les orienter ou les dicter — se rendre maîtres de nous. Cette servitude est volontaire dans la mesure où ce contrôle, ce pouvoir, s’exerce par la médiation d’outils et de plateformes que nous utilisons volontairement et quotidiennement comme Facebook, Netflix, Uber, Spotify ou Google. Ce sont les algorithmes de ces entreprises qui construisent notre monde social (le fil d’actualités), nos recherches (les résultats après requête), définissent le trajet le plus court, le partenaire idéal, la prochaine chanson à écouter ou vidéo à visionner. Enfin, cette servitude volontaire est «nouvelle», car ce pouvoir qui émerge n’est pas une domination à l’ancienne, où l’on nous dit quoi faire ou ne pas faire avec des ordres et des interdits, — patriarcale et disciplinaire — , mais une domination infiniment plus soft, insidieuse, bienveillante, immanente au champ social, agissant par la multiplication des suggestions, incitations, conseils, recommandations… J’essaie de ramasser cette idée à la fin du livre en opposant la figure très actuelle de Big Mother à celle, selon moi révolue, de Big Brother.

Sur ces mêmes sujets, je recommande aussi fortement le biélorusse Evgeny Morozov. Ses textes sont en général d’abord publiés en anglais dans « The Guardian », puis traduits en français dans « Le Monde Diplomatique ». Et je recommande aussi le mystérieux Aral Balkan (uniquement en anglais, nationalité indéterminée, brillant).

Les « engins du diable » (smartphone, tablettes, laptops, etc), que nous distribuent généreusement les GAFAM, que nous traînons avec nous en permanence, qui nous connaissent mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes, ne sont-ils que les chaînes d’un cyber-néo-colonialisme ?

Nous les adorons, nos « engins du diable » !

Il aimait Big Brother.

Jusqu’à quel point nous transforment-ils en toutous dociles ? En « dogs with iPhones », pour reprendre la formule de David Gelernter ? En sujets ? En colonisés ?

Quelques autres pistes

La colonisation d’un pays, d’un territoire, d’une population, ce n’est pas un événement instantané. C’est rarement une révolution, c’est plutôt une évolution qui prend des années et des décennies. Peut-être une génération, peut-être même plus. Les signes ne sont pas forcément faciles à reconnaître.

Jacques Sapir, sur son blog, en date du 30 décembre 2015, commentant un livre de Christophe Barret, introduit une dimension sociologique notable, avec notamment un mot qui me semble important : « compradore ». Ou plutôt « compradorisation ».

C’est une catégorie qui permet de comprendre bien de choses. Une élite compradore (ou une bourgeoisie compradore[18]) tire sa position sociale et son statut de sa relation avec une puissance étrangère qui domine, que ce soit économiquement ou politiquement le pays d’origine de cette élite (et de cette bourgeoisie). Les phénomènes de compradorisation des élites ont été particulièrement importants dans des pays formellement indépendants mais en réalité soumis indirectement à une puissance étrangère. C’est pourquoi ce concept a une importance toute particulière pour comprendre et l’Amérique Latine et la Chine d’avant 1949. Or, il faut aujourd’hui se demander si, en Europe même, on n’assiste pas à un compradorisation des élites politiques du fait des institutions européennes mais aussi de la puissance économique allemande. Cette compradorisation a été, en réalité, au coeur de ce que l’on a appelé la « transition démocratique » en Espagne, mais aussi au Portugal et même en Grèce. Il faut noter que dans le chapitre 7 du livre de Barret qui est consacré, en partie, à l’analyse de la « transition démocratique » (et que l’on devrait mieux désigner comme une transition à la démocratie), il n’y a aucune mention du rôle extrêmement important des grandes fondations allemandes, qu’il s’agisse de la Konrad Adenauer Stiftung (liée à la CDU-CSU) ou de la Friederich Ebert Stiftung (liée au SPD). Pour avoir, à l’époque, été proche de certains des acteurs de la transition espagnole, je peux témoigner personnellement de l’influence, qu’elle soit directe ou indirecte, de la Friederich Ebert Stiftung tant sur le PSOE que sur le PCE. Il y a bien eu, à cette époque, une tentative pour pré-déterminer le jeu politique qui se mettait alors en place sur les décombres du franquisme. (…)

En réalité, ce concept de compradorisation permet de comprendre le tournant vers une pratique politique clientéliste et la montée de la corruption au sein des appareils politiques, qu’il s’agisse du Parti Populaire ou du PSOE. On voit, d’ailleurs, qu’il ne s’agit pas d’un phénomène uniquement espagnol. La corruption et le népotisme ont gangréné tant le PASOK que la Nouvelle Démocratie en Grèce, et sont largement (mais pas uniquement) le produit d’une compradorisation des élites grecques. Cette compradorisation permet alors de comprendre le rétrécissement des bases électorales de ces différentes organisations, leur abandon de tout projet national, et leur soumission tant au cadre européen qu’aux dirigeants politiques allemands. Cette compradorisation explique pourquoi se sont développés des slogans comme « nous sommes les 99% » ou « eux et nous », qui ont été à la base du mouvement des Indignés et par voie de conséquence de Podemos.

  • Le terme de « compradores » permet, par exemple, de mieux comprendre ces « élites » qui sont juste ravies d’occuper des fonctions subalternes mais très bien payées au service des filiales locales des Google, Apple, Facebook, Amazon, et autres. Elles monnayent leurs carnets d’adresses, elles trafiquent leur influence. Elles sont très contentes et très fières d’elles. Elles aident la puissance coloniale à asseoir son pouvoir sur la population colonisée. Elles l’aident aussi à échapper aux lois et aux impôts. Il y a tout un décryptage à faire, de comment une certaine bourgeoisie d’Etat s’accommode très bien de ces gentils envahisseurs… ce sera peut-être pour une autre fois.
  • Wikipedia propose la définition suivante pour « comprador » :

Le mot comprador (du portugais, signifiant « acheteur ») désignait à l’époque coloniale un autochtone, fondé de pouvoir d’une firme étrangère, qui servait d’intermédiaire dans des opérations financières et marchandes entre les Européens et les autochtones en Asie du Sud-Est, notamment à partir des comptoirs portugais.

Louis Chauvel, dans un entretien à la revue « Books », daté du 13 janvier 2012, sous le titre « Les classes moyennes françaises sont écartelées », ouvre des perspectives encore plus larges :

Renouer avec l’investissement productif, que ce soit dans le logement ou dans les activités scientifiques et techniques les plus élaborées, est la seule manière de se donner les moyens d’un avenir économique soutenable. Les élites asiatiques l’ont bien compris, comme le montre Niall Ferguson dans son dernier livre, Civilization. C’est à notre tour de fumer l’opium et de chercher l’ataraxie. Vous vous souvenez du mythe du mandarin chinois dans Le Père Goriot, de Balzac, qui l’empruntait à Chateaubriand (tout en citant Rousseau) ? Imaginez que vous deviez faire fortune ici-même pourvu qu’au même moment, un mandarin en Chine dût en mourir ! Qui donc hésiterait ? Et c’est un peu ce que nous avons fait à la Chine du XIXe siècle. Deux-cents ans après, c’est au tour des enfants du mandarin chinois d’accéder aux classes moyennes, s’il le faut au prix du bien-être de celles d’ici. Est-il immoral qu’ils n’hésitent pas plus que nous, et s’en donnent les moyens, par leur travail, leur goût des sciences et même de la culture ?

  • Je crois avoir lu « Le Père Goriot » en classe de cinquième… trop jeune, forcément. Il faudrait que je ré-essaie.
  • Il est surtout très étonnant que je n’ai pas parlé une seule fois de la Chine dans ce billet. C’est dire s’il est incomplet.

Je conclus par un discours extrait d’un des derniers grands films du XXème siècle. Je le connais par cœur. Par cœur. Je le cite souvent. Je peux vous le réciter en entier en imitant l’accent australien et la diction mécanique d’Hugo Weaving. Voici juste la phrase essentielle :

I say YOUR civilization because, as soon as we started thinking for you, it really became OUR civilization, which is of course what this is all about.

Je parle de VOTRE civilisation parce que, dès que nous avons commencé à penser pour vous, c’est en fait devenu NOTRE civilisation, ce qui est bien sûr tout ce dont il s’agit ici.

Qui décide pour qui ?

Qui pense pour qui ?

Qui colonise qui ?

The Matrix has you.

The Empire never ended.

Bonne nuit.

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