Être soi

Qu’est-ce que ça veut dire « être soi », ou « être soi-même » ?

Plus je vieillis, plus ça me semble être une noble ambition. Peut-être la dernière qui restera à ma portée, alors que tout le reste m’échappe, et m’échappera de plus en plus. Jusqu’à ce que je n’ai plus le temps pour rien d’autre.

Être soi. Juste être soi. Enfin trouver sa place sur Terre.

Laisser tomber tout le reste. Laisser tomber ce sur quoi on n’a pas prise. Typiquement, oublier la politique. Notamment, la campagne en cours pour l’élection présidentielle française, qui oscille entre espoir et dégoût. Oublier surtout la politique vive et compulsive, instantanée et frénétique, addictive et impuissante, à la Twitter, comme le suggère un chroniqueur (conservateur, s’en méfier quand même) du New York Times, en date du 17 mars 2017, sous le titre « Depressed by politics? Just let go » :

People who pay close attention to politics might also tend to have some latent source of unhappiness. But behavioral science shows that the link might just be causal through what psychologists call « external locus of control, » which refers to a belief that external forces (such as politics) have a large impact on one’s life.

Oublier la politique. Je me suis toujours demandé pourquoi l’archétype de l’émission politique à la française, à savoir « L’Heure de Vérité » sur Antenne 2 dans les années 1980s, avait pour générique la musique de la chanson de Paul McCartney pour un James Bond passable, « Live and let die ». Y avait-il un message caché ? Vivre et laisser mourir. Juste vivre. Juste être soi.

When you were young and your heart was an open book
You used to say live and let live
(You know you did, you know you did you know you did)
But if this ever-changing world in which we’re living
Makes you give in and cry

Say live and let die
Live and let die
Live and let die
Live and let die

Oublier la politique, oublier l’écologie, oublier les machines, oublier cette civilisation lancée dans une course folle sur cette planète lancée dans le vide intersidéral.

Fais pas le con, passe-moi tes vibrations
Moi je suis derrière l’horizon

Être soi, donc.

Être soi : « vaste programme », comme aurait dit le général de Gaulle en réponse à « Mort aux cons ! » Mais est-ce qu’on imagine le général de Gaulle… non, stop, c’est pas beau de se moquer, et puis on a dit qu’on oubliait la politique.

Être soi : Vivre pour soi. Vivre de plus en plus pour soi, et un peu moins pour les autres, y compris les proches. Échapper au regard des autres. Garder du temps pour soi. Il y a trois ans, mon constat était, je n’ai jamais la moindre miette de temps « pour moi », « c’est pas ma vie maintenant » , « la vie est une prison » . Aujourd’hui, ça a un peu changé. C’est pas plus mal. Mais il y a encore du chemin à faire. Et puis j’aimerai quand même retrouver du travail, et des responsabilités. En attendant, je n’ai jamais autant donné de temps à ma fille. Mais dans quelques années, elle aura atteint l’âge fatidique où elle n’en voudra plus. Qu’est-ce qui est pire qu’une adolescente ? Deux adolescentes. Passons.

Savoir où on est. Parmi mes lectures de cet hiver 2017, il y a trois récits d’Emmanuel Carrère, et cette phrase qui me fascine, que je ne suis pas sûr de bien comprendre :

Je pense à mon ami, le juge Étienne Rigal : le plus grand compliment qu’il puisse faire à quelqu’un, c’est de dire qu’il sait où il est.

Savoir où on est. Avoir trouvé sa place sur terre. Habiter son corps et sa place sur la terre.

Savoir ce qu’on est supposé être. Les emplacements publicitaires d’Île-de-France, en cette fin mars 2017, sont couverts d’affiches représentant Scarlett Johansson dans « Ghost in the Shell », la même Scarlett Johansson qui en 2003 dans « Lost In Translation », perdue dans sa jeunesse, demandait à Bill Murray, lui-même perdu dans sa « mid-life crisis » :

Charlotte: « I just don’t know what I’m supposed to be. »
Bob: « You’ll figure that out. The more you know who you are, and what you want, the less you let things upset you. »

Être soi, malgré la tyrannie du « savoir-être ».

Être soi ou s’adapter ? Ce blog a passé en cet hiver 2017 le cap des 500 billets, et je n’en ai pas profité pour faire un billet facile en forme de rétrospective, indiquant par exemple les billets les plus lus, ou ceux dont je suis le plus fier. Ça viendra plus tard. En attendant, parmi les cinq plus lus, je suis toujours surpris de trouver « S’adapter jusqu’à ne plus savoir se projeter » . Est-ce que s’adapter c’est renoncer à être soi ? Est-ce qu’à force de s’adapter on finit par oublier ce qu’on est fondamentalement ?

Être soi ? Qu’est-ce que ça veut dire, « être soi », pour une machine complexe ? Do androids dream of electric sheep? Il faudra quand même que je vois « Ghost in the Shell ». Que je relise tout ou partie de Philip K. Dick, et d’autres.

Être soi ? Qu’est-ce que ça veut dire, « être soi », pour un animal complexe ? Est-ce que le vieux chat sait qu’il va mourir ? Est-ce que le vieux chat ressent l’affection que je lui porte ?

Être soi ? Je voudrais quand même « être moi », même si je considère (et de plus en plus au fil des années) que l’individualisme est l’un des grands cancers du monde contemporain.

Être soi : identité ou souveraineté ? Parmi les phrases notées récemment dans mon carnet, il y a ce paragraphe de Jean Baudrillard, qui date de 1999 :

On rêve d’être soi-même quand on n’a rien de mieux à faire. On rêve de soi et de la reconnaissance de soi quand on a perdu toute singularité. Aujourd’hui, nous ne nous battons plus pour la souveraineté ou pour la gloire, nous nous battons pour l’identité. La souveraineté était une maîtrise, l’identité n’est qu’une référence. La souveraineté était aventureuse, l’identité est liée à la sécurité (y compris aux systèmes de contrôle qui vous identifient). L’identité est cette obsession d’appropriation de l’être libéré, mais libéré sous vide, et qui ne sait plus ce qu’il est.

Ce qui fait écho à ce constat d’Emmanuel Todd, le 9 février 2017 :

En France, ce que je constate, c’est plutôt le vide. Le débat actuel français n’est pas tellement entre souveraineté et identité, il est entre rien et rien. Les élections entrent dans ce vide. Le phénomène Macron, c’est le triomphe du vide.

Mais j’avais dit qu’il fallait oublier la politique. Au moins pour ce billet.

Être fatigué d’être soi ? Parmi les livres commencés et pas finis qui trainent sur mon Kindle, il y a le livre du sociologue Alain Ehrenberg « La Fatigue d’être soi », dont on peut lire, par exemple :

Dans une société démocratique, libérée des modèles autoritaires reproduisant des antagonismes de classe ou de sexe, l’individu n’a plus d’autre objectif que de se promouvoir lui-même. Initiative, projet, motivation, responsabilité…: le catéchisme d’aujourd’hui n’engendre plus le sentiment de la faute mais celui de l’insuffisance. Le déprimé se sent incapable, impuissant, comme fatigué d’avoir à n’être que lui-même.

(…) Au névrosé de Freud, dont les désirs et les fantasmes entrent en conflit avec la loi et la morale de son temps, a succédé un homme pour lequel plus rien n’est interdit, pour qui tout est possible. Tout ce qu’il ne réalisera pas s’inscrira donc à son passif. Ses échecs, il doit les assumer seul. La dépression devient une pathologie de l’insuffisance.

Ah, la fatigue ! Ah, le sens caché — si peu caché, en fait — de la complainte : « Je suis fatigué. » ! La peur de la fatigue. La fatigue de la tristesseLa fatigue de la fatigue. Etc, etc, etc. Je sais, je suis fatiguant.

Être moi ? Quand j’étais plus jeune, comme dirait McCartney, when I was young and my heart was an open book, j’ai été fasciné par des appels tels que le bout de texte de Bernard Werber, intitulé « Recette du corps humain », dans son roman « Le Jour des Foumis », partiellement repris ici, et qui se termine ainsi :

Qu’avez-vous fait de votre vie ?
Pas assez, sûrement.
Agissez ! Faites quelque chose, de minuscule peut-être, mais bon sang, faites quelque chose de votre vie avant de mourir.
Vous n’êtes pas né pour rien. Découvrez ce pour quoi vous êtes né. Quelle est votre infime mission ?
Vous n’êtes pas né par hasard.
Faites attention.

Aujourd’hui, je crois plus que jamais au hasard et à la contingence. Je crains la futilité, je crains la fatalité, et je crains l’insignifiance. Je fais toujours attention, mais je crois que je suis né par hasard, et je crains de n’avoir aucune mission à accomplir, aucun message à délivrer.

J’essaie encore de m’accrocher aux branches, en me répétant qu’il y a une nuance entre être pas grand’chose et être rien. Nous ne sommes qu’une étape, rien de plus, mais rien de moins. Ce genre de choses. J’essaie de me défaire de la honte et de vivre avec moi-même. Nous sommes tellement peu de chose.

Être moi ? Oui, parfois, je voudrais juste être moi. Ça serait bien suffisant.

Être rien ? Un autre grand petit bout de texte de Bernard Werber, celui-ci extrait du roman « Les Fourmis », s’intitule « Rien » :

RIEN : Qu’y a-t-il de plus jouissif que de s’arrêter de penser ?
Cesser enfin ce flot débordant d’idées plus ou moins utiles ou plus ou moins importantes.
S’arrêter de penser ! Comme si on était mort tout en pouvant redevenir vivant. Être le vide.
Retourner aux origines suprêmes. N’être même plus que quelqu’un qui ne pense à rien.
Être rien. Voilà une noble ambition.

Est-ce qu’il y a de la place pour « être soi » entre rien et pas grand’chose ?

De la place ?

Le monde est lourd, vaste, fragile, tragique et compliqué.

People in this world we have no place to go

L’erreur, c’est de vouloir conclure.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Être soi

  1. Anonyme dit :

    Le quelque chose qui justifie le délai entre maintenant et sa fin.

    On a besoin de ce justificatif, de cette raison, ça rassure ..

    Exister, c’est chercher un but, échec après échec.

  2. Audrey dit :

    Waouh quelle richesse et source d’inspiration cet article. Merci ! ❤

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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