Au pied de la Burj Khalifa

La Burj Khalifa, à Dubai (Émirats Arabes Unis), est depuis 2009 la construction humaine la plus élevée du monde, haute de 828 mètres.

On la voit de loin, à travers la brume du désert d’Arabie et du Golfe Persique, deux ou trois fois plus haute que les autres plus hautes constructions de Dubai.

On s’en rapproche graduellement, on tourne autour. On passe des zones urbanisées, et des pans de désert pas encore urbanisés.

Et puis vient le moment où, descendant du véhicule, on se retrouve devant, à quelques centaines de mètres à pied.

On est alors plus près de sa base que sa base n’est de son sommet. On essaie de se prendre en photo, ou on se fait prendre en photo, avec la Burj Khalifa en arrière-plan, et on réalise qu’il faut des angles très inhabituels pour la faire rentrer toute entière dans le cadre du viseur.

On y est. On est arrivé à la Burj Khalifa.

C’est alors que je vis le Pendule.

Joie. Admiration. Émerveillement. Enthousiasme.

La première réaction c’est « They did it! »

La deuxième réaction c’est « We did it! »

La première réaction c’est « They did it! »

« Ils l’ont fait ! » « P… ils l’ont fait ! » « P… de b… de m… ils l’ont fait ! » Les Émirats Arabes Unis sont un pays curieux, sur lequel je reviendrai dans un ou plusieurs billets. On est dans le désert. On est au bord du Golfe Persique. Il y a quarante ans, Dubai était un petit village de pêcheurs. Il y a cinquante ans, ce pays, qui n’en était pas encore vraiment un, abritait autant d’habitants, qu’un ou deux arrondissements de Paris. Aujourd’hui… aujourd’hui, entre autres, c’est là où est la plus haute tour du monde.

828 mètres !

Les touristes visitent le 124ème étage, à 555 mètres au-dessus du plancher des chameaux.

À titre de comparaison, à New York City, sur l’île de Manhattan, l’Empire State Building culmine à 381 mètres (443 avec l’antenne) ; les touristes visitent le 86ème étage, à 333 mètres au-dessus du plancher des vaches.

« Ils l’ont fait ! » Ils, c’est les Émiratis, c’est les pays du Golfe Persique, c’est l’Asie du Sud-Ouest, c’est les Arabes en général, ce n’est pas forcément précis. « Ils » c’est les autres. « Ils » c’est des « pas nous ».

Autour de la Burj Khalifa en particulier, autour de Dubai plus largement, notamment dans les écrits de « Sheikh Mo » (Sheikh Mohammed ben Rachid Al Maktoum, le maître visionnaire de Dubai) s’est développé un discours — une volonté, une vision, une proclamation. Une volonté d’affirmation, un désir de reconnaissance, une exigence de réussite. Dans les stations-service de ce curieux pays, on trouve le petit livre blanc de « Sheikh Mo », sous diverses variantes, par exemple « Flashes of Wisdom« , en anglais et en arabe. Ça semble moins dense que ma vieille copie d’un certain petit livre rouge.

Dans l’entrée de la Burj Khalifa pour les touristes, à côté du portrait de Sheikh Mo, on lit, en arabe et en anglais :

The word impossible is not in the leaders’ dictionaries. No matter how big the challenges, strong faith, determination and resolve will overcome them.
Le mot ‘impossible’ n’est pas dans le dictionnaire des meneurs. Quelque soit l’ampleur des défis, la foi, la détermination et la résolution fortes les surmonteront.

Dans l’ascenseur à la descente est diffusé un discours (très bref, le trajet de 555 mètres prend moins de deux minutes), d’un autre des maîtres de cet ouvrage extraordinaire (je n’ai pas retrouvé son nom et son titre), qui insiste (je cite de mémoire) : Cette région, ce pays, ce peuple… ces gens avaient besoin d’un symbole, d’un joyau, d’une « success story » . Ces gens avaient besoin d’épater le monde. Ces gens sont maintenant capables d’épater le monde — comme désormais aussi les Chinois ; mais plus les Français. Il faut prendre ces gens au sérieux.

Il y aura beaucoup à dire sur ce discours, cette figure historique, en bien et en mal, c’est compliqué, je ne vais pas développer plus cela ce soir. Au pied de la Burj Khalifa, tout ça se condense en juste quelques mots, une exclamation, un émerveillement.

La première réaction c’est « They did it! » « Ils l’ont fait ! »

La deuxième réaction c’est « We did it! »

« On l’a fait ! » C’est nous. C’est nous aussi. C’est nous tous. On l’a fait. On fait partie de l’humanité. Ils sont fiers de leur tour, nous autres devons être fiers avec eux.

C’est pas mon pays, c’est pas mon ethnie, ma religion, ma culture et toutes ces sortes de choses, mais c’est ma planète. C’est pas chez moi, mais c’est ma planète. C’est l’humanité.

C’est l’humanité qui est désormais capable de construire des bâtiments de plus de huit cents mètres, au milieu de nulle part. We can do it! We did it!

Dans un film de 1989 se passant en 1959, John Keating expliquait :

On lit et on écrit de la poésie parce que l’on fait partie de l’humanité, et que l’humanité est faite de passions.

Un poète latin a écrit :

Homo sum ; humani nihil a me alienum puto.
Je suis un homme ; je considère que rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Jean Jaurès a écrit :

C’est qu’au fond, il n’y a qu’une seule race : l’humanité.

Aujourd’hui, 12 avril 2017, c’est l’anniversaire du 12 avril 1961, le jour du premier vol dans l’espace d’un être humain. L’un des seuls qui y a pensé dans ce pays, ça a été Jean-Luc Mélenchon, alias Maximilien Ilitch Mélenchon, ce soir, dans son discours de Lille — en précisant bien que (The horror! The horror!), c’était un Russe (horreur !), c’était même un citoyen soviétique (malheur !).

Youri Gagarine était un être humain. Je suppose — j’espère que, le 12 avril 1961, il s’est trouvé des millions d’êtres humains pour être fiers de Gagarine, fiers du voyage de Gagarine, fiers de l’exploit de Gagarine, et pas seulement en Union Soviétique. He did it! They did it! We did it!

Huit ans plus tard, le module lunaire de Neil Armstrong et Buzz Aldrin était orné d’une plaque indiquant :

We came in peace for all mankind.

Est-ce que c’est plus difficile aujourd’hui, en 2017, qu’en 1961 ou en 1969, de passer de « They did it! » à « We did it! » ? Je crains que oui.

À l’échelle du continent européen, commentant les déboires de l’Union Européenne déchiquetée par la centrifugeuse de la monnaie unique, j’avais en mai 2013 retrouvé cette formule de Jules Romains :

Cette Europe, la leur, (…) source des pensées et des inventions, détentrice des plus hauts secrets, leur était moins précieuse qu’un drapeau, qu’un chant national, qu’un dialecte, (…) que le plaisir d’humilier le voisin.

Pourquoi est-ce devenu si difficile, si inhabituel, si contre-intuitif, d’admirer les réussites du voisin ? Alors qu’humilier le voisin, diaboliser le voisin, coloniser le voisin, mépriser le voisin, c’est plus que jamais la routine !

Pourquoi est-ce devenu si difficile, si inhabituel, si contre-intuitif, de regarder juste vers le haut ? On est en 2017, on devrait être en train de coloniser Mars !

Je ne sais pas répondre à ces questions. Elles me troublent pourtant.

Alors on peut dire — et on dira — toutes sortes de choses sur les Émirats Arabes Unis, sur Dubai, sur Sheikh Mo, sur leurs esclaves, sur leurs aberrations, sur leurs gaspillages, sur leurs guerres, sur leur or noir… mais ce qu’ils ont réussi, en particulier la Burj Khalifa, il faut en être fier, parce que ça fait partie de l’humanité, parce que c’est une réussite pour toute l’humanité, parce qu’il n’y a qu’une seule humanité, et, pour l’instant, une seule planète.

They did it! We did it! L’un n’exclut pas l’autre. L’un ne doit pas exclure l’autre.

We came in peace for all mankind.

They did it! We did it! Cela m’a semblé tellement évident au pied de la Burj Khalifa.

Fais pas le con, passe-moi tes vibrations
Moi je suis derrière l’horizon
Tout petit, tout petit, la planète
Tout petit, tout petit, la planète

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Au pied de la Burj Khalifa

  1. Anonyme dit :

    bonne nuit, et merci.
    Vous êtes juste, mais trop impatient !

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