Business as usual

Ce dimanche 7 mai 2017, Emmanuel Macron a été élu président de la République Française, avec environ 66% des suffrages exprimés, et environ 43% des électeurs inscrits.

Ce soir, les télévisions montrent de très belles images. La mise en scène au Carrousel du Louvre est très réussie. Les lumières sont magnifiques. Le discours devant la pyramide du Louvre est d’un autre niveau que, disons, François Hollande à Tulle en 2012, ou Nicolas Sarkozy au Fouquet’s en 2007.

Derrière les images, il y a les gens.

Ce soir, les télévisions montrent la joie des « supporters » d’Emmanuel Macron. On va dire « supporters » plutôt que « militants » ou « partisans », car on est plus dans un registre sportif que politique. Ils sont contents d’eux. Ils ont héroïquement « fait barrage au fascisme et à la haine ». Ils sont très fiers d’eux. Ils croient avoir choisi la modernité. Ils veulent du changement, ils espèrent du renouvellement. Ils sont contents, tant mieux pour eux. Ils font la fête, c’est bien normal.

Sauf surprise aux législatives, ces idiots vont vite déchanter. Ils se croient winners, ils finiront ubérisés.

Derrière les idiots, il y a les intelligents.

Ce soir, les télévisions ne montrent pas la joie des vrais « supporters » d’Emmanuel Macron. Ses propriétaires. Ses maîtres. Ceux qui ont fabriqué le produit Macron. Les intelligents. Les héritiers. Ceux qui tiennent ce pays. Les importants, les rusés, les riches. L’establishment, l’État profond, la caste, le système. En un mot : l’oligarchie. Ils sont contents, c’est bien normal. Ils ont gagné. Ils ont imposé leur homme. Ils ont placé leur produit. Les grands vainqueurs, c’est eux. L’oligarchie.

Eux, l’oligarchie, ils ne veulent pas de changement. Ils ne veulent pas de renouvellement. Ils veulent demeurer et se perpétuer. Le système, c’est eux. L’État, c’est eux. Leur programme, le programme de Macron, c’est eux. Ils veulent conserver et augmenter leurs privilèges. Les seuls progrès qui les intéressent, ce sont ceux des taux de profits, des dividendes, des marchés financiers, et de leurs carrières individuelles.

Derrière les apparences, Emmanuel Macron, c’est tout sauf le changement et le renouvellement. Tant pis pour les idiots qui croient le contraire. Dommage pour les belles images qui vendent le contraire.

Emmanuel Macron c’est la continuité.

On ne reviendra pas ici sur le « making-of » du président Macron, cela a été partiellement traité sur ce blog il y a deux mois.

On ne rentrera pas ici dans les détails des orientations politiques, mais on peut citer François Bujon de l’Estang, à l’émission « L’Esprit Public », le 5 mars 2017 :

[Le programme économique de Macron est] pour paraphraser Clausewitz, la continuation du hollandisme par d’autres moyens.

Le 7 mars 2012, à Londres, le candidat François Hollande, déjà conseillé par Emmanuel Macron, avait rassuré :

I am not dangerous.

Avec Emmanuel Macron, ce sera business as usual.

Les affaires comme d’habitude. La continuité des affaires. Business as usual.

Avec Emmanuel Macron, les affaires vont reprendre. Les affaires vont continuer. Les affaires ont les affaires. En avant ! En marche ! Continuons comme avant ! Continuons le grand jeu cruel de la mondialisation heureuse ! Continuons le grand jeu cruel de la centrifugeuse zone euro ! Continuons le grand jeu cruel de la disruption ! Continuons ! Disruptons ! Disruptons !

Le dimanche 23 avril 2017, Laurence Parisot, ancienne présidente du Medef, avait conclu la soirée électorale du premier tour — et la neutralisation du risque Mélenchon — avec quelques phrases stupéfiantes, dont celle-ci :

Demain, les marchés vont s’ouvrir partout sur la planète calmement.

Et, de fait, le lendemain, lundi 24 avril 2017, les marchés financiers étaient euphoriques. La bourse de Paris prenait plus de 4% — et les trois plus fortes hausses concernaient trois des quatre banques systémiques du pays : Crédit Agricole (+11%), Société Générale (+10%), BNP Paribas (+7%).

Avec Emmanuel Macron, les marchés financiers vont être ravis, toujours plus ravis. La finance va se gaver toujours plus.

Avec Emmanuel Macron, formé dans une « banque d’affaires », le « monde des affaires » va plus que jamais imposer sa « grammaire », comme l’expliquait par exemple Romaric Godin dans « La Tribune » en date du 3 mars 2017 :

Emmanuel Macron revendique fièrement ces quatre années d’expérience dans la banque d’affaires. « Cela m’évite de dire beaucoup de bêtises et me permet de connaître la grammaire du monde des affaires de notre pays », explique-t-il. Autrement dit, pour le candidat en marche, la banque d’affaires permet d’atteindre la vérité économique. Ceci ne signifie rien d’autres qu’une acceptation d’un certain ordre économique, celui mis en place depuis quarante ans, selon lequel la finance dérégulée est le coeur de l’économie. (…)

Emmanuel Macron montre (…) qu’il est déterminé à appliquer la « grammaire » de la banque d’affaires à notre pays.

Avec Emmanuel Macron, les « gagnants » ont gagné, et ils vont pouvoir continuer à gagner encore.

Avec Emmanuel Macron, les « perdants » ont perdu, et ils vont en baver toujours plus pendant un quinquennat de plus. Peu importe les mauvais coucheurs qui tentent de tirer la sonnette d’alarme, tel François Ruffin dans « Le Monde » en date du 4 mai 2017 :

Vous êtes haï par « les sans-droits, les oubliés, les sans-grade » que vous citez dans votre discours, singeant un peu Jean-Luc Mélenchon. Vous êtes haï, tant ils ressentent en vous, et à raison, l’élite arrogante (je ne vais pas retracer votre CV ici).

Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Je vous le martèle parce que, avec votre cour, avec votre campagne, avec la bourgeoisie qui vous entoure, vous êtes frappé de surdité sociale. Vous n’entendez pas le grondement : votre heure, houleuse, sur le parking des Whirlpool, n’était qu’un avant-goût. C’est un fossé de classe qui, face à vous, se creuse. L’oligarchie vous appuie, parfait, les classes supérieures suivent.

Les perdants ont perdu, et ils sont sommés de se taire — voir à cet égard la réaction édifiante de Bruno Roger-Petit au texte de François Ruffin, dans « Challenges » en date du 5 mai 2017. Taisez-vous, salauds de pauvres ! Taisez-vous !

Emmanuel Macron, comme Hillary Clinton l’an dernier, c’est le candidat de la continuité. Le candidat du cours normal des choses. Le candidat de l’inéluctabilité, le candidat de « there is no alternative ». J’ai relu ce que j’avais écrit sur ce blog, en date du 18 octobre 2016, trois semaines avant l’inéluctable victoire d’Hillary Clinton, dans un billet intitulé « Le Mépris des Gagnants » . Tout ce billet pourrait juste être repris, transposé ce soir, typiquement :

Hillary Clinton va gagner, et pour les « gagnants », ses généreux donateurs, tout va pouvoir continuer comme avant. Les traités de « libre-échange », les saloperies des banques, les saloperies des multinationales, les orgies de Wall Street et les délires de la Silicon Valley. The sky is the limit. Winner takes all.

Hillary Clinton va gagner, et les « gagnants » seront toujours plus opulents, et les « perdants » seront toujours plus nombreux et toujours plus livrés à eux-mêmes. Et individuellement, au quotidien, tous les jours, ils continueront à s’entendre dire : Vous êtes inutiles ! Vous êtes obsolètes ! Vous êtes inadaptés ! Vous n’êtes pas assez flexibles ! Vous êtes trop chers ! Vous êtes inemployables ! Il n’y a rien pour vous ! Il n’y a plus de place pour vous ! Vous n’avez pas honte d’exister ? Salauds de pauvres ! (…)

Il faut que tout continue comme avant. Il n’y a pas de raison ! Il y a du pognon à se faire ! C’est quand même pas ces minables — un tas d’assistés, un tas de cons, des inutiles, des perdants, des salauds de pauvres — qui vont empêcher les riches de continuer à s’enrichir.

Les « gagnants » croiront avoir résolu la fièvre en cassant le thermomètre.

Et les « gagnants » continueront à détruire les sociétés développées, structurées, organisées pour s’enrichir.

Avec Emmanuel Macron, ça va repartir. Dans les grandes entreprises, les plans de restructurations (c’est-à-dire de licenciements de masse) étaient suspendus en attendant les élections ; ils vont pouvoir être lancés. Dans les banques d’affaires, les plans de fusions-acquisitions. Partout, les affaires vont repartir. Partout, la « grammaire » des affaires va s’imposer.

Jacques Chirac, après son élection providentielle à lui contre la famille Le Pen, en mai 2002, disait à son entourage :

Maintenant, y a plus de raisons de se laisser emmerder !

Disruption! Business first! Business as usual! En avant ! En marche ! Décomplexés !

Tout va bien ! Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ! Continuons !

Avec Emmanuel Macron, c’est le cours normal des choses qui continue !

Le cinquième album de la série de bandes dessinées XIII, intitulé « Rouge Total », paru en 1988, se termine par une élection présidentielle américaine. La dernière planche conclut en passant en revue le destin de quelques personnages. Et dans la dernière case, Jean Van Hamme a glissé quelques phrases saisissantes, gravées depuis plus de vingt ans dans ma tête !

C’est donc sans réelle opposition que le sénateur Walter « Wally » Sheridan devint le 44ème Président de la nation la plus riche du monde.

Ainsi les choses reprirent-elles leur cours normal.

Si on peut appeler « normales » la haine, la guerre, l’intolérance, la famine, l’injustice et l’oppression qui règne sur la plus grande partie d’une planète surpeuplée.

Mais pour un homme au moins, une page était tournée.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Business as usual

  1. Anonyme dit :

    Il faut se faire une raison. S’il n’y a pas de solution finie, pourquoi chercher du mouvement, là ou il n’est pas nécessaire? Perte de temps et d’énergie. Il faut savoir reporter son objectif pour réussir dans de bonnes conditions. L’inertie c’est un esprit de l’escalier adapté au pouvoir pérenne…

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