Des citoyens, des métèques et des esclaves

Quelques impressions des Émirats Arabes Unis.

C’est un pays. C’est un pays étrange. Le monde est lourd, vaste, fragile, tragique et compliqué. Ce n’est pas que le pays du bâtiment le plus haut du monde.

J’avais vu passer dans la presse plusieurs articles présentant les Émirats Arabes Unis comme « la Sparte du Moyen-Orient », par exemple dans Le Monde daté du vendredi 24 juin 2016, et plus récemment dans The Economist daté du jeudi 6 avril 2017. Pourtant, en quelques jours aux Émirats Arabes Unis, comme simple touriste, je ne me rappelle pas avoir vu un seul militaire, un seul soldat, même à l’aéroport — ce qui surprend, venant de la France de l’état d’urgence permanent et de l’opération Sentinelle

J’ai vu des dizaines de kilomètres de grillages et de barbelés dans des déserts, j’ai aperçu toutes sortes de sites et chantiers industriels, mais je n’ai rien vu de l’armée de ce pays, et encore moins des quantités extraordinaires de matériel militaire qu’achète ce pays depuis des années (selon l’article du Monde, ce pays minuscule a été le quatrième importateur d’armes en 2011-2015, derrière l’Inde, la Chine et l’Arabie Saoudite).

En revanche, ce que j’ai vu des Émirats Arabes Unis, comme simple touriste, m’a rappelé ce que j’avais appris jadis comme simple collégien, sur l’organisation sociale des grandes cités grecques de l’Antiquité.

À commencer par Athènes, berceau de la démocratie. La démocratie, dont on n’a jamais autant parlé ces dernières semaines…

À Athènes à son apogée, coexistaient des citoyens (libres, appelés à participer à la vie démocratique), des métèques (étrangers, relativement libres, mais exclus du débat démocratique), et des esclaves.

Les chiffres sur la population, ou plutôt sur les populations présentes, sur le territoire des Émirats Arabes Unis, varient grandement selon les sources. La fiche Wikipedia en anglais résume pudiquement : selon 5,8 millions (selon la CIA) et selon 10,7 millions (selon le FMI). Lors de la fondation du pays, le 2 décembre 1971, il y avait moins de 300.000 habitants.

Il y a aujourd’hui environ un million d’émiratis. Ils bénéficient de toutes sortes d’avantages liés à leur nationalité (en particulier, la gratuité de l’enseignement, de la santé, etc). Si j’ai bien compris, eux seuls peuvent détenir la plupart des types d’entreprises, les investisseurs étrangers sont forcés de se trouver des associés locaux. Ils parlent arabe, mais aussi anglais — car ceux qui font tourner le pays ne parlent pas arabe. Évidemment — même si j’ignore s’il y a des élections, dans l’un des sept Émirats, ou au niveau fédéral –, eux seuls ont des droits politiques. Des citoyens.

Il y a un certain nombre d’étrangers « haut de gamme ». Ce sont des expatriés venus du Royaume-Uni (l’ancienne puissance coloniale), des Etats-Unis, d’Europe et d’autres pays « riches », invités, travaillant dans des métiers « nobles » (traders, businessmen, créatifs, etc). Ils parlent anglais. Ils ont des droits. Ils sont là pour plus ou moins longtemps. Ils sont comblés, car ils font la bonne réputation du pays. Ils vivent très bien. Des métèques.

Et puis il y a des millions d’étrangers « bas de gamme ». Certains sont visibles, dans les métiers de « services » (hôtellerie, restauration, taxis, commerçants, etc). D’autres sont invisibles — typiquement ouvriers qui crèvent sur les chantiers des tours de Dubai par 50 degrés six mois par an. La plupart sont originaires d’Asie du Sud ou du Sud-Est (Indiens, Pakistanais, Philippins, etc). Ils peuvent être expulsés n’importe quand. Ils parlent anglais. Ils n’ont guère de droits. Des esclaves.

Des citoyens, des métèques et des esclaves…

J’ai appris ce « modèle » lorsque j’étais au collège, en cours d’histoire-géographie ou en cours de grec ancien. Il m’avait surpris, il m’avait frappé, car il me semblait singulièrement éloigné du peu que je croyais comprendre du monde réel immédiat : la France, démocratie exemplaire, la France « des droits de l’homme », la France juste sortie des Trente Glorieuses, doucement sociale-démocrate, la France de la classe moyenne et de « Touche pas à mon pote », la France de Valéry Giscard d’Estaing (« Deux Français sur trois » , 1984) et de François Mitterrand (« La France unie est en marche » , 1988) (Oui, « en marche » !).

J’ai compris plus tard que la France des années 1970s-1980s n’était pas si égalitaire et unie que cela. C’est compliqué. Mais par-rapport au reste, ailleurs, et surtout avant et après, elle était égalitaire. Mais c’est compliqué.

J’ai appris le coefficient de Gini, les quintiles et les déciles et autres outils mathématiques pour mesurer les inégalités. J’ai observé l’Europe de l’Ouest repartir en arrière, après les progrès des Trente Glorieuses. J’ai observé le déferlement du néolibéralisme.

J’ai lu Thomas Piketty et d’autres démontrer que, selon plusieurs critères, les États-Unis d’Amérique étaient revenus en cette décennie à un niveau d’inégalité comparable à celui d’il y a un siècle, voir à celui existant avant l’abolition de l’esclavage.

J’ai appris par Emmanuel Todd et d’autres le concept de « Herrendemocratie », ou « Herrenvolk democracy » , littéralement « la démocratie des seigneurs », ou « la démocratie de la race des seigneurs », c’est-à-dire des systèmes politiques nominalement démocratiques, mais seulement pour les « vrais » citoyens. Jusqu’au XXème siècle, les femmes nulle part ne votaient. Aux Etats-Unis, avec l’esclavage puis avec la ségrégation, les Noirs étaient à l’écart de la vie démocratique. La République d’Afrique du Sud a laissé à l’Histoire un bon synonyme de Herrendemocratie : apartheid. L’État d’Israël semble aujourd’hui devenir une caricature d’Herrendemocratie.

Quant à l’Union Européenne, en cette décennie, elle a de jolis traits d’Herrendemocratie. Certes tous ses citoyens adultes (parmi une population de 500 millions d’habitants) votent, périodiquement, aux élections fédérales, nationales et locales ; mais seules les élections en Allemagne (80 millions d’habitants) comptent vraiment. Les Parlements délibèrent, mais seul le Bundestag compte vraiment. Certains sont plus égaux que d’autres… Pour faire court, rappelons le message du vice-président Jyrki Katainen s’exprimant le 28 janvier 2015 après la victoire de Syriza en Grèce :

We don’t change our policy according to elections.

Ou Wolfgang Schäuble à la réunion suivante de l’Eurogroup, selon Yanis Varoufakis :

Elections cannot be allowed to change economic policy.

Ou, pour revenir au présent le plus immédiat, citons le verdict d’Emmanuel Todd sur l’élection présidentielle française qui s’est conclue avant-hier, dans « Le Journal du Dimanche » en date du 2 avril 2017 :

… notre président n’a plus aucun pouvoir. La France est prisonnière d’une zone euro dont le patron est l’Allemagne. Les gens confondent vote et démocratie, croient que s’exprimer, c’est décider. (…) C’est la fête. Tout est permis. Grâce à Hollande, nous savons qu’il n’y a plus d’exécutif en France. Nous allons désigner celui qui va nous représenter à Berlin.

Que conclure de tout cela ?

Est-ce que toutes les sociétés ne finissent pas toujours par revenir aux mêmes modèles, viscéralement inégalitaires ?

Est-ce que les modèles plus égalitaires de la deuxième moitié du XXème siècle, les social-démocraties du compromis fordien en Amérique du Nord et Europe de l’Ouest — là où je suis né, là d’où je viens –, est-ce que ce ne sont que des exceptions à l’échelle historiques ? Des parenthèses appelées à se refermer ? En espérant que de nouvelles parenthèses puissent être ouvertes plus tard ?

Est-ce que l’Histoire est linéaire ou cyclique ?

Il y a un an, pour contextualiser une merveilleuse phrase de Frédéric Lordon, j’avais essayé de tirer des traits partant du passé, croisant le présent, et finissant dans les dystopies les plus illustres du XXème siècle :

On ne tient pas éternellement une société avec BFMTV, de la flicaille et du Lexomil.

Dans le monde décrit par George Orwell dans « 1984 » (1948), on retrouve une structure à trois niveaux : Le Parti intérieur, le Parti extérieur, et les prolétaires. Les citoyens, les métèques, et les esclaves ?

Dans le monde décrit par Aldous Huxley dans « Le Meilleur des Mondes » (1932), on retrouve une structure encore plus radicale (et utilisant l’alphabet grec, est-ce une allusion délibérée ?), qu’on peut réduire à trois niveaux : Alpha, Beta, et le reste (Delta, Gamma, Epsilon). Les citoyens, les métèques et les esclaves ?

Bref, les Émirats Arabes Unis m’ont fasciné pour plusieurs raisons, dont celle-ci : faut-il y voir un modèle ou un futur possible (quoi que, évidemment, pas désirable du tout) ? Est-ce que ce pays n’illustre pas le paradoxe contemporain que, souvent, l’avenir, c’est le passé ?

Peut-être que la bonne question est : Les Émirats Arabes Unis c’est un pays, mais est-ce une société ? Sur un territoire presque complètement désertique, où, il y a soixante ans, subsistaient à peine cent mille habitants, soit cent fois moins d’habitants qu’aujourd’hui ? Avec plus de neuf dixièmes d’habitants pas nés ici, pas citoyens ici ? Dans des villes artificielles construites dans la désert ? Nous reparlerons de Mars un autre soir.

Qu’est-ce qu’une société humaine ? Qu’est-ce qui fait qu’un agrégat d’individus devient plus qu’un agrégat d’individus, qu’est-ce qui fait une société ?

C’est peut-être le vrai problème des enfants élevés, comme quoi, pendant la montée du néolibéralisme : nous ne savons pas spontanément ce qui fait société ; nous arrivons terriblement difficilement à raisonner autrement qu’individuellement ; nous nous méfions du nous. Nous sommes tellement seuls.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Des citoyens, des métèques et des esclaves

  1. Laurence dit :

    Belle analyse et synthèse 🙂

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