Le chat est mort

Le chat est mort.

Il avait presque dix-neuf ans — ce qui équivaut à plus de quatre-vingt-dix ans pour un être humain.

Je n’aurais jamais de moi-même adopté un animal domestique, pour toutes sortes de raisons. Je ne l’ai pas choisi. Mais la vie nous a réunis. Puis la vie nous a rapprochés. Et la mort nous a séparés.

Je n’ai connu que les deux derniers tiers de sa vie. Je n’ai vraiment été proche de lui que pendant la dernière moitié, et surtout le dernier tiers, de sa vie. J’ai plusieurs fois parlé de lui sur ce blog, en 2013, encore en 2013, en 2014, et aussi en 2015.

Je me suis souvent inquiété pour lui. Même quand il allait bien. Je me suis souvent demandé ce qu’il pensait. Ce qu’il ressentait. S’il souffrait. S’il avait peur de la mort. S’il savait qu’un jour il allait mourir.

Je n’aurais jamais pensé qu’il vivrait si longtemps. Mais je ne voulais pas imaginer comment il mourrait. Je craignais parfois, de plus en plus, d’un jour, d’un matin, le retrouver inanimé. Peut-être espérais-je qu’il mourrait sans souffrir, sans s’en apercevoir, sans avoir vu la mort venir, sans avoir eu peur. Mais ça ne s’est pas passé ainsi.

Le déclin et la souffrance

Le chat a décliné doucement année après année. Chaque printemps, le vétérinaire mesurait une perte de poids, sans rien trouver de grave. Son déclin s’est accéléré lors du dernier mois. Il s’est encore accéléré lors de la dernière semaine. Et il s’est encore encore accéléré lors de la dernière journée.

Nous l’avons entendu appeler à l’aide, sans raison apparente, pendant des semaines. Tous les jours. Toutes les nuits. Le jour, la nuit, plus ou moins fréquemment. Des miaulements, des cris, des appels… Voulait-il de l’eau ? De la nourriture ? De la lumière ? Un câlin ? Une présence ? Que voulait-il ? Que cherchait-il à nous dire ? La plupart du temps, nous ne comprenions pas. Nous ne savions pas interpréter littéralement chacun de ses messages, mais nous ressentions le sens de l’ensemble.

Nous avons observé les signes du déclin s’accentuer, se multiplier, se généraliser.

Marcher lentement, difficilement. Ne plus réagir rapidement aux bruits, ni aux signaux visuels. Monter l’escalier lentement, difficilement. Avoir du mal à monter sur le lit, sur le canapé. Ne plus y arriver, renoncer, repartir, tristement.

Devenir sale. Ne plus toucher à sa nourriture — donc ne plus prendre les médicaments. Ne toucher à sa gamelle d’eau que pour en éparpiller le contenu, puis aller lécher l’eau à même le sol.

S’asseoir n’importe où, même dans des endroits froids et inconfortables, et attendre recroquevillé.

Attendre.

Parfois appeler à l’aide. Miauler.

Souffrir, évidemment, souffrir.

Alors l’autre matin, à la première heure, j’ai rappelé le vétérinaire, j’ai pris rendez-vous, j’ai attendu, je l’ai emmené, et le vétérinaire a « fait le nécessaire ». Ça s’appelle une « euthanasie ». Le formulaire dit « par nécessité médicale ». Les mots sont maladroits, forcément. Le vétérinaire a constaté, comme nous, qu’il n’y avait plus rien à faire sinon à abréger ses souffrances. Il a été tué par une injection. Le vétérinaire l’a tué. Nous l’avons tué. Le chat est mort.

Le travail de deuil

Il me faudra un temps indéfini pour sortir d’une spirale de pensées horribles, d’une dialectique affreuse : il ne souffre plus, mais il ne reviendra pas ; nous l’avons soulagé, mais nous l’avons tué ; c’est bien, mais c’est mal ; c’était nécessaire, mais c’était criminel ; il n’y avait pas d’autre solution, mais ce n’est pas une solution. Je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas.

Il me faudra un temps indéfini pour ne plus penser à lui. Car tout dans cette maison me rappelle le chat. C’est sa maison autant que la nôtre. Les réflexes vont durer encore longtemps : la porte de la cave à ne pas laisser ouverte pour qu’il n’y aille pas, les coups d’œil dans les coins où il lui arrivait de traîner, vérifier l’eau, vérifier les croquettes, se demander s’il est dedans ou dehors, prêter l’oreille à ses éventuels appels, etc.

Il me faudra un temps indéfini pour ne plus repasser par une sensation de culpabilité. De trahison, de lâcheté, d’incompétence.

Est-ce que j’ai été un mauvais « maître » ? Est-ce que j’ai trop traîné à l’emmener chez le vétérinaire il y a un mois ? Est-ce que je lui ai donné assez d’affection ?

Pourquoi ai-je attendu aussi longtemps avant de le caresser ? Pourquoi avais-je peur de lui — pourquoi ai-je eu si longtemps peur des animaux en général ?

L’ai-je trop repoussé à l’époque où ma fille était un petit bébé fragile ? L’ai-je trop grondé quand il a causé tel ou tel dégât matériel, à un canapé ou à un parquet ? Ai-je été à la hauteur ?

Pourquoi n’ai-je jamais réussi à lui couper les ongles ? Aurait-il vécu plus longtemps, ou moins souffert, si j’avais su lui couper les ongles et lui éviter des ongles incarnés ? Aurait-il vécu plus longtemps si je lui avais donné une nourriture plus variée jadis ; ou plus contrôlée au contraire ces derniers mois, quand on ne cherchait plus juste qu’à lui faire plaisir ? Aurait-il vécu plus longtemps si j’avais été mieux éveillé, plus sensible, moins bête ?

J’aurais pu donner tant d’amour et tant de force
Mais tout ce que je pouvais ça n’était pas encore assez

Le deuil, la culpabilité, la petite bête produisent d’horribles pensées. J’en suis arrivé à un moment à me dire : « C’est toi qui l’a tué. C’est toi qui l’a emmené à la mort. ». Non. Non, non et non. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas vrai. Je ne l’ai pas tué. Je ne l’ai jamais frappé. J’ai toujours essayé d’être bon pour lui. J’ai essayé. Et je l’ai été.  J’ai été bon pour lui. J’ai fait de mon mieux.

Il me faudra un temps indéfini pour surmonter les mauvaises pensées. C’est probablement cela qu’on appelle le « travail de deuil » . Wikipedia attribue ce concept à Freud, le date d’il y a exactement un siècle, en 1917, et propose pas moins de huit modèles conceptuels — et j’imagine qu’il en existe bien d’autres.

Mais aujourd’hui les concepts m’importent peu.

Le dernier voyage

Je repense aux derniers instants du chat.

La dernière journée. La dernière nuit. Les derniers miaulements de détresse. Les derniers signes.

Les heures à attendre l’heure du rendez-vous chez le vétérinaire.

Les dernières minutes à la maison. Ma femme, ma fille. La dernière fois où je l’ai mis dans son panier, tellement maigre, tellement passif, tellement triste je crois. Moins que jamais il ne s’est défendu. Je ne sais pas s’il a compris. Je ne sais pas s’il voulait mourir, vivre, ou rien du tout, juste ne plus souffrir.

Les dix minutes de marche jusqu’au cabinet du vétérinaire. Je lui ai parlé, parlé de souvenirs, parlé de ses anciennes maisons, parlé d’enfants qu’il avait vu grandir, parlé de gens qui l’avaient aimé, qui avaient pris soin de lui, qui lui avaient donné de l’amour. J’étais probablement ridicule, seul dans la rue avec le chat, la voix brisée, mais je m’en fichais. Seul le chat comptait. Tout ce que je voudrais qu’il retienne de ce monde, c’est l’amour. Le reste ne vaut pas la peine d’être retenu. L’oubli est le propre des êtres sensibles. Sa vie n’a pas été drôle tous les jours, surtout avant qu’il ne soit adopté. Mais il a eu de l’amour, il a eu de l’affection, il a eu des bons moments. J’ai cherché une chanson à lui fredonner, et je n’ai trouvé qu’Yves Simon :

Avec le temps tout s’en va, avec le temps rien ne va
Des visages qu’on oublie, et d’autres qui s’oublient pas
Avec le temps, y a des Rimbaud qui fuient, écrire ailleurs
Les mots qui font battre les cœurs

Les vingt minutes d’attente dans la salle d’attente du vétérinaire. L’examen. La brève discussion avec le vétérinaire. Le bout de patte rasée, la dernière touffe de poil. La pose du cathéter. L’injection du produit anesthésiant.

Les derniers câlins pendant qu’il s’endort une dernière fois. Les derniers mouvements de ses poumons. Il ne semblait plus souffrir. Je ne me rappelle pas de la deuxième injection. Je me rappelle de l’heure sur la montre du vétérinaire quand il a constaté la mort du chat. Il a cessé de souffrir.

Et tout le reste, toute la suite, toute la vie qui continue en pilote automatique, d’abord en pleurant, puis en essayant de ne plus pleurer. Les minutes suivantes, les heures suivantes, les jours suivants. Tout ce qu’on essaie pour penser à autre chose, la télévision, la routine, le ménage, parler, boire, vivre, essayer d’être digne.

Il n’y avait rien d’autre à faire.

La phrase, en bas du formulaire en trois exemplaires que m’a fait signer le vétérinaire — la phrase, en bas de la « convention d’incinération » — la phrase, administrative, est digne. On se raccroche à ce qu’on peut :

En lui assurant cette fin décente, vous lui témoignez affection et fidélité.
Nous vous prions d’agréer, Madame, Monsieur, nos respectueuses salutations.

Il s’appelait Laura. C’était une femelle, mais pour moi, c’était « le chat ». C’était un être vivant, un mammifère sensible, capable d’affection, d’émotion et de souffrance.

C’était le chat.

Je ne l’oublierai jamais.

Bonne journée.

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4 commentaires pour Le chat est mort

  1. Blossom dit :

    J’ai vécu ces émotions, ces mots, ces questions lourdes ou douloureuses, ce mélange de vouloir aider au fond mais d’être inutile et sans arme.. de s’en sentir coupable aussi. Attendre, ne pas attendre, laisser faire la nature, ne pas laisser souffrir inutilement qui on aime/a aimé/aimera toujours au fond. Parce que ces mange misère on s’y attache malgré eux et malgré nous. Parce qu’au delà du chat, rat, chien et autres partageurs de vie, c’est notre clan. Notre famille. Notre attache… C’est con. C’est moche. C’est ce qu’on a oublié de la vie en un petit instant. C’est ce sur quoi on ferme les yeux autant qu’on peut, quand on a la chance de ne pas perdre de proches ou d’amis. Mais eux, nos colocs poilus, vivant moins de temps que nous, nous ramènent incontestablement et incontournablement à cette partie de la vie que l’on tente d’oubliet tous les jours avec nos futilités. Moi aussi j’ai parlé toute seule la gorge nouée. J’ai écouté, regardé, du faire des choix qui n’en étaient pas. J’ai entendu les cris dans la nuit sans savoir/pouvoir y répondre. A me tordre le ventre de n’y pouvoir rien faire, à me malaxer le neurone sur des pourquoi et des réponses idiotes. J’ai nourri à la seringue, j’ai porté, aussi délicatement que possible ce corps si léger et si faible que je ne reconnaissais pas.. nettoyé les déchets d’une vitalité avortée… J’aurais voulu faire mieux ou plus. Deux ans plus tard je me dis que j’ai fait ce que j’ai pu avec les armes que j’avais à l’époque. Que je ne serais en tous les cas jamais préparée, jamais. Même en m’y employant du mieux de moi même. Courage à votre famille. Ce n’est que quand on les oublie que ceux qu’on aime disparaissent. C’est con. C’est bateau à mort. Mais c’est à quoi je m’accroche en pensant à lui.

  2. olivier dit :

    Si une fois encore cela peut vous soulager d’une douleur trop intense, sachez que votre récit est à l’image de ce que j’ai vécu, pensé, ressenti lors de la mort de mon chien, dans les mêmes circonstances que vous décrivez. Chassons la culpabilité et acceptons la mort telle qu’elle se présente à nous. Avec mes sentiments .

  3. Le Monolecte dit :

    J’ai encore du mal avec la mort de mon vieux chat, il y a 18 mois, un peu la même chose, ce sont les reins qui l’ont lâché. Ça décline très vite et très moche… et le deuxième vieux chat, qui s’accroche bien, mais qui vieillit, qui s’allège, doucement…
    On fait de notre mieux… quoi d’autre?
    J’ai pleuré avec toi.
    Bises.

  4. Merci pour vos commentaires et messages gentils. Eh oui, on fait de notre mieux. Eh oui, la vie continue. Nous sommes tellement peu de chose.

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