La futilité du spectateur de « l’Histoire se faisant »

Quelques brèves réflexions, très personnelles, au milieu de la lecture du livre de Yanis Varoufakis intitulé « Adults in the Room: My Battle with Europe’s Deep Establishment » .

Ce livre raconte principalement les 161 jours passés par Yanis Varoufakis comme Ministre des Finances de la Grèce, du mardi 27 janvier 2015 au lundi 6 juillet 2015, du surlendemain de la victoire de Syriza aux élections législatives, à la nuit de la victoire du « Oxi » au référendum sur le troisième mémorandum.

C’est un livre époustouflant, indispensable pour quiconque veut comprendre l’Union Européenne telle qu’elle est — et pourquoi cette Union Européenne n’a plus rien à voir avec l’Europe telle qu’on la voudrait. J’en ferai peut-être ici un compte-rendu sur le fond, lorsque j’aurai fini, ou plus tard.

C’est un livre dense, semaine après semaine, et parfois minute après minute, sur une séquence historique essentielle au cœur de la décennie en cours.

Je suis un vieil accro à « l’actualité » — politique, internationale, économique, géopolitique, sociale, environnementale. Depuis que je sais lire, j’ai toujours adoré les journaux et les magazines. J’y ai toujours trouvé mon compte, ma motivation, ma drogue, ma passion. J’ai toujours cherché à être informé, au risque d’être sur-informé, mal-informé ou dés-informé.

J’ai découvert très tôt l’expression attribuée à Raymond Aron : l’actualité, c’est « l’Histoire se faisant ». J’ai décidé très tôt que c’était ça qui m’intéresserait avant tout : « l’Histoire se faisant »

Ma motivation pour apprendre l’anglais, c’était Time, Newsweek, plus tard The Economist et quelques autres. Ma motivation pour l’allemand, ça aurait pu être Der Spiegel ou Frankfurter Allgemeine Zeitung. Ma motivation pour Internet, ça a été d’abord les journaux, l’information, « l’Histoire se faisant ».

Je veux savoir. Je voulais savoir. Pour reprendre l’exclamation célèbre de David Hilbert :

Wir müssen wissen — wir werden wissen!

J’ai lu trop tôt certains livres, de Raymond Aron et d’autres. Je me suis intéressé trop tôt à des sujets qui n’étaient « pas de mon âge ».

Mais j’ai fait des études, puis j’ai suivi un parcours professionnel, puis j’ai fait des choix personnels, qui tous garantissaient que je resterai forcément à l’écart, à distance, de tout ça. Je me suis consciencieusement enfermé dehors. Qu’est-ce qu’un ingénieur senior en informatique a à se mêler de « l’Histoire se faisant » ? Faut pas rester là, m’sieur…

Mais je reste un « accro », un « passionné », un « news junkie », un « amateur éclairé », vous prenez le qualificatif que vous préférez. Je lis, je m’informe, j’essaie de comprendre, je mémorise, je relie, je recoupe, j’essaie de réfléchir.

J’ai mes outils, mes sources, mes manières de voir, mes archives. J’ai mes sujets de prédilection. Les médias ont varié, mes manières aussi. Je regarde très peu la télévision, très peu les vidéos, je reste surtout accro aux textes, à la chose écrite.

Pendant certaines périodes, pour diverses raisons, je me suis tenu un peu à l’écart de l’actualité. Typiquement, pendant les années qui ont suivi la naissance de ma fille. J’avais mieux à faire.

Pendant d’autres périodes, bien au contraire, j’ai été happé par l’actualité, j’ai été obsédé par certains sujets. Ces dernières années ont vu une accélération en ce sens.

J’ai une box ADSL depuis 2005, j’ai un iPhone depuis 2010, je me sers de Twitter depuis 2011, j’ai commencé ce blog fin 2012. Ma fille a grandi, ma famille a un peu moins besoin de moi. Au fil des événements, je me suis radicalisé, à moins que ce ne soit l’accès à l’information et les engins du diables qui ne m’aient radicalisé, et réciproquement, et inversement, et in fine les deux en même temps.

Le quinquennat minable de François Hollande correspond pour moi, tout entier, du début à la fin, une période d’accélération, d’intensification et de radicalisation. Avec des séquences particulièrement intenses : la dernière étant évidemment le « moment Mélenchon » en mars – avril 2017 ; la plus forte étant les derniers instants du « Printemps d’Athènes » , en juin – juillet 2015.

Je pourrais écrire une histoire très personnelle de ces séquences-là, je l’ai en fait déjà partiellement écrite, parfois avec quelques « billets » un peu construits sur ce blog WordPress, mais surtout, hélas, avec des salves de « micro-billets » plus ou moins désordonnés sur Twitter. Je sais, c’est pas terrible. On dit qu’il ne faut pas se retourner.

En lisant attentivement le livre méticuleux de Varoufakis, et en me retournant sur la séquence grecque, je réalise la futilité de tout cela. Ou plutôt : ma futilité.

La presse, les journaux, les médias, les blogs, donnent l’illusion d’être spectateur de « l’Histoire se faisant ».

Twitter, comme bien d’autres médias contemporains, donne l’illusion d’être un spectateur « en temps réel ». Avec en bonus, parfois aussi l’illusion de la proximité avec certains acteurs.

Twitter, peut-être plus qu’aucun autre média, donne l’illusion d’être un peu plus qu’un spectateur. Un commentateur. Une voix. Un « influencer », comme on dit en mauvais anglais et en mauvais français (prononcer « influenceur »). Mon principal compte Twitter a été plusieurs fois catalogué en « influencer ». So what?

Influencer!

Et ta sœur ?

Quelle dérision ! Quelle illusion ! Quelle vanité !

Quelle futilité !

On a bien pu lire, dire, écrire, tweeter tout ce qu’on voulait sur « la mise à mort programmée de la Grèce« , ça n’a rien changé, à la fin… le système oligarchique de l’Union Européenne a imposé son Empire.

On a bien pu lire, dire, écrire, tweeter tout ce qu’on voulait sur « Keep Calm and Vote Mélenchon« , ça n’a rien changé, à la fin… le système oligarchique de la France a imposé le Produit Macron.

Et ce que me rappelle le livre de Varoufakis, dans son prodigieux niveau de détail, c’est que, on peut bien lire, croiser, rapprocher, tout ce qu’on veut… la réalité de « l’Histoire se faisant » nous échappe. On croit avoir compris, et puis en fait, même si sur l’essentiel on a compris, on est passé à côté de beaucoup, de tellement, presque de tout en fait.

En lisant ce livre, je retrouve des choses que je savais, je trouve d’autres choses que je soupçonnais, et puis je découvre bien plus, je découvre toutes sortes de choses que je ne mesurais pas. Les faux-semblants. Les divisions. Les calculs. La bassesse de certains comportements individuels. La lourdeur de certaines mécaniques. La complexité, la profondeur. La fatalité, la tragédie. En un sens, je suis ramené à cette fameuse sentence d’Albert Einstein :

Imagination is more important than knowledge.

On s’imagine peser, et on ne pèse rien. On croit savoir, et on ne sait rien. Ou presque rien? Alors, à la fin, que reste-t-il ?

À quoi bon ?

Je sais que, d’une manière ou d’une autre, je dois arrêter ou ralentir Twitter, car Twitter — ce monde de « samouraïs virtuels » — Twitter est une drogue. Mais il n’y a pas que Twitter.

À quoi bon s’intéresser à « l’Histoire se faisant » ? Pourquoi faire ?

De monde meilleur on ne parle plus
Tout juste sauver celui-là

« L’Histoire se faisant », n’est-ce pas aussi une drogue ? Une compensation ? Une consolation ? Une distraction ? Un leurre ?

Au quotidien, comme tout le monde, je ne suis presque rien. Je ne peux rien. Je ne suis rien. J’essaie de vivre, je me contente de survivre. Retrouver du travail. Reprendre le rythme. M’adapter. SubirMe laisser bouffer par la vie. Continuer. Être moi. Survivre. Survivre essentiellement jusqu’à ce que ma fille n’ait plus besoin de moi, c’est-à-dire encore deux ou trois quinquennats.

Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux

En septembre 2014, alors que Yanis Varoufakis coulait encore des jours paisibles de « Visiting Professor » à la Lyndon B. Johnson School of Public Affairs, The University of Texas at Austin (ah, Austin…), Emmanuel Todd avait conclu un long entretien accordé à Olivier Berruyer par ces mots :

Je me suis remis à lire de la science-fiction pour me décrasser le cerveau et m’ouvrir l’esprit. Je recommande vivement un exercice du même type aux gens qui nous dirigent, qui, sans savoir où ils vont, marchent d’un pas décidé.

Dans un premier temps, je vais finir le livre de Varoufakis.

Bonne soirée.

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