Les cinq dernières minutes de « Rogue One »

Il est des œuvres qui marquent. Des œuvres entières, ou des passages d’une oeuvre. Ça peut juste être quelques pages d’un roman, ou quelques minutes d’un film.

Pour moi, en cette année 2017, il y a les cinq dernières minutes de « Rogue One » .

Vous pouvez voir la séquence en vidéo sur un quelconque YouTube, suivez ce lien — mais ce lien sera peut-être périmé dans quelque temps, suite à une injonction d’une police du copyright quelconque.

Vous pouvez aussi juste écouter les deux derniers morceaux de la bande originale, « Your Father Would Be Proud » et « Hope », sur un quelconque Spotify.

Je ne suis pas un expert, ni même un grand fan, de Star Wars. Mon propos n’est pas de vanter les qualités de « Rogue One » par-rapport à tel ou tel autre film de la franchise. J’ai adoré « Rogue One », comme j’ai détesté « The Force Awakens » — ou comme jadis j’avais adoré « The Empire Strikes Back » et détesté « The Phantom Menace » — mais ça n’engage que moi, et ce n’est pas le sujet.

Si vous cherchez une critique élogieuse de « Rogue One », à laquelle j’adhère pleinement et dont j’envie l’auteur, allez lire Jacques Raillane, alias Abou Djaffar : Make ten men feel like a hundred.

À mon humble niveau, je dis juste que je trouve ces cinq dernières minutes parfaites. Je dis juste que c’est un très grand moment de cinéma. Je dis juste que j’ai rarement ressenti une telle intensité dans une salle de cinéma.

Et je dis que, à titre personnel, et pour toutes sortes de raisons personnelles, c’est une séquence qui m’a marqué, qui charrie des torrents d’émotions particulières.

J’ai vu « Rogue » One au tout début du mois de janvier 2017, un jour de très grand soleil.

J’y ai assez peu repensé pendant un hiver 2017 plus sombre que je ne l’avais anticipé.

J’y ai beaucoup repensé à l’apogée du moment Mélenchon en avril 2017, jusqu’à écrire, le jeudi 20 avril 2017 :

La France de 2017, ça ressemblait aux personnages de « Rogue One » : sales, mal habillés, tristes, divisés, fatigués, désespérés, résignés. Sombres.

Et puis quelque chose a changé. Le printemps est arrivé en France. (…)

Alors, on sera peut-être très déçus dès le soir du dimanche 23 avril 2017. Dans « Rogue One », à la fin, ils meurent tous — sauf l’espoir.

On a été très déçus au soir du dimanche 23 avril 2017. Comme on sera probablement très déçus au soir du dimanche 18 juin 2017. Mais la vie va continuer. Le pillage va continuer, mais en face l’espoir va continuer. L’opposition à Macron et au système dont il est le produit va vivre. L’espoir de changer d’avenir va vivre.

Mais il n’y a pas que cela dans « Rogue One ».

Dans les cinq dernières minutes de « Rogue One », on assiste à la mort des derniers personnages principaux, en particulier de Jyn Erso et de Cassian Andor. Ils sont détruits par l’arme de destruction massive dont ils ont permis la destruction ultérieure.

Ils savaient, comme tous leurs compagnons, qu’ils n’avaient aucune chance. Ils savaient qu’ils allaient au sacrifice. Ils savaient qu’ils allaient probablement tous mourir. Ils y sont quand même allés. Ils ont réussi, mais ils meurent tous.

Et pendant quelques dizaines de secondes, à peine une minute et demie, Jyn Erso et Cassian Andor voient la mort arriver, ils voient la boule de feu gonfler, grandir, avant de les engloutir.

Rogue One, may the Force be with you!

Et ils sont dignes face à la mort. Tout au plus s’autorisent-ils à s’asseoir et à s’enlacer sur la plage, en regardant la boule de feu. Et Cassian Andor, si antipathique parfois, si rustre souvent, trouve les mots justes.

Your father would have been proud of you.

Et la boule de feu les enveloppe.

Et les survivants se montrent dignes des morts. Et les plans de l’Etoile de la Mort échappent au plus grand tueur de la Galaxie. Et le raccord est parfait.

— What is it they’ve sent us?
— Hope.

Je me demande, depuis longtemps, périodiquement, ce qui se passerait en cas d’holocauste thermonucléaire, ou événement équivalent.

Je me demande si nous saurons nous tenir droit et digne quand tout ça finira.

Let the sky fall
When it crumbles
We will stand tall
Face it all together…

Je me demande si un jour, de mon vivant, l’humanité sera confrontée à un holocauste thermonucléaire, ou à un autre événement d’ampleur équivalente. En Europe, en Amérique, en Asie, ou ailleurs. Où serons-nous ? Que ferons-nous ? Que ferai-je ?

Je me demande comment je réagirai, ce que je penserai, quand je verrai une boule de feu thermonucléaire, ce qu’on ressent quand on voit une telle chose — que ce soit une boule de feu qui va vous dévorer vous et vos proches, ou une boule de feu qui va dévorer une autre partie de l’humanité.

Et je me demande aussi, dans le cas où je ferais partie des survivants, si je saurai me montrer digne des morts.

Je suis un enfant de la guerre froide. Je suis né quelque part entre le 28 octobre 1962 et le 7 novembre 1983, entre la crise des missiles de Cuba et l’exercice Able Archer. J’ai grandi avec les Science & Vie des années 1980s, avec le film « Wargames » et avec toutes sortes d’œuvres de fiction représentant la fin du monde dans un déluge de boules de feu thermonucléaire.

J’ai relu récemment, dans une édition Kindle en anglais très médiocre, « Le Cinquième Cavalier » , un roman de Dominique Lapierre et Larry Collins publié en 1980, où est imaginée une boule de feu thermonucléaire sur l’île de Manhattan, quelque part entre Midtown et Downtown, pas très loin de la statue du vieux héros Sheridan. Il faudrait que je fasse un billet sur ce livre oublié, mais tellement fort, tellement ancré dans son temps.

Je traîne une vieille fascination pour les théoriciens et les praticiens de la guerre froide, et surtout pour ceux qui ont été les deux à la fois, par exemple Zbigniew Brzezinski, décédé il y a quelques jours, le 26 mai 2017. Le site « War is boring », entre autres, a rappelé l’un des moments les plus terrifiants et les plus absurdes de la vie de Brzezinski — et de la guerre froide et de l’ère nucléaire :

Brzezinski had one close call. Around 2:30 a.m. on June 3, 1980, the national security adviser was asleep in bed when Odom called him, telling him that 220 Soviet submarine-launched ballistic missiles had launched toward the United States. Brzezinski opted not to wake his wife, judging that it would be preferable for her to die in her sleep. Before he could call Carter and advise a nuclear counter-attack, Odom rang again and said it was a false alarm.

The culprit was a defective computer chip inside the Cheyenne Mountain headquarters of North American Air Defense Command.

Je suis un adolescent du néolibéralisme. J’ai grandi sous la malédiction TINA — « There is no alternative ». Je suis un adolescent gavé de « films catastrophes », où l’île de Manhattan, au hasard, est détruite, non seulement par une boule de feu thermonucléaire, mais aussi par une soucoupe volante, un tsunami, un lézard, une banquise, une banquise, un essaim de bactéries, et j’en passe et des pires.

Je suis un adolescent de ce que Naomi Klein appelle « La Stratégie du Choc », c’est-à-dire « Le capitalisme du désastre ».

Comme l’ont fait remarquer des auteurs tels que Slavoj Zizek, je fais partie d’une génération ensorcelée pour qui imaginer la fin du monde est plus facile qu’imaginer la fin du capitalisme.

It’s much easier to imagine the end of all life on earth than a much more modest radical change in capitalism.

Je suis un adulte de la longue paix. Je suis un adulte dans une période « post-héroïque ». Je suis un adulte dans une période de paix, relative mais exceptionnelle, en Europe Occidentale.

It is now 72 years since an army crossed the Rhine River bearing fire and sword. This is the longest period of peace on the Rhine since the second century B.C.E., before the Cimbri and the Teutones appeared to challenge the armies of the consul Gaius Marius in the Rhone Valley.

J’ai eu cette chance, j’ai eu aussi la chance d’être en bonne santé, entouré de gens pour la plupart aussi en bonne santé. J’ai passé peu de temps de ma vie dans des hôpitaux. Je n’ai pas vu beaucoup de cadavres dans ma vie, ni de blessés, ni de mutilés, ni de ruines. J’ai rarement vu la mort. J’ai de la chance.

Alors peut-être au final suis-je donc un être immature, décadent, plus adolescent qu’adulte, ou même plus enfant qu’adolescent, un petit-bourgeois frileux et réactionnaire, à la sensibilité déréglée sinon stupide.

Je n’en sais rien.

En attendant, il y a quelques semaines, en ce mois de mai 2017, j’ai emmené à la mort un autre être vivant.

C’était un chat. C’était le chat. Mon pauvre chat. J’ai « fait ce qu’il y avait à faire ». J’ai essayé d’être digne, j’ai essayé de me tenir droit. J’ai essayé. Je ne suis pas sûr d’y être arrivé.

Depuis la mort de ce chat, j’étouffe de temps en temps un sanglot, un malaise, une tristesse. Ce pauvre chat que j’ai mené à la mort. Je repense à lui en même temps qu’aux cinq dernières minutes de « Rogue One ». Je réécoute « Your Father Would Be Proud » et « Hope ». Je pense à d’autres deuils plus lointains. Je pense à d’autres deuils qui m’attendent. Je ne sais pas quoi faire de mes émotions.

Alors voilà juste ce que je pense, vrai ou faux, mature ou immature, adroit ou maladroit, peu importe. Ça vaut ce que ça vaut, et tant pis si c’est pas grand’chose.

Voilà juste ce que m’inspirent les cinq dernières minutes de « Rogue One » :

Il faut essayer.

Il faut être digne face à la mort.

Il faut être digne face à l’inéluctable, face au malheur, face à la défaîte.

Il faut être digne parce qu’on a la chance d’être vivants.

Il faut être digne par respect pour ceux qui nous ont précédés.

Il faut être digne par respect pour ceux qui nous succéderont.

Nous ne sommes qu’une étape, mais nous devons en être dignes.

Il faut se dire que la vie n’est pas finie.

Il faut chérir chaque minute qui passe.

Rogue One, may the Force be with you!

Bonne soirée.

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s