Le mythe de la pensée pure

L’Île-de-France a traversé le week-end dernier une première « vague de chaleur » (ou « canicule »). Ça ne me réussit pas. J’aime la lumière, mais la chaleur excessive me ronge. Je m’adapte comme je peux, mais ça me ronge. C’est banal. C’est comme ça pour des millions de personnes.

L’Île-de-France est envahie depuis quelques semaines par les « pollens de graminées » (indice 5 aujourd’hui, selon AirParif). Ça ne me réussit pas. J’aime le printemps, mais je suis très allergique, notamment aux pollens de graminées. Je prends mes médicaments, je m’adapte comme je peux, mais ça me ronge. C’est banal. C’est comme ça pour des centaines de milliers de personnes.

Dans les deux cas, ce sont des facteurs faciles à objectiver. La température, les pollens, ça se mesure. C’est surveillé. Je sais que ça n’est pas sans conséquences. Je vis avec depuis des décennies. Ca me gêne, ça m’empêche de lire, ça me fatigue, ça m’affecte de différentes manières. C’est là. Je vis avec.

Mais pourtant mon réflexe, le plus souvent, c’est de nier ces facteurs. De les oublier. De vouloir les oublier. De « faire comme si de rien n’était ». A ces facteurs comme à tant d’autres, il faut juste s’adapter, n’est-ce pas ? Tout ce qui compte c’est de s’adapter, n’est-ce pas ? Heureux les adaptés !

Le réflexe, c’est de nier ce genre de contingences extérieurs, et de croire qu’il y a un refuge à l’intérieur. Ca n’affecte pas, ça ne doit pas affecter le cerveau. Ca ne doit pas perturber la pensée. Ca ne doit pas empêcher de lire, d’écrire, de parler, de penser. Sois fort ! Sois pur !

Pourquoi ai-je les yeux rouges ? Pourquoi ai-je le nez pris ? Pourquoi est-ce que je me sens si fébrile ? En partie à cause de mes allergies. Peut-être parfois parce que je suis triste. Parfois ça se mélange. C’est compliqué. Oui, oui mais ça on ne doit pas le dire, ça ne se dit pas, ça ne doit pas se voir, ça ne doit pas se ressentir dans ce que tu écris. Sois fort ! Sois pur !

Il y a un mythe de la pensée pure.

Il y a un mythe de la pensée qui échapperait à tout le reste.

C’est le fantasme de n’être qu’un esprit, de n’être que ce qu’on pense, que ce qu’on exprime, que ce qu’on maîtrise. Et d’échapper à tout le reste. De pouvoir cacher ou abandonner ou détruire tout le reste, tout ce qui est sale, lourd et encombrant.

C’est le concept de l’âme désincarnée… Libérée, délivrée, du corps et du matériel…

Un jour j’irai vers l’irréel
Tester le matériel

C’est le rêve d’un esprit indépendant du corps, et de tout ce qui interagit avec le corps. Un esprit autonome, détaché, parfait. Juste une onde cérébrale. Juste un flux de mots. Indépendant du support, indépendant du médium, indépendant des contextes.

La science-fiction, notamment celle qui a joué avec l’informatique, décline toutes sortes de dérivés de ce mythe : La possibilité de pouvoir transplanter un esprit d’un corps vers un autre corps. Ou d’un corps humain vers un corps mécanique. Ou vers un support purement informatique. Ou vers un support immatériel. Je pense notamment à « Planète Interdite » , un immense classique des années 1950s.  quoi sert le corps ? À rien. A quoi servent les sens ? À rien. À quoi servent les autres ? À rien. A quoi sert la matière ? À rien. Seule

Il y a un mythe de la « pensée pure » comme, à un moindre niveau, il y a un mythe de l' »état normal ». Il en découle qu’une personne qui ne va « pas bien » est dans un « état anormal », et que pour aller « mieux », il lui suffirait juste de retrouver son « état normal ». Ça semble tellement facile !

Il y a un mythe de la « pensée pure » comme, dans d’autres contextes, il y a un mythe de l' »ordre naturel ». Il en découle qu’une situation non-souhaitée résulte forcément d’une rupture par-rapport à la « nature », et que pour aller « mieux », il suffirait juste de respecter « l’ordre naturel ». Ça semble tellement facile !

Dans tous les cas, je crois, ce sont des mythes. Je me méfie de ces mots : parfait, naturel, normal, pur. Les gens parfaits m’exaspèrent.

Nous ne sommes pas des pensées pures.

Nous ne sommes pas des pensées indépendantes de notre support, c’est-à-dire de notre carcasse corporelle et de tout ce qu’il y a autour. Nous sommes des êtres humains, avec des corps humains, vivant au milieu d’autres corps humains, d’autres êtres sensibles, et d’écosystèmes complexes. On peut effectivement voir ça comme une prison.

Kim Stanley Robinson, dans sa trilogie martienne, affirme :

Michel sat beside her. « We’re locked in our selves to the end. This is the price one pays for thought. But which would you rather be — convict, or idiot? »
Michel s’assis derrière elle. « Nous sommes enfermés en nous-mêmes jusqu’à la fin. C’est le prix à payer pour la pensée. Mais que préférais-tu être — un condamné, ou un idiot ? »

Nous ne sommes pas des pensées pures. Evidemment, nous essayons de filtrer. Nous nous appliquons. Nous nous posons. Nous nous concentrons. Nous cherchons des moments calmes, des lieux sans interférence, pour pouvoir nous concentrer, que ce soit pour travailler ou pour méditer — ou pour dormir.

Nous essayons de filtrer les contingences extérieures, nous essayons passer outre, de faire comme si elles n’existaient pas, et parfois nous y parvenons. Et puis parfois, nous n’y parvenons pas.

Nous croyons ou voulons être un « nous-même » pur et filtré. Nous croyons ou voulons exprimer un « nous-même » objectif et dépassionné. Mais nous sommes rattrapés, dépassés, imbibés par le reste. Parfois, pas toujours. Plus ou moins. Parfois sans nous en apercevoir. Mais c’est nous quand même.

Nous adorons les écrans, parce que nous pensons intuitivement que, derrière les écrans, à l’abri derrière claviers, écrans, microphones et autres masques, nous arriverons mieux à filtrer les impuretés et apparaître comme des pensées pures. Mais ça ne suffit pas. Les surenchères cosmétiques et technologiques n’en finissent pas — il faudrait relire les derniers paragraphes du fameux texte de David Gelernter « Dogs with iPhones » –, mais ça ne suffira jamais.

Parfois, ça se voit. Parfois, ça nous dépasse. Parfois, ça nous retourne.

Nous ne sommes pas des machines. Et surtout, surtout, nous ne sommes pas parfaits.

La chaleur m’empêche de parler. La pollution m’empêche de respirer. Les pollens me font tousser, pleurer, m’empêchent de penser. C’est la vie. Je déteste dire « normal », je préfère dire « c’est la vie ».

Ne jamais oublier Tyler Durden, une fois encore :

You are not special. You’re not a beautiful and unique snowflake. You’re the same decaying organic matter as everything else. We’re all part of the same compost heap.
Tu n’es pas spécial. Tu n’es pas un flocon de neige unique et magnifique. Tu es la même matière organique en décomposition que tout le reste. Nous faisons tous partie du même tas de compost.

Nous sommes parfois distraits, inattentifs, pas inspirés, pas réactifs. Nous avons des kilos en trop, des rides, des lenteurs, des pesanteurs, des fragilités. Nous sommes jeunes. Nous sommes vieux. Nous sommes trop, ou trop pas, ou trop pas assez. Nous portons toutes sortes de névroses et de pathologies. Nous avons chaud. Nous avons froid. Parfois nous sommes à l’aise, et parfois nous sommes mal à l’aise. Nous avons des soucis. Nous avons des chagrins. Nous traînons toutes sortes de choses avec nous.

You’ve got green eyes, you’ve got blue eyes, you’ve got gray eyes

Et surtout : Tantôt nous nous rendons compte, et nous admettons que ce que nous sommes découle de notre environnement, de notre passé, de nos contextes. Tantôt nous l’oublions ou nous le nions. C’est ce qu’il y a de pire à faire : oublier ou nier. Mais c’est pourtant ce qu’on est le plus incité à faire. Et c’est aussi ce qu’on fait le plus spontanément. Oublier ou nier. C’est humain. Et c’est contemporain.

L’Architecte de The Matrix Reloaded a dit :

Denial is the most predictable of human responses.
Le déni est le plus prévisible des réponses humaines.

Louis-Ferdinand Céline a écrit :

La pire défaite en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui vous a fait crever.

Nous ne sommes pas parfaits. Nous ne sommes pas abstraits. Nous ne sommes pas insensibles.

Une vague de chaleur, ou un pic de pollens, comme toutes autres sortes d’autres contingences saisonnières et mesurables, c’est l’occasion de se rappeler tout cela. C’est leur intérêt. Même si, pour moi comme pour des millions d’autres, elles sont pénibles.

Les contingences non-saisonnières et non-mesurables sont plus dangereuses. Parce qu’elles sont plus faciles à oublier et à nier. Et les contingences non-saisonnières et non-mesurables, ça ne manque pas. Les contingences sociales, économiques, politiques, psychologiques, physiologiques, historiques, ça ne manque pas ! L’art de détecter, de comprendre, d’assumer et de gérer les contingences devrait être enseigné dans les écoles — le plus important peut-être étant celui d’assumer. Mais je crains que les écoles ne cherchent trop à former des surhommes prétendument purs, et pas assez juste des hommes assumant leurs impureés.

Dans la postface pour l’édition américaine de son chef-d’oeuvre « The Three-Body Problem » , Cixin Liu explique, après avoir évoqué sa vision poétique « de l’espace et du temps dans la relativité, l’étrange monde infra-atomique de la mécanique quantique… la poésie de la Nature dans ces mondes… » :

But I cannot escape and leave behind reality, just like I cannot leave behind my shadow. Reality brands each of us with its indelible mark. Every era puts invisible shackles on those who have lived through it, and I can only dance in my chains.
Mais je ne peux pas échapper à la réalité et l’abandonner derrière moi, de même que je ne peux pas abandonner mon ombre. La réalité marque chacun de nous avec sa marque indélébile. Chaque époque met des entraves invisibles sur ceux qui l’ont vécue, et je ne peux danser que dans mes chaînes.

J’aime beaucoup cette phrase : « I can only dance in my chains. »

Presque autant que : « We shall overcome. »

Je vais me refaire une pulvérisation nasale et me remettre des gouttes dans les yeux. C’est la vie.

Bonne soirée.

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