Du Puy du Fou à Disneyland Paris, les choix des imaginaires

Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de visiter le Puy du Fou, en Vendée (85), en été. Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de redécouvrir Disneyland Paris, à Marne-la-Vallée (77), en hiver.

Le Puy du Fou a commencé en 1978, mais n’est devenu un « parc d’attractions » ou « parc de loisirs thématiques » qu’en 1989. Disneyland Paris a été inauguré en 1992, sur le modèle du premier Disneyland de Anaheim (Los Angeles, Californie), datant de 1955.

Ce sont aujourd’hui, en cette deuxième décennie du XXIème siècle, les deux « parcs d’attractions » les plus visités en France.

Le présent billet confronte quelques impressions personnelles de l’un et de l’autre.

Le Puy du Fou à ras de terre

Le Puy du Fou n’est pas facile d’accès, c’est en pleine campagne. Depuis Paris, c’est presque 400 kilomètres en voiture. En train, ça semble plus compliqué.

Le cadre est globalement peu bétonné, c’est très vert, c’est assez calme, c’est agréable. On traverse des bouts de forêts. Ici et là, on peut observer des animaux d’élevage de toutes sortes, c’est sympathique. On est à la campagne.

L’objectif initial de Philippe de Villiers était de valoriser la Vendée d’avant la Révolution Française, et la Vendée des Chouans en lutte contre la Révolution Française. Il faut se rappeler du contexte des années 1980s, et des débats qui ont précédé la « commémoration du bicentenaire de la Révolution » sous l’égide de François Mitterrand et de Jack Lang. Toute une époque.

Le Puy du Fou est centré sur son grand spectacle « sons & lumières » (ou « cinéscénie ») et sur les années 1792-1800, mais il s’est étendu. Divers spectacles et reconstitutions donnent à voir diverses autres époques. On peut contempler une attaque de Vikings, avec un immense drakkar crachant le feu. On peut visiter une petite ville de la Belle-Epoque. On peut assister à toutes sortes de spectacles médiévaux. On peut aussi voir un spectacle de chevaux dans la veine des films de cape et d’épée. On peut enfin s’asseoir dans un cirque gallo-romain, et y assister à une course de chars façon Ben-Hur.

Ces spectacles sont en général de très bonne qualité. C’est bien ficelé, c’est prenant, c’est distrayant, c’est efficace. C’est des professionnels. On passe de bons moments, c’est indéniable. On passe aussi beaucoup de temps à attendre, mais c’est la règle de base de tout « parc à thème ».

On visite toutes sortes d’époques passées, dans des passés plus ou moins reculés. Mais le plus souvent, dans les commentaires, dans le ton, dans la mise en scène, on peut détecter le même message idéologique étouffant : Ce ne sont pas des époques arriérées. C’était des époques pieuses et chrétiennes. C’était mieux avant. C’était bien à cette époque-là aussi. C’était d’autant mieux que chacun était à sa place et ne cherchait surtout pas à en sortir, encore moins à contester l’ordre établi. Et à cette époque-là aussi il a fallu se défendre contre les Barbares et les envahisseurs d’alors. Mais on était chez nous. Et on était toujours entre chrétiens — même la course de chars romains se double d’un spectacle sur les persécutions des premiers chrétiens…

Bref, une collection de clichés au service d’un message conservateur. Ou, si on préfère, un « roman national » très national. Ce n’est pas inintéressant, mais c’est pesant.

Le public que j’ai pu observer, en ces jours d’été, était de tous âges, mais je pense que la moyenne d’âge était assez élevée. Mais ce qui m’a frappé — sans que ce soit une observation « scientifique », c’est l’absence presque complètement de « minorités ethniques ». Au Puy-du-Fou, on est entre blancs, supposés catholiques. On est chez nous !

Je n’ai pas vu de panneaux, plans ou documents, traduits en anglais ou autre langue. C’est français ou rien. Il ne semble pas que la clientèle internationale, européenne ou au-delà, intéresse Le Puy du Fou. C’est un produit français, pour le public français, pour 65 millions de Français bien français — plus peut-être quelques Wallons et Suisses.

Incidemment, impossible de trouver du WiFi, et couverture réseau (3G à l’époque) médiocre — on nous a dit que c’était délibéré. Admettons.

Disneyland à ras de béton

Disneyland Paris est très facile d’accès, avec sa gare TGV, sa gare RER, et l’autoroute A4. C’est étudié pour être facile d’accès.

Disneyland est un produit américain. Plus précisément, c’est un produit des Etats-Unis d’Amérique à leur apogée, dans les année 1950s, comme le SAC ou Marilyn Monroe.

Disneyland Paris, initialement appelé Euro-Disneyland (l’Europe était alors vue comme une force positive), avait suscité de violentes réactions d’hostilité dans les années 1980s et 1990s. Je me souviens d’un article dévastateur du sociologue Marc Augé dans « Le Monde Diplomatique ». Je me souviens de l’expression « Tchernobyl culturel », ou de formules telles que un « vaisseau extra-terrestre au milieu de la Brie » (de mémoire). Et ne parlons pas des réactions d’ironie — c’étaient les débuts des Guignols de l’Info, où Sylvester Stallone était devenu à la fois le commandant Sylvestre (de l’US Army), Monsieur Sylvestre (de la World Company) et Mister Goof (d’Euro-Disneyland). Toute une époque.

Aujourd’hui, Disneyland est l’attraction la plus visitée de France. Et McDonald’s est l’un des premiers employeurs de France. « L’Amérique dans les têtes », titrait « Le Monde Diplomatique » en l’an 2000. Et sous l’impulsion de son jeune président, la France va devenir une « start-up nation ». Sic transit gloria mundi… Admettons.

Disneyland, comme Le Puy du Fou, et comme toute attraction touristique contemporain, est une machine à exploiter de la main d’oeuvre à bon marché. Au Puy du Fou, une grande partie des effectifs a un statut de bénévole, et est, si j’ai bien compris, censé adhérer au message, à l’oeuvre culturelle que représente la chose (et dont Philippe de Villiers touche les droits d’auteurs). À Disneyland, c’est de l’exploitation plus ordinaire, contrats précaires, intérimaires, etc.

Disneyland est très bétonné et cache moins son aspect artificiel que Le Puy du Fou. Pas d’animaux, pas de forêt. Tout est en toc, et on cherche peu à le dissimuler. On n’est ni à la ville, ni à la campagne. On assume le toc. On est à Disneyland.

Les spectacles et attractions sont de bon niveau, comme au Puy du Fou, c’est des machines bien rodées, c’est du travail de professionnels. Et, évidemment, on passe la moitié de son temps à faire la queue.

Le public que j’ai pu observer, en ce jour d’hiver, était de tous les âges. Cependant, mon impression (pas scientifique !) est que la moyenne d’âge était beaucoup moins élevée qu’au Puy du Fou. Je pense que j’ai vu plus d’enfants à Disneyland qu’au Puy du Fou. Des enfants — des enfants qui crient, qui courent, qui pleurent, qui rient.

J’ai vu aussi toutes les couleurs ethniques (pour faire court : des Blancs et des pas Blancs). J’ai entendu parler diverses langues européennes. Tout est écrit en français et en anglais ; souvent aussi dans d’autres langues européennes, du néerlandais au russe. Disneyland Paris, ex-EuroDisneyland, était un produit pour les 320 millions d’habitants de l’Europe des Douze de 1986, maintenant pour les 500 millions de l’UE actuelle, asymptotiquement pour les 750 millions de l’Europe géographique.

Je n’ai pas cherché un WiFi public, mais j’ai trouvé, malgré la foule, une excellente couverture 4G — ma fille a filmé la parade avec un très vieil iPhone, pour la partager avec sa copine via SnapChat et le partage de connexion de mon iPhone à moi. Les opérateurs n’ont pas lésiné.

Y a-t-il un message idéologique à Disneyland ? Evidemment. C’est un produit américain. Mais ce n’est pas l’Amérique de Donald Trump. Ca reste l’Amérique du troisième quart du XXème siècle. C’est l’Amérique facile à idéaliser de JFK. Citons juste le discours de Walt Disney à l’ouverture du premier Disneyland, le 17 juillet 1955 :

Disneyland is your land. Here age relives fond memories of the past, and here youth may savor the challenge and promise of the future. Disneyland is dedicated to the ideals, the dreams, and the hard facts that have created America; with the hope that it will be a source of joy and inspiration to all the world.

Mon spectacle préféré à Disneyland a été « it’s a small world after all » , une promenade dans un canal autour duquel défilent des poupées et des décors des cinq continents, du Kremlin au Golden Gate. C’est bruyant, c’est coloré, c’est criard, c’est joyeux.

D’un imaginaire à l’Autre

J’ai ressenti Disneyland comme fondamentalement plus gai que le Puy du Fou. Là encore, ce n’est pas une observation scientifique. J’ai trouvé Disneyland, avec tous ses défauts, plus frais, plus jeune, plus créatif. Disneyland est juste plus joyeux que Le Puy du Fou.

Dans les deux cas, tout est bidon. C’est du toc. C’est une représentation d’un imaginaire.

Mais l’un est un imaginaire qui prétend avoir été réel, alors que l’autre est un imaginaire qui s’assume. Le Puy du Fou assène l’idée qu’il faut se faire de la Belle-Epoque, l’idée qu’il faut se faire des guerres des Chouans, l’idée qu’il faut se faire de la vie médiévale.

Disneyland mélange les imaginaires de Tigrou au Capitaine Crochet, de Cendrillon à Darth Vador, de Peter Pan à Jules Verne, de Frontierland à Discoveryland (anciennement Tomorrowland). Vous prenez ce que vous voulez ; vous en faites ce que vous voulez.

L’un est un imaginaire sous le signe de l’hexagone, c’est pas ce qu’on fait de mieux en ce moment. L’autre est un imaginaire sur les cinq continents, vers l’infini et au-delà.

L’un est un imaginaire qui enferme. L’autre est un imaginaire qui ouvre.

L’un n’a pas de place pour l’Autre. L’autre a de la place pour tous les Autres.

Alors je peste souvent contre la disneyification, la gamification et l’infantilisation du monde, y compris dans ce blog. Et ne parlons pas de mondialisation et toutes ces sortes de choses. Mais à tout prendre, entre « c’était mieux avant » et « it’s a small world after all », je préfère « it’s a small world after all ».

Il n’y a rien sur le présent et sur le futur au Puy du Fou. En un sens, le Puy du Fou, c’est « No Future » — ou, plus sobrement, « c’était mieux avant ». Il n’y a aucune idée de progrès au Puy du Fou, il n’y en a jamais eu. Alors qu’il y avait une idée de progrès dans Disneyland, elle y est peut-être encore.

Il est urgent de reprendre le chemin du progrès. On devrait être en train de coloniser Mars. Make the future great again!

It’s a world of laughter, a world of tears
It’s a world of hope and a world of fears
There’s so much that we share, that it’s time we’re aware
It’s a small world after all

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans lieux, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Du Puy du Fou à Disneyland Paris, les choix des imaginaires

  1. Blossom dit :

    Très intéressant de lire ça. Merci pour ce point de vue !

  2. Anonyme dit :

    L’imaginaire comme le jeu consiste à canaliser sinon orienter l’énergie individuelle. L’évasion est factice, c’est une procrastination du mal être

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s