It’s just a job

Tu as retrouvé du travail.

Tout ce que tu espères maintenant, c’est que ce travail ne sera pas toxique.

Ça va faire vingt ans que tu bosses. Tu as eu maintes occasions ces derniers mois, au fil de plusieurs dizaines d’entretiens de recrutement de toutes sortes, de décrire ton parcours, ou plutôt de décrire une partie de ton parcours, parce que ton parcours désormais est long, et bientôt trop long.

Tu as accumulé toutes sortes d’expériences plus ou moins pertinentes.

Tu as accumulé toutes sortes d’expériences plus ou moins toxiques — tu le sais, mais tu ne le dis pas. Toxiques. Qui t’ont bousillé la tête, la santé, le moral, et toutes autres sortes de choses. Toxiques. Empoisonnées. Malsaines. Toxiques.

Tu ne veux pas te retrouver à nouveau dans un travail toxique. Tu devras peut-être subir un environnement professionnel toxique qui s’imposera à toi ; mais tu ne veux pas rendre toi-même ton travail toxique.

Tu ne cherches plus à te le cacher : parfois, la toxicité, elle est venue de toi. Pas toujours. Parfois.

Parfois, la toxicité venait de l’environnement. Tu n’oublieras jamais, dans un magnifique bâtiment flambant neuf (inauguré par le petit président en personne), cette petite salle de réunion où tu as écrit, presque en un jet, le billet intitulé « La Petite Bête » .

Mais parfois le toxicité ne venait pas de l’environnement. Ou pas que de l’environnement. Elle venait de toi. Tu as produit — ou co-produit — tes propres poisons. Et ça, tu n’en veux plus. Tu veux te désintoxiquer. Tu ne veux pas te ré-intoxiquer.

Tu appartiens à une génération (parmi d’autres) ensorcelée par le néo-libéralisme, au point de faire du travail une valeur cardinale, et de l’épanouissement par le travail un objectif obsessionnel. Les mots-clefs, les buzzwords : motivation, entreprise, corporate values, challenge, award, engagement, pyramide de Maslow, nerd, commitment, achievement, j’en passe et des bien pires.

Tu as eu la chance — ou la malchance — que certains de tes emplois précédents aient pu te donner l’illusion d’être important, l’illusion de faire quelque chose de grand. Tu as voulu y croire. I want to believe.

C’était le cas, assez récemment, de ce job inattendu où tu as pu construire ton équipe en France et ton équipe à l’autre bout de l’Europe.

C’était le cas, surtout, de ton tout premier job, il y a bientôt vingt ans, au cœur de l’Europe.

There is a Chinese curse which says, ‘May he live in interesting times‘.

Tu as déjà évoqué, ici et là, l’ivresse de l’été 1999, l’ivresse du travail, la fierté du travail accompli ensemble.

Tu n’oublieras jamais un bon collègue américain, dans ton premier job, qui proclamait fièrement, c’était au printemps 1999, alors que vous faisiez des horaires invraisemblables :

It’s not a job, it’s an adventure!

Et quelques trimestres plus tard, revenu sur terre, dans le froid de l’hiver, le même disait juste :

It’s just a job.

Qui avait raison ?

C’étaient de belles expériences. C’étaient des moments d’ivresse. Mais c’étaient aussi des moments toxiques.

Tu es las des moments toxiques.

Tu n’as plus l’âge. Tu n’as plus envie. Tu n’as plus le temps.

Surtout, tu n’as plus l’âge d’imaginer sauver le monde par ton travail. Tu n’as plus l’âge de te faire avoir par les chantages affectifs à la motivation et toutes ces sortes de choses. Tu n’as plus l’âge de t’emporter, t’énerver, t’emballer, t’épuiser — pour des choses qui n’en valent pas la peine. Tu n’as plus l’âge des illusions.

C’est pas ta boîte. C’est pas ta passion. C’est pas ton destin. C’est pas ta famille. C’est pas ta vie.

Même si ça peut être intéressant. Même si les collègues peuvent être sympathiques. Même si tu peux apprendre plein de choses.

Même si tu es relativement bien payé. Même si tu as le statut « cadre ». Même si tu as un laptop, un accès distant et autres outils du diable pour si nécessaire travailler aussi de chez toi. Même si tu auras peut-être (ou pas) des responsabilités. Même si, même si, même si, même si…

C’est pas ta boîte. C’est pas ta passion. C’est pas ton destin. C’est pas ta famille. C’est pas ta vie.

Ce n’est pas un hôpital. Personne ne va mourir. Ce n’est pas une école, ce n’est pas une centrale nucléaire, ce n’est pas un aéroport. C’est juste une entreprise. C’est juste un lieu de travail. C’est juste des bureaux, avec des chaises, des ordinateurs, des tableaux blancs, des salles de réunion, des piles de papier. Personne ne va mourir.

N’oublie pas pourquoi tu vas au travail tous les matins — et n’oublie pas non plus pourquoi tu rentres tous les soirs.

Tu n’es pas là pour être un héros. Tu es là pour faire ton boulot.

Tu n’es pas là pour poursuivre une passion. Tu dois refuser le chantage du « Do What You Love » (DWYL pour les intimes). Tu es là pour faire ton boulot. Rien de plus — rien de moins.

Tu n’es pas là pour accomplir un destin, pour sauver le monde, pour changer le monde. Tu es là pour faire ton boulot. Et, au surplus, tu n’as pas de destin, tu ne sauveras rien, tu ne changeras rien, tu es juste toi, c’est-à-dire pas grand’chose, mais pas tout à fait rien.

Tu n’es pas marié à l’entreprise. Tu es marié à ta femme. Tu es là pour faire ton boulot. Rien de plus — rien de moins.

Tu as de la chance d’avoir un emploi. Tu as honte de l’informatique, mais ça te permet d’être payé à la fin du mois. Cet emploi devrait aussi te permettre d’apprendre, certes ça ne t’intéresse plus, mais ça te permet d’être payé à la fin du mois.

Tu es là pour faire ce qu’on te demande de faire. Rien de plus — rien de moins.

Tu es là pour être payé à la fin du mois. Rien de plus — rien de moins.

Tu es là pour gagner ta vie. Rien de plus — rien de moins.

It’s just a job : Il n’y a aucune raison que tu fasses de ton travail quelque chose de toxique. Il n’y a aucune raison que tu t’empoisonnes avec ton travail.

It’s just a job : Ça ne t’empêchera pas d’être compétent, fiable, efficace, chaleureux. Rien de plus — rien de moins.

Repense à la conclusion de John Keats vers la fin de « The Fall of Hyperion » de Dan Simmons, en 1990 :

And I know at this instant, dying, that I am not the chosen vessel for the human UI, not the joining of AI and human spirit, not the Chosen One at all. I am merely a poet dying far from home.

Repense au père de Fox Mulder, à l’automne 1999 :

Don’t be so dramatic. Only part of you is dying. The part that played the hero. You’ve suffered enough – for the X-Files, for your partner, for the world. You’re not Christ. You’re not Prince Hamlet. You’re not even Ralph Nader. You can walk out of this hospital and the world will forget you. Arise.

Repense à ton pote, à l’hiver 2000 :

It’s just a job.

Bonne nuit.

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5 commentaires pour It’s just a job

  1. Anonyme dit :

    hey, champagne quand même, n’oublions pas ça non plus 🙂

  2. Ping : It’s just a job — PrototypeKblog – Que faire de mes journées ?

  3. Paule dit :

    Et oui. Mais… « Ce n’est pas un hôpital. Personne ne va mourir. Ce n’est pas une école, ce n’est pas une centrale nucléaire, ce n’est pas un aéroport. »
    En fait même quand c’est un hôpital, une école, une centrale nucléaire ou un aéroport, c’est pas juste un job, ça peut être une passion, mais pour autant même là il faut refuser le chantage au DWYL. Parce que même quand on aime vraiment ce qu’on fait, c’est un travail : qui peut être toxique, et où on peut beaucoup s’auto-intoxiquer. Alors : c’est ta passion, c’est ta 2e famille, c’est important, tu es privilégié. Mais tu es là pour faire ton job, faire tes heures, être payé. Refuse le chantage affectif du travail-passion. Limite ton auto-chantage au travail-passion. La passion aussi, ça peut être destructeur, et ça donne aux autres une énorme arme pour te détruire.

    • C’est en effet terriblement difficile parfois de tracer une frontière.

      T’es du parti des perdants
      Consciemment, viscéralement
      Et tu regardes en bas
      Mais tu tomberas pas
      Tant qu’on aura besoin de toi

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