Je comprends que des gens craquent

Je ne sais pas si j’ai grandi, mais j’ai vieilli. J’ai appris. J’ai vu. J’ai entendu. J’ai ressenti. Et je comprends, je comprends maintenant toutes sortes de choses que je ne comprenais pas il y a dix, vingt, trente ans.

Maintenant, je comprends que des gens pètent les plombs. Je comprends que des gens craquent. Je comprends que des gens basculent, dans la folie, dans le crime, dans la fuite, dans l’irréparable.

Je comprends que des gens craquent. Je comprends que des hommes tuent leur femme, je comprends que des femmes tuent leur homme, je comprends que des parents tuent des enfants, je comprends que des enfants tuent des parents. Je comprends que des gens fuient. Je comprends que des gens s’effondrent. Je comprends que des gens s’emmurent dans le silence. Je comprends que des gens deviennent fous. Je comprends que des adultes hurlent de douleur. Je comprends que des gens se détruisent eux-mêmes. Je comprends.

Je comprends que des gens craquent. Je comprends que ça puisse arriver. Je n’excuse rien, je ne justifie rien, mais je comprends. Je n’ai pas tout vu, mais j’en ai vu assez pour comprendre. Je ne sais pas tout, mais je comprends. Je n’accepte pas, mais je comprends.

La devise de Georges Simenon était :

Comprendre et ne pas juger.

Je comprends que des gens craquent. Ça arrive. Ça ne devrait pas arriver. Mais ça arrive. C’est cohérent. Ça ne vient pas de nulle part. C’est cohérent avec tout le reste, avec tout ce qui fait la vie. C’est la vie — en tout cas, c’est la vie contemporaine telle que je la connais, c’est la vie dans mon coin de l’espace et du temps, Île-de-France, Europe du Nord-Ouest, début du XXIème siècle, an de grâce 2017. Je ne sais pas comment c’est ailleurs, je ne sais pas comment c’était avant — c’est peut-être pareil, c’était peut-être pire, ou pas, je ne sais pas, je ne voyage pas assez, je ne suis pas assez historien.

Mais, ici et maintenant, je comprends.

Georges Duby disait, parait-il :

L’Histoire est d’abord faite de l’immense peine des hommes.

Je comprends que des gens craquent. Pour tout dire, je ne comprends pas pourquoi il n’y en a pas plus qui craquent. Ou alors, c’est qu’on n’en parle pas. Par pudeur sans doute plus que par conspiration. Je ne comprends pas comment tant de gens font pour tenir, pour endurer tout ce qu’ils endurent. Je ne comprends pas comment cette société fragile encaisse tous les coups qu’elle encaisse. Je ne comprends pas comment tout ça tient encore debout. Je ne comprends pas comment certains tiennent encore debout.

Je comprends comment la vie bouffe les vivants. Je comprends comment des gens souffrent en silence. Je comprends comment les peines et les souffrances s’accumulent. Je comprends les pollutions, chimiques et psychiques, je comprends les allergies, je comprends les canicules, je comprends les toxiques, je comprends les toxines. Les fatigues, les avanies, les humiliations. La lassitude, la résignation, le désespoir. Je comprends comment des gens sont rongés. Discrètement et de l’intérieur. À bas bruit, comme on dit maintenant. Combustion lente, comme on dit en chimie. Oxydoréduction. Délitement. Souffrance. Usure. Attrition. La lassitude. La peine. La fatigue.

La fatigue, la fatigue, la fatigue.

Je comprends comment les systèmes bouffent les vivants. Je comprends comment, en particulier, le système capitaliste néo-libéral et ses boursouflures médiatiques valorisent les psychopathes, cultivent les prédateurs, encouragent les carnassiers. Décomplexés ! Une société humaine digne de ce nom devrait mettre les nuisibles hors d’état de nuire ; celle-ci fait exactement l’inverse.

Il faut des jeunes qui aient envie de devenir milliardaires.

Les nuisibles ne sont pas ceux qui craquent, ce sont ceux qui amènent d’autres à craquer. Ce sont ceux qui détruisent les autres, par cupidité ou par perversion. Le feu tue. La pression tue. La cupidité tue. Je comprends ceux qui craquent, usés, pillés, détruits. Je comprends ceux qui essayent de se venger. Je comprends ceux qui sont perdus, égarés, éparpillés. Je comprends ceux qui, en désespoir de cause, retournent la violence du système contre eux.

Je comprends comment certains vivants dévorent d’autres vivants. Je comprends que les dévorés craquent.

Je comprends comment la vie peut devenir insupportable, je comprends comment certains n’en veulent plus.

Les coups de marteau que tu te donnes sur la tête
T’aideront pas à comprendre, l’existence est si bête
Que certains en veulent plus, parfois sautent par la fenêtre
Si t’y as rechappé, c’est que t’etais pas prête

Je comprends que des gens craquent. Je ne sais pas combien parmi ceux qui craquent avaient une petite bête dans leur tête, qui a guetté pendant des années des fissures, qui les a minés de l’intérieur. Je ne comprends pas tout, mais je comprends que des gens craquent.

Je comprends.

Je comprends et je ne sais pas quoi faire.

Je ne sais pas quoi faire pour celles et ceux que je vois près de craquer, parfois tout près de moi.

Je ne sais pas quoi faire pour ne pas craquer moi-même. Je ne sais pas si je ne craquerai pas un jour, tôt ou tard. Je sais que c’est pas passé loin. Mais c’est passé. Ça reviendra peut-être.

Je fais de mon mieux, comme tout le monde, faute de mieux.

Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux.

Parfois, quand se termine une année, quand passe mon anniversaire, quand se termine telle ou telle séquence, je pousse une sorte de soupir de soulagement : je n’ai pas craqué. J’ai survécu. Je suis passé à travers. Je ne suis pas mort. Je n’ai pas craqué. Je ne me suis pas tué. Je n’ai tué personne. Je n’ai blessé personne.

Parfois, je me dis que j’attends la fin comme un soulagement. J’attends le moment où on n’aura plus besoin de moi, et où tout ça pourra tourner sans moi. J’attends le moment où je serai à mon tour hors d’état de nuire. J’attends la fin de ce cauchemar.

J’aimerais bien voir la vie autrement que comme un mauvais moment à passer.

J’aimerais bien voir la vie comme autre chose qu’une suite de mauvais moments à passer.

Parfois j’y arrive. Mais parfois je n’y arrive pas.

Je comprends que d’autres n’y arrivent pas non plus.

J’aime les hommes qui sont ce qu’ils peuvent
Assis sur le bord des fleuves
Ils regardent s’en aller dans la mer
Les bouts de bois, les vieilles affaires
La beauté d’Ava Gardner

Bonne nuit.

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3 commentaires pour Je comprends que des gens craquent

  1. Anonyme dit :

    Quel monde néolibéral? En France on est dans un monde collectiviste, rien ne peut être fait sans l’état et les collectivités! On vit dans un monde d’individualités agglomérées et structurées pour qu’il n’y ait pas de croisements d’intérêts trop puissants susceptibles de provoquer des bouleversements de l’organisation actuelle. Chacun est responsable de sa destinée, de sa manière de faire, de sa rédemption ou pas. Voter avec les pieds, c’est possible. Choisir son boss c’est possible. Tout envoyer bouler, c’est toujours possible. Evacuer ses drivers et tout recommencer, c’est possible. Dés lors que cela ne concerne que notre humble personne, c’est possible. Ce qui manque ce sont parfois les outils mais surtout la volonté et la capacité d’anticipation. Allez hop, une petite pastille de lithium!

    • Merci pour ce petit catéchisme néo-libéral. Je suis sûr que vous êtes sincère. Moi aussi j’aurai pu réciter un tel credo, il y a une vingtaine d’années, quand j’avais la moitié de mon âge actuel. Et puis j’ai vu, j’ai vécu, j’ai ressenti, j’ai compris beaucoup de choses. Je sais que je ne vous convaincrai pas. C’est la réalité, c’est l’expérience de la réalité, c’est l’empathie pour vos semblables, qui vous convaincront. Peut-être passerez-vous au travers des gouttes. Bonne chance.

  2. Blossom dit :

    Magnifique partage. Merci

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