Je voudrais comprendre

Parfois j’ai l’impression d’être largué.

Je n’arrive pas à suivre. Je n’arrive plus à suivre.

J’ai mon rhumatisme
Qui devient gênant
Ma pauvre Cécile
J’ai soixante-treize ans

Je vois des choses passer et me dépasser. Je ne vois plus que des choses qui me dépassent.

Des choses arrivent. Je ne les comprends pas. J’essaie de les comprendre, et puis non, décidément, je n’arrive pas à les comprendre. Et je me dis que je ne les comprendrais peut-être jamais.

Par exemple, j’entends parler de « quantum computer » — en français, ordinateur quantique. Je crois comprendre assez bien les ordinateurs qu’on appellera désormais « classiques » — disons, les machines de Von Neumann. Les bits, les octets, les micro-processeurs, les systèmes d’exploitation, ça je comprends, je crois que je comprends. J’ai essayé de comprendre ce qu’on entend par « ordinateur quantique ». J’ai essayé de comprendre ce qu’on entend par « qubit ». Par moments, je crois avoir compris des bribes. Mais au final, je n’y arrive pas. Je réessaierai évidemment. Peut-être que je suis resté trop peu doué en probabilités. Peut-être que je ne comprendrai jamais… Peut-être qu’il est trop tard pour moi…

Par exemple, j’entends parler de « blockchain » — je ne sais même pas comment c’est traduit en français. Je crois avoir compris à peu près en quoi ça consiste techniquement, mais je ne comprends pas l’intérêt. Je lis ici et là que c’est révolutionnaire, que ça a le potentiel de changer le monde, mais je ne vois pas. Je vois un machin qui nécessite de traiter et faire transiter à travers le monde en permanence des quantités de données colossales, à un coût énergétique vertigineux (et ne parlons pas de l’empreinte carbone). Je lis que ce machin va permettre de décentraliser ce qui auparavant nécessitait un référent de confiance — j’en déduis que cela va permettre à quelques multinationales cupides de court-circuiter toujours plus les Etats démocratiques et participer de la balkanisation et de la féodalisation du monde… Mais peut-être que je me trompe… Peut-être que je suis juste « à côté de la plaque » … Peut-être que je ne comprendrai jamais… Peut-être qu’il est trop tard pour moi…

Par exemple, j’entends parler de « big data » et de « data science » — je crois qu’on ne traduit pas en français. J’ai lu beaucoup sur ces sujets. Il y a quatre ans, aux premiers temps de ce blog, j’avais même fait quelques gros billets bien gras sur le sujet. J’ai toujours du mal à croire — le mot est important : croire — tout ce qu’on nous annonce autour de cela. J’ai du mal à croire au « déterminisme assisté par ordinateur » . Je n’ai toujours pas lu « The Circle » de Dave Eggers, je verrai peut-être un jour son adaptation sur un écran. J’ai lu « The Perfect Match » de Ken Liu sur le même sujet. Je lis les chroniques d’Evgeny Morozov. J’ai fait quelques tutoriels sur R et autres outils. Mais au fond, peut-être, probablement, au final, at the end of the day, je ne comprends pas bien tout ça. Je n’en sais pas assez, je n’en comprends pas assez, pour me faire une opinion claire. Peut-être que je ne comprendrai jamais… Peut-être qu’il est trop tard pour moi…

Je pourrais décliner d’autres exemples. Là, j’ai pris des exemples dans les sciences et techniques, il y a d’autres exemples dans ce domaine, et il y a d’autres domaines. Peut-être même trop d’exemples. Beaucoup trop. Trop d’exemples de choses que j’aimerai comprendre, mais que, quand j’essaie, je n’arrive pas à comprendre.

Je ne crois plus que ce soit juste un problème de temps. Je ne crois pas non plus que ce soit un problème d’interférences physiques, telles que, par exemple, la pollution de l’air, les pollens, les vagues de canicule, ou le mauvais sommeil.

Peut-être que si je me concentrais sur un seul et unique sujet, je me sentirai mieux. Je pourrai me cacher dans une tour d’ivoire. J’ai appelé ça « la tentation de la complexité » . Je n’y ai jamais cédé. Et peut-être bien que maintenant c’est trop tard pour y céder, on ne devient pas un spécialiste après quarante ans, n’est-ce pas ? Peut-être qu’il est trop tard pour moi…

J’ai dans les bottes des montagnes de questions

Est-ce un problème de croire ou de comprendre ?

Est-ce parce que je vis dans un pays déclinant, la France, ou dans des sphères décadentes, qui sont désormais trop à l’écart de l’avant-garde, trop petits, trop bornés — et que moi-même, incidemment, je suis ainsi devenu dépassé, ringard ? Pas fier de la France ? Make France Great Again ? La France peut-elle encore épater le monde ? Et moi dans tout ça ?Est-ce juste pour moi qu’il est trop tard, peut-être trop tard ?

Est-ce parce que j’ai été usé par deux décennies dans « l’informatique » ? Deux décennies de « hype », de « buzz » et d’ « evangelists », deux décennies de « révolutions » toutes plus ou moins bidons, d’obsolescences programmées et de marketing forcené, de l’ « extreme machin » à l’ « agile bidule »…  Deux décennies qui m’ont rendu sceptique et honteux. Comment sort-on de « la honte de l’informatique » ? Est-ce que pour moi il est trop tard ?

Je n’arrive plus à comprendre.

Je n’arrive plus à m’enthousiasmer pour les sciences et les techniques. Ni pour l’histoire et la géographie. Ni pour quoi que ce soit.

Je n’arrive plus à croire au progrès.

Je n’arrive plus à croire.

Il y a parfois des exceptions, mais elles ne durent pas. Il y a eu un bref printemps, appelé « le moment Mélenchon » ,  quelques semaines où j’ai cru intensément, jusqu’au 23 avril 2017 à vingt heures. Et puis plus grand’chose. Et puis la vie me rattrape. C’est pas ma vie, de toutes façons.

J’essaie, pourtant, j’essaie.

Je voudrais comprendre. Je voudrais croire. Je voudrais être.

Qui s’immisce et se partage
L’innocence immaculée
De mon âme d’enfant sage
Je voudrais comprendre

J’ai retrouvé du travail, mais je n’ai pas de projet personnel ni professionnel. It’s just a job!

Je m’adapte, je veux juste gagner ma vie honnêtement pour vivre et contribuer à faire vivre ma famille. À force de m’adapter, je suis devenu incapable de me projeter.

J’ai lu il y a quelques semaines un billet intitulé « Life without a destiny » , daté du 21 mai 2017 sur le blog de Susan Fowler, ex-employée d’Uber, ingénieur informaticienne désormais plus célèbre pour avoir participé à la chute du répugnant Travis Kalanick que pour ses travaux sur les micro-services et la haute disponibilité. Ce billet est fascinant. Extrait et traduction — il faudrait traduire ce billet en entier :

My life is so different. I have no singular destiny, no one true passion, no goal. I flutter from one thing to the next. I want to be a physicist and a mathematician and a novelist and write a sitcom and write a symphony and design buildings and be a mother. I want to run a magazine and understand the lives of ants and be a philosopher and be a computer scientist and write an epic poem and understand every ancient language.

Ma vie est tellement différente. Je n’ai pas de destin singulier, pas de vraie passion unique, pas de but. Je papillonne d’une chose à l’autre. Je veux être un médecin et une mathématicienne et une romancière et écrire une sitcom et écrire une symphonie et concevoir des bâtiments et être une mère. Je veux diriger un magazine et comprendre la vie des fourmis et être une philosophe et être une informaticienne et écrire un poème épique et comprendre toutes les langues mortes.

J’ai déjà écrit il y a quelques mois un billet intitulé « Être soi » , daté du 30 mars 2017, qui se concluait en somme par :

Je crains la futilité, je crains la fatalité, et je crains l’insignifiance. Je fais toujours attention, mais je crois que je suis né par hasard, et je crains de n’avoir aucune mission à accomplir, aucun message à délivrer.

J’essaie encore de m’accrocher aux branches, en me répétant qu’il y a une nuance entre être pas grand’chose et être rien.

Je repense de plus en plus au dernier refrain d’une belle chanson de Michel Delpech, mort le 2 janvier 2016 sans avoir atteint les soixante-treize ans, « Quand j’étais chanteur » :

Pour moi, il y a longtemps qu’c’est fini
J’comprends plus grand’chose, aujourd’hui
Mais j’entends quand même des choses que j’aime
Et ça distrait ma vie

Il faut que j’arrive à me dire que la vie n’est pas finie.

Il faut que j’arrive à me dire que des jours heureux viendront.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Je voudrais comprendre

  1. Audrey dit :

    Très inspirant merci 💜

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