Le point de fusion

Billet écrit dans la nuit

J’aime le moment où je sens que je m’endors.

J’aime le moment où je sens que je me rendors.

J’aime ce moment, j’aime ces moments, pas simplement parce que je sens le repos qui arrive enfin.

J’aime le moment où le flot de pensées commence à sortir de son lit, à déraper, à diverger, à délirer. Littéralement.

C’est le moment où mon cerveau change subtilement de rythme, et où je réalise qu’il pense tout seul, où je constate que je ne décide plus à quoi je dois penser, où j’observe fabriquer des pensées.

C’est le moment où toutes sortes d’associations, d’aberrations et d’illuminations commencent à apparaître, sans que je puisse plus rien y faire.

C’est le moment où toutes sortes d’idées, d’images, de phrases, qui étaient comme congelées, chacune à leur place, commencent à fondre, à couler et à se mélanger.

C’est le point de fusion.

Je suis convaincu depuis longtemps de l’importance du sommeil dans le fonctionnement du cerveau. Je ne sais pas si, par exemple, « le rêve est la voie royale vers l’inconscient », mais je suis persuadé que le cerveau travaille pendant le sommeil. Je suis persuadé que pendant toutes ces heures, il tourne et retourne des idées, il combine et recombine, il essaie et réessaie.

Jadis je pensais pour le sommeil à de bêtes métaphores de maintenance informatique : le cerveau défragmente, indexe, range, met à jour, nettoie. Aujourd’hui je suis convaincu que le cerveau pendant le sommeil fait bien plus que de la maintenance. Je suis même tenté de penser que le cerveau pense plus, pense mieux, pendant le sommeil que pendant l’éveil.

L’endormissement : pour le corps, c’est une immobilisation, un passage à un état plus solide. Pour le cerveau, c’est une sorte de liquéfaction : ça permet aux fluides psychiques de se répandre, de se mélanger, d’interagir. L’endormissement, c’est un dégel.

Le réveil : pour le corps, c’est le retour au mouvement, un passage à un état plus fluide. Pour le cerveau, c’est une glaciation, une solidification : les fluides psychiques gèlent, s’arrêtent là où ils sont, ne se mélangent plus, n’avancent plus. Le réveil, c’est un gel.

Je suis convaincu depuis longtemps que la créativité est avant tout une affaire de mélanges, de touillages, de recombinaisons, de réagencements. Essayer, essayer, essayer.

Quand on est éveillé, on peut forcer le cerveau à essayer de mélanger, à combiner et à recombiner, mais il résiste spontanément à nos gros doigts maladroits et limités. Et puis il a d’autres choses à faire. Il doit surveiller l’environnement immédiat, gérer les stimuli et les menaces, piloter le corps en mouvement, suivre ce qui se passe. Il enregistre tout ce qu’il peut enregistrer — mais parfois les importances, les détails, ou les connexions, n’émergeront que plus tard. Il ne peut pas tout faire en même temps !

Quand on s’endort, le cerveau se met à recombiner, tout seul, à vive allure, sans résistance, sans limites. Et surtout sans se soucier de l’environnement immédiat, sans guère de stimuli extérieurs, sans être encombré par le corps, sans interfaces à gérer. Et là, justement, il peut vraiment faire quelque chose de ce qu’il a enregistré précédemment, à comprendre les importances, les détails, et les connexions. Il a du temps !

Alors le cerveau pendant le sommeil, ça donne tout et n’importe quoi. C’est le but. Il faut essayer beaucoup de combinaisons pour avoir la possibilité d’en trouver des pertinentes. Il faut beaucoup d’itérations pour que certains systèmes convergent enfin vers quelque chose. On n’essaiera jamais assez. On n’itérera jamais assez.

Mais ce n’est qu’à l’endormissement et au réveil, autrement dit au passage du point de fusion, qu’on peut accéder fugitivement à des résultats émergents, à des combinaisons gagnantes, à des attracteurs étranges.

Il fut un temps, quand je vivais seul, où je gardais sur ma table de nuit de quoi écrire. Et il m’arrivait fréquemment, en pleine nuit ou au réveil, de griffonner frénétiquement quelques mots pour essayer de garder quelque chose des idées qui m’avaient traversé l’esprit pendant le moment des rêves. C’était la plupart du temps juste incompréhensible à la relecture.

Aujourd’hui, je ne vis plus seul, et je n’ai pas de quoi écrire sur ma table de nuit. Je n’ai que mon iPhone, et c’est un mauvais outil pour noter précipitamment des idées confuses et des mots éparpillés. Les rares notes nocturnes que j’y ai prises se sont avérées incompréhensibles à la relecture.

Je ne comprendrais par exemple probablement jamais pourquoi, le 21 juillet 2013, j’ai rêvé d’un barbu ressemblant à Paul Krugman (ou à Nassim Nicholas Taleb), et qui disait à moi et à un ami, à Stockholm (ou à Copenhague) : « Five twenty, gentlemen, five twenty », sur un ton de révélation d’un secret d’Etat.

Mais le cerveau continue à essayer, j’en suis sûr, toutes les nuits, une fois passé le point de fusion. Combiner, recombiner, mélanger, remélanger, tenter, retenter.

Et il faut continuer à essayer, tous les jours, aux passages du point de fusion. Essayer d’attraper les combinaisons qui ont surnagé, essayer d’attraper les formes qui ont émergé, essayer d’attraper des suites de mots, essayer de comprendre, essayer de voir plus loin.

Essayer d’attraper, littéralement, ce à quoi je n’avais pas pensé.

Attraper ce à quoi je n’aurais pas pensé.

Attraper ce qui m’avait échappé.

Mais qui pourtant était là. Tout ça c’est dans ma tête. Toutes les pièces de tous les puzzles.

C’est ma consolation lorsque j’ai du mal à m’endormir : plus le sommeil sera lent à venir, plus le point de fusion sera sensible. Quand le sommeil vient très vite, le point de fusion est presque impossible à attraper. Donc, je dormirai moins longtemps, je serai peut-être moins reposé, mais j’aurai une meilleure chance de peut-être attraper quelque idée.

C’est ma consolation lorsque le sommeil est haché, typiquement lors d’une vague de chaleur : il y aura plusieurs allers et retours, mon cerveau passera et repassera plusieurs fois par le point de fusion. Donc, je dormirai mal, je serai peut-être moins reposé, mais j’aurai plus d’occasions de peut-être attraper quelque idée.

Mais peut-être que tout cela est juste grotesque. Peut-être que je suis juste en train d’essayer de glorifier le manque de sommeil qui, avec les vagues de pollution, de pollens et de chaleur, me ruine la santé. Peut-être que je ferai mieux d’aller juste dormir, sans rien en attendre.

Le réveil parfois est pénible.

Bonne nuit.

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