La route droite dans le désert

La route dans le désert est toute droite.

En début de matinée, la voiture est sortie de la métropole urbaine par une autoroute à deux fois six voies. Elle a traversé toutes sortes de zones en construction et de zones industrielles, par des autoroutes à deux fois trois ou quatre voies, certaines encore en construction. Les alentours étaient semi-arides, arides ou désertiques. Il y a eu des virages, des bretelles, des ronds-points. Toutes sortes de véhicules. Des engins de chantiers démesurés. Tout semblait neuf, en chantier, ou vide. Est-ce à ça que ressemble un pays neuf, un front pionnier, le Texas au XIXème siècle, la Sibérie au XXème siècle, Mars au XXIIème siècle ?

Et l’autoroute est devenue une route. Et la route est devenue toute droite. Et les alentours, ce n’était plus que du désert. Du pur désert. Le grand désert de sable. A perte de vue, à gauche et à droite.

Un peu plus tard, le conducteur sort de la route, dégonfle les pneus, et conduit dans les dunes. Très vite, tout repère disparaît, plus de pylônes électriques, plus rien. Le conducteur a ostensiblement laissé son GPS sur l’écran de démarrage, inerte. Les touristes ne comprennent pas comment il se repère. Les touristes se sentent perdus. Le conducteur tourne à gauche, à droite, monte, descend, adapte sa trajectoire à la courbure des dunes, un peu comme un skieur. Les touristes verront des chameaux, des oasis, des barbelés. Ils feront deux ou trois haltes, au milieu de nulle part, des photos dans les dunes, des photos avec des chameaux, des photos dans une oasis. Tu n’es qu’un touriste. Et la voiture revient vers la route. S’arrête à une station-service pour regonfler les pneus. Reprend la route.

La route dans le désert est toute droite.

Tu avais refusé de regarder la carte avant de partir, tu savais le nom de la destination, tu aurais vite trouvé la route, mais tu voulais être surpris. Tu as été surpris.

La route est toute droite. Elle monte et elle descend, mais elle est toute droite. Pendant combien, cinquante kilomètres ? Cent kilomètres ? Tu ne regardes ni les heures, ni la vitesse, pas plus que tu n’avais regardé de carte.

Tu repenses à la formule de Cixin Liu dans « The Dark Forest » :

Once I know where I am, then the world becomes as narrow as a map. When I don’t know, the world feels unlimited.

Quand je sais où je suis, alors le monde devient aussi étroit qu’une carte. Quand je ne sais pas, le monde semble illimité.

La route est toute droite. De part et d’autre de la bande de roulement, c’est les mêmes bandes latérales, parfaitement symétriques. D’abord, une bande de quelques mètres de sable, de cailloux et de graviers. Puis, une clôture métallique à laquelle s’agrippe un semblant de végétation. Puis, quelques rangées d’arbres, principalement des palmiers. Puis, une autre clôture métallique. Et enfin le désert. Le désert de sable jaune, ocre, blanc, orange, parfois rouge. Le désert de sable.

Au pied des rangées d’arbres, d’interminables tuyaux d’arrosage automatique. De temps en temps, on aperçoit une installation qui ressemble à une station de pompage pour alimenter les tuyaux. Les canalisations sont enterrées.

Sur des dizaines de kilomètres, des rangées d’arbres, autour de la route droite, dans le désert. Comme une sorte de long front pionnier. Comme une sorte de longue bande de terraformation.

De temps en temps, à gauche, à droite, ou des deux côtés, dans un creux, dans une sorte de vallon, une palmeraie s’enfonce au loin dans le désert, comme une longue épine verte. En apercevant l’une d’entre elles, tu demandes au chauffeur combien de temps il faut pour faire pousser une telle forêt. La réponse : Trente ans.

Trente ans.

Quel âge ont les arbres autour de cette route ? Trente ans aussi ?

Il y a trente ans, il y a quarante ans, cette route existait-elle ? Une simple piste dans le désert peut-être ? Pas d’asphalte, pas de clôtures, pas d’arbres, pas de canalisations enterrées, pas de tuyaux, pas de pompes. Rien d’artificiel, que du naturel : c’est-à-dire, ici, rien.

Qui a décidé, il y a dix, vingt ou trente ans, de faire cette route droite dans le désert, et ces rangées d’arbres irrigués dans le désert ? Qui de nos jours fait encore des projets à trente ans ? Quel est ce pays qui se projette à trente ans ?

Et dans trente ans, y aura-t-il des rangées d’arbres supplémentaires ? Et puis d’autres palmeraies ici et là ?

Est-ce de la folie ? Est-ce de la sagesse ?

Est-ce du gaspillage ? Est-ce visionnaire ?

D’où vient l’eau qui est pompée jusqu’ici ? De très loin. D’où vient l’énergie ? Du pétrole. Evidemment, du pétrole. Tant qu’il y aura du pétrole, on pourra faire pousser les arbres autour de la route toute droite dans le désert. Tant qu’il y aura du pétrole, on pourra prétendre ainsi faire reculer le désert. Ce pays vient du pétrole.

Ce pays, c’est les Émirats Arabes Unis, État fondé le 2 décembre 1971, il y a un peu moins de cinquante ans. Ce monde est étrange.

En 2011, dans « The Post-American World: Release 2.0 », le journaliste américain Fareed Zakaria notait :

The tallest building in the world is now in Dubai, the biggest factory in the world is in China, the largest oil refinery is in India, the largest investment fund in the world is in Abu Dhabi, the largest Ferris wheel in the world is in Singapore.

Le plus haut bâtiment du monde est à Dubai, la plus grande usine du monde est en Chine, la plus grande raffinerie pétrolière est en Inde, le plus riche fonds d’investissement du monde est à Abu Dhabi, la plus grande grande roue du monde est à Singapour.

Et la voiture roule sur la route toute droite dans le désert.

La température extérieure est insupportable. Mais on l’oublie très vite. La voiture est confortable et climatisée : on oublie la chaleur, il ne reste que la lumière. L’ivresse de la lumière et de la ligne droite. Est-ce cela le progrès ?

La voiture roule, tant qu’elle a de l’essence. Tant qu’il y aura du pétrole, on pourra faire rouler des voitures. Tant qu’il y aura du pétrole, on pourra maintenir une telle route droite dans le désert. Tant qu’il y aura du pétrole, on avance.

On avance, on avance, on avance.
C’est une évidence :
On a pas assez d’essence
Pour faire la route dans l’autre sens.
On avance.
On avance, on avance, on avance.
Tu vois pas tout ce qu’on dépense. On avance.
Faut pas qu’on réfléchisse ni qu’on pense.
Il faut qu’on avance.

Et qu’est-ce qu’on fera quand il n’y aura plus de pétrole ? On ne pourra plus rouler, on ne pourra plus climatiser, on ne pourra plus irriguer les arbres autour de la route droite dans le désert. On ne pourra plus vivre dans ces pays désertiques, en tout cas pas dans des tours de huit cents mètres, ni même de deux cents ou vingt mètres.

Qu’est-ce qu’on fera sans pétrole, ici comme ailleurs, partout en fait ?

Que sera devenue la route toute droite dans le désert dans trente ans ? Dans cinquante ans ? Dans cent ans ?

Qu’est-ce qu’il restera de tout cela dans trente ans ? Dans cinquante ans ? Dans cent ans ?

Qui fait encore des projets à trente ans, cinquante ans, cent ans ? Qui se projete encore à trente ans, cinquante ans, cent ans ? Qui se soucie de ce qui adviendra dans trente ans, cinquante ans, cent ans ?

Sur les photographies de ce vieux caillou
Trois milliards de fourmis qui courent après nous
C’est sympa, c’est marrant, mais on sera combien
Quand on aura vingt ans en l’an 2001

On posera nos valises, nos cantines en fer
Sur un bout de banquise, un coin de désert
Et on se lavera les dents avec des refrains
Quand on aura vingt ans en l’an 2001

La route dans le désert est toute droite.

Tu penses au XXème siècle et au XXIème siècle, à Sheikh Zayed et à Sheikh Mo, à Mao Tsé Toung et à Deng Xiao Ping.

Tu penses au capitalisme, à la pénurie et à l’abondance, à l’artificiel et au naturel.

Tu penses à Mars, tu penses à la terraformation de Mars telle qu’imaginée il y a trente ans par Kim Stanley Robinson. On devrait être en train de coloniser Mars, avec un plan à trente ans. Au lieu de cela, on continue à brûler du pétrole, à faire des guerres pour le pétrole, à précipiter le changement climatique global avec du pétrole… et parfois un peu du pétrole sert à tenter de repousser le désert. Tu ne sais pas comment qualifier tout ça, mais c’est comme ça. Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est comme ça. Tu n’y peux rien. Tu n’es même pas sûr d’arriver vraiment à le comprendre. Tu essayes. Tu voudrais comprendre.

Tu repenses souvent à la route droite dans le désert.

Quand t’es dans le désert
Depuis trop longtemps
Tu t’demandes à qui ça sert
Toutes les règles un peu truquées
Du jeu qu’on veut te faire jouer
Les yeux bandés

Bonne nuit.

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