Piste d’uchronie – Samedi 8 avril 2017, dix jours qui ébranlèrent l’Union Européenne

Ceci est le premier billet d’une série. Le principe : choisir un point de divergence, et essayer de développer. Ça vaut ce que ça vaut, mais ça tient en un billet de blog, soit mille à deux mille mots. C’est à ma portée, et je peux peu. Mais c’est toujours mieux qu’un tweet.

Point de divergence : Samedi 8 avril 2017.

Samedi 8 avril 2017, à midi, Benoît Hamon annonce le retrait de sa candidature.

La campagne de Benoît Hamon est un échec. Il a été abandonné et humilié. La seule motivation qui reste rue de Solférino, c’est de passer le seuil des 5% pour obtenir le remboursement par l’Etat d’une partie des frais de campagne.

La décision couvait depuis plusieurs jours. Benoît Hamon l’a imposée lors d’une brève réunion ce samedi matin, prenant de court tout l’appareil du parti.

Dans sa déclaration à la presse, Benoît Hamon se lâche : « Ma candidature ne sert plus qu’à empêcher la gauche d’accéder au deuxième tour. Ma candidature ne sert plus que de marche-pied au candidat des banques et du CAC 40. Je la retire donc. J’appelle à voter contre le candidat des banques et du CAC 40. J’appelle à voter pour la gauche, pour le progrès, pour l’espoir, pour l’avenir en commun. »

Alors tout s’emballe. Benoît Hamon est bruyamment accusé de trahison, principalement par tous ceux qui l’ont trahi depuis sa victoire à la primaire, Manuel Valls en tête. Mais au-delà du Parti Socialiste, c’est tout le pays qui s’emballe.

Depuis une dizaine de jours, Jean-Luc Mélenchon semblait pouvoir arriver au deuxième tour. Avec le retrait de Hamon, il semble assuré d’y arriver.

Le candidat de la France Insoumise est désormais le favori de l’élection présidentielle.

Dimanche 9 avril, les cent mille personnes venues sur le Vieux-Port de Marseille écouter Jean-Luc Mélenchon ressentent le vent de l’Histoire qui se lève.

L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme

La caste frissonnait depuis quelques jours, désormais elle panique.

Ce qui a été réellement écrit, par exemple l’éditorial du Figaro du lundi 11 avril, intitulé « Maximilien Ilitch Mélenchon » , n’est qu’un piètre apéritif.

Ce qui a été réellement dit, par exemple la sortie « Cette élection sent mauvais » de François Hollande, publiée le mardi 12 avril par Le Monde, n’est rien à côté de ce qui sort, jour après jour.

Ce qui a été réellement insinué, par exemple les délires autour de l’ALBA, les manipulations minables par des gentils auto-proclamés genre Joann Sfar, est minuscule à côté de ce qui déferle cette semaine, à présent que Jean-Luc Mélenchon est devenu, non seulement, le candidat de la gauche unie, mais aussi le favori de l’élection présidentielle.

Toute la semaine, la Bourse de Paris baisse, les marchés obligataires baissent, l’euro baisse, la finance folle s’affole.

Les horoscopes (également appelés sondages) basculent dès le lundi, puis ne bougent plus : au premier tour, Mélenchon 25%, Le Pen 20%, Macron 20%, Fillon 18% ; au deuxième tour, Mélenchon vainqueur dans tous les cas de figure. Dans tous les sondages.

La violence des médias, la violence des éditocrates, la violence des maîtres de l’Europe n’a plus de limites. Hollande, BHL, Juncker, Merkel, tous sont en furie. La chasse au Mélenchon est ouverte. Les accusations les plus insensées fusent.

Les commentateurs britanniques observent une reprise du « Project Fear » de la campagne du « Remain » du printemps précédent. En cas de victoire de Mélenchon, la France sera ravagé par des séismes et des sauterelles, la peste et le choléra, l’inflation et la déflation, les chars vénézuéliens et les guerilleros russes, Charybde et Gomorre, Sodome et Scylla, et plus si affinités.

Mais ce déferlement se révèle inefficace, voir contre-productif. Les horoscopes ne bougent pas.

Après un long entretien avec le président de la Commission Européenne, Jean-Claude Juncker, François Hollande décide d’annoncer, dans un entretien publié le vendredi 14 avril dans la presse régionale, son soutien à Emmanuel Macron. Cela coûte dès le lendemain 1 à 3 points dans les horoscopes à son ancien conseiller. Il ne faut pas suivre les conseils d’un alcoolique.

Dimanche 16 avril, un million de personnes se massent à Toulouse pour le grand meeting en plein air du candidat Mélenchon. Même sur CNews, les commentateurs doivent reconnaître qu’ils ne trouvent pas de précédent récent. Même sur BFMTV, les commentateurs sont obligés de reconnaître la dynamique Mélenchon. Des ralliements improbables sont murmurés.

La peur a changé de camp.

Sur Twitter, le hashtag #KeepCalmAndVoteMélenchon est en TT et n’en bouge plus.

Lundi 17 avril, Manuel Valls demande solennellement au président Hollande d’invoquer l’article 16 et de reporter les élections présidentielles, pour « sauver la démocratie ».

Le même jour, le président du Conseil Européen, Donald Tusk, annonce dans un communiqué la convocation d’un Conseil Européen extraordinaire trois jours plus tard, avec pour seul ordre du jour : la situation en France. Les mauvaises langues murmurent que le pion Hollande a été convoqué par le proviseur.

Au même moment, un tiers des Commissaires Européens, dont Jean-Claude Juncker et Pierre Moscovici, s’affichent à Bercy pour soutenir un Emmanuel Macron plus zozotant et ridicule que zamais. Déçu, Jean-Claude Juncker termine la journée dans un des nombreux bars à vins du Cour Saint-Emilion tout proche, « histoire de pas être venu à Paris pour rien » aurait-il précisé.

Les marchés continuent leur dégringolade. Arnaud Leparmentier conseille aux Français d’ouvrir des comptes bancaires en Allemagne, en Suisse ou au Luxembourg. Jean Quatremer veut que Pierre Moscovici préside un gouvernement français en exil à Bruxelles. Gaspard Koenig appelle à la résistance armée depuis Dublin. Les horoscopes ne bronchent pas : Mélenchon 25%, Le Pen 20%, Macron 20%, Fillon 18%.

Mardi 18 avril, le meeting de Dijon, retransmis par hologrammes à Clermont-Ferrand, Grenoble, Montpellier, Nancy, Nantes et à la Réunion, réunit 70.000 personnes sur ces sept sites, et le double sur Internet.

On note la présence à ce meeting de Benoît Hamon. Sorti de sa réserve, lassé des torrents de boue que ses camarades de Solférino ont déversé sur lui, il a tenu à être là, au premier rang. Devant les caméras, il salue « l’élan irrésistible vers la victoire désirée pour un avenir désirable ».

On note aussi la présence dans la capitale bourguignonne de l’ancien président de la région Bourgogne et ancien maire d’Auxerre, Jean-Pierre Soisson. Cette présente est interprétée comme un heureux présage, car comme le disait Edgar Faure, ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent.

Jean-Luc Mélenchon termine ce dernier meeting en citant Paul Éluard.

La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie la vie à se partager.

Dans les sept sites, la foule chante « Résistance ! », « Jean-Luc Président ! », ou même plus trivialement « On va gagner ! »

Une main tendue une main ouverte

Plus aucun obstacle ne semble pouvoir désormais arrêter le candidat de la France Insoumise. Même ceux qui, comme Bernard Langlois, craignaient le pire, respirent et voient la victoire à portée de main.

Mercredi 19 avril, Jean-Luc Mélenchon visite l’usine de recyclage « Trivolution » à Lons-le-Saunier, en fin de matinée. Il déjeune avec des amis et des élus locaux, avant de repartir vers la capitale en milieu d’après-midi. Il est raccompagné en voiture à Dijon, où il doit prendre le TGV 6706 de 16h58, arrivée prévue à Paris Gare de Lyon à 18h37.

L’ « accident » a lieu sur l’autoroute A39, quelques kilomètres avant Dijon, à la hauteur d’Auxonne, vers 16h15. La voiture lancée à 120 km/h dérape soudainement sur sa gauche, percute le rail de sécurité, rebondit, s’embrase et explose au milieu de la chaussée. Une dizaine d’autres véhicules sont accidentés, en tentant d’éviter le véhicule en flammes. Il n’y a aucun survivant. Les corps sont à peine identifiables. Un automobiliste qui circulait en sens inverse déclarera plus tard avoir vu l’aile avant-gauche exploser, avant que la voiture ne quitte violemment sa trajectoire. Le capot sera retrouvé à plusieurs dizaines de mètres.

Mercredi 19 avril, ce qui domine l’actualité, c’est la menace terroriste et le dernier meeting de Marine Le Pen à Marseille. Le black-out médiatique exigé par le Ministère de l’Intérieur sur Auxonne tient jusque que vers 20h30. À la fin des journaux télévisés de 20 heures, il est annoncé que le candidat Mélenchon aurait été victime d’un accident. Le décès de Jean-Luc Mélenchon et des autres occupants de la voiture n’est annoncé qu’à 22 heures par une courte intervention du Premier Ministre, qui parle d’un « tragique accident ». Cette intervention sera considérée plus tard par les spécialistes de la communication non-verbale comme un sommet de dissonance cognitive, sinon de Schadenfreude.

Jeudi 20 avril, c’est la stupeur dans le pays. Personne ne croit à la thèse de l’accident. Le débat télévisé prévu ce soir-là sur France 2 est annulé. Le Conseil Européen Extraordinaire prévu l’après-midi est annulé. François Hollande reste à Paris.

Depuis le milieu de la nuit, de très nombreux incidents sont signalés un peu partout en France. Beaucoup de ces signalements sont bidons, mais les chaînes d’information en continu ont cessé de s’en soucier. Ils mélangent tout, la mort de Mélenchon, des manifestations spontanées, la menace terroriste, des attaques contre des soldats de la force Sentinelle, des manifestants en colère, ils mélangent tout.

La France Insoumise appelle à un rassemblement silencieux dans la soirée sur la Place de la République : il est interdit par le Ministère de l’Intérieur. Dans l’après-midi, dans plusieurs villes de provinces, des rassemblements de la France Insoumise sont dispersés sans ménagement devant les caméras. Des gens en pleurs sont aspergés de gaz lacrymogène. Dans la soirée, dans plusieurs lieux connus de la capitale, notamment les Champs-Elysées, des soldats tirent sur des inconnus qui ont tenté de les poignarder.

Qui a tué Mélenchon ? Pourquoi ? Comment ? Un simple sabotage ? Une bombe ? Un bazooka ? Un drone ? Un missile russe ? Un sniper ? Y a-t-il des traces d’explosifs ? Qui était le chauffeur ? Était-il musulman ? Kamikaze ? Drogué ? Bourré ? La voiture a-t-elle dérapé ou explosé ? Était-elle en bon état ? Perdait-elle de l’huile ? A-t-elle des boîtes noires ? Où était le colonel Moutarde ? Les réseaux sociaux et le Web en général débordent de faux témoignages et de fausses vidéos, de revendications et d’invectives, de rumeurs et de théories du complot, les plus grotesques éclipsant les plus sérieuses, et in fine cela ne fait qu’accroître la tension. Manifestants et terroristes, c’est du pareil au même. Manuel Valls fustige les « islamo-insoumis ». Les journaux télévisés de ce jeudi 20 avril semblent comme réalisés par Wes Craven. L’amalgame est élevé au rang d’oeuvre d’art.

La possibilité que le favori de l’élection présidentielle ait été assassiné est diluée dans l’esprit du grand public par un sentiment de chaos.

La France a peur.

Vendredi 21 avril, en fin de matinée, François Hollande donne une brève allocution télévisée. Il évoque en deux mots le « tragique accident d’Auxonne », et adresse ses condoléances aux familles des victimes « de tous les drames de cette semaine ». Il parle longuement du climat de tension et de peur dans le pays. Il annonce le renforcement de l’état d’urgence. Il annonce, « après consultation du président du Conseil Constitutionnel et du président du Conseil Européen », le maintien de l’élection présidentielle, afin « d’affirmer la force de nos valeurs et de nos institutions démocratiques face à tous ceux qui les menacent, de l’intérieur comme de l’extérieur, face à tous les extrêmes, de droite comme de gauche ».

Cela n’empêche évidemment pas les chaînes de télévision de relayer pendant toute la journée toutes sortes de rumeurs et d’amalgames, jusqu’à l’écœurement.

Samedi 22 avril, Libération titre : « Faites ce que vous voulez, mais votez Macron. »

Dimanche 23 avril, dans tous les bureaux de vote, il y a des bulletins « Benoît Hamon » et « Jean-Luc Mélenchon », bien que le premier se soit retiré, et que le second soit mort. L’absurdité est affligeante. L’abstention est massive. Le résultat : Macron 25%, Le Pen 24%, Fillon 22%, Mélenchon 10%, Hamon 10%.

Laurence Parisot conclut la soirée électorale par ce commentaire :

Demain, les marchés vont s’ouvrir partout sur la planète calmement.

Lundi 24 avril, le CAC 40 connaît sa plus haute progression en une journée depuis sa création : +19,58%. L’euro remonte face au dollar et aux autres devises. L’ordre est revenu. Business as usual.

Mardi 25 avril 2017, Jean-Luc Mélenchon est enterré au cimetière du Père-Lachaise, près de François Delapierre.

Jean-Claude Juncker avait prévenu, le jeudi 29 janvier 2015 :

Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.

Bonne nuit.

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5 commentaires pour Piste d’uchronie – Samedi 8 avril 2017, dix jours qui ébranlèrent l’Union Européenne

  1. C’est dommage, j’aurais bien aimé savoir comment allait gouverner le président Mélenchon…
    Mais je comprends la difficulté pour l’auteur. J’avais moi-même commencé à écrire une uchronie, où Hollande prononçait la dissolution de l’assemblée de telle façon que le second tour des législatives avait lieu peu de temps ***avant*** la date limite de dépôt des candidatures à la présidentielle… et je n’ai pas su imaginer la fin…

    • Comment aurait gouverné le président Mélenchon ? Ca a déjà été amplement traité, aussi bien par ses partisans que par ses adversaires. Je n’ai rien d’original à ajouter là dessus.
      Cependant, je sais bien que je n’aurais pas dû commencer ma série par cette piste-ci. Mais il fallait que je l’écrive, en un sens que je m’en débarrasse.
      La prochaine remontera plus loin, même si je n’en ai pas fini avec le passé récent.
      Merci en tout cas d’avoir lu cette chose. Je vous embrasse.

  2. Orgams dit :

    Le texte ma captivé, la direction du début me plaisait bien mais comme je savais que je lisais une uchronie j’attendais l’accident de parcoure ^^!

    Merci pour cette lecture

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