J’adorais les marchands de journaux

Il fut un temps où j’adorais les marchands de journaux.

Et puis, vendredi soir, Gare de Lyon, en attendant un train en retard, j’ai réalisé que ce temps est révolu. J’ai réalisé que les marchands de journaux me dégoûtent désormais.

Je précise : ce que j’appelle « marchands de journaux », ce sont des lieux où on vend des journaux. Les boutiques, grandes ou petites. Je ne parle pas ici des personnes, les marchands qui vendent des journaux. Je parle des lieux, et de ce qui y est vendu, exposé, proposé.

J’adorais les lieux où on vendait du papier — livres, carnets, journaux. J’adorais les lieux où on vendait de quoi lire. J’adorais y passer des heures. Dans toutes les villes où j’ai été amené à vivre, j’ai écumé les librairies et les marchands de journaux, je me souviens encore des lieux, des ambiances, je pourrais encore les situer sur les cartes de ces villes. Je me demande combien ont survécu à la « transformation numérique », et combien survivront encore dans quelques années.

J’ai adoré les journaux. J’ai adoré les marchands de journaux. J’ai peut-être même adoré les marchands de journaux plus que les journaux eux-mêmes. J’ai adoré pouvoir feuilleter des journaux, toutes sortes de journaux, tout autant que feuilleter des livres, toutes sortes de livres. J’ai le culte de l’imprimé, le respect de la chose écrite. Je l’ai déjà un peu évoqué, dans les premiers temps de ce blog.

Et puis ce vendredi soir, Gare de Lyon, en traversant un troisième marchand de journaux, j’ai réalisé que ça me dégoûtait. Je suis sorti précipitamment.

Quelque chose n’allait pas. Something was wrong, something was terribly wrong.

Le train était en retard, j’aurais pu passer encore dix minutes dans ce marchand de journaux, mais non, il fallait que j’en sorte, ça n’allait pas, c’était juste plus possible.

La prise de conscience a été brutale, mais au fond elle montait depuis longtemps, probablement depuis des années.

Qu’est-ce qui a été le déclic ?

Constater que, pour survivre, les marchands de journaux vendent de moins en moins de journaux et de plus en plus d’autres produits — boissons, sandwiches, gadgets électroniques, parfums, sacs, gadgets, verroteries et cochonneries en tous genres.

Constater que ce qui marche le mieux, ce sont les créneaux sordides tels que « presse people », « presse féminine », « presse masculine », « presse ethnique », etc. Tape-à-l’œil, identitaire, caricatural, régressif… Il faut bien vendre !

Observer la belle unanimité de la presse « d’informations générales » pour chanter les louanges du pouvoir qu’elle a contribué à fabriquer… Derrière l’apparente diversité des centaines de publications dans ces boutiques, se cachent une douzaine d’oligopoles. Toujours les mêmes.

Ou alors, ça a été les couleurs. Toujours les mêmes couleurs. Les mêmes accroches. Toujours les mêmes têtes. Peut-être le déclic a-t-il été d’apercevoir, coup sur coup, dans trois rayonnages différents, dans trois catégories différentes, Julie Gayet, Brigitte Macron et Carla Bruni ? Toujours les mêmes gens faux. Toujours les mêmes VIPs. Toujours les mêmes menteurs. Toujours la même soupe infecte.

Toutes ces couvertures fausses, retouchées, fardées, truquées…

Tout ce papier souillé par ces images d’un monde faux…

Toutes ces images d’un monde qui me dégoûte…

Un monde où je me sens à la fois complètement étranger, et complètement intégré. Etranger, parce que je ne sais pas bien jouer les règles de jeu, je déteste les règles du jeu, je hais tout ça (c’est mal la haine !). Intégré, parce que, comment dire, j’ai un emploi, un salaire, un crédit, des impôts, une maison, une femme, des enfants, j’ai tout, je fais partie du système !

Étranger, parce que je comprends trop bien les règles du jeu pour ne pas les détester, pour ne pas en avoir honte, pour ne pas les haïr. Intégré, parce que je joue quand même, j’ai pas le choix, faut bien vivre, j’ai peur d’être dépassé, j’ai peur de la misère, j’ai peur de mourir, j’ai peur d’être expulsé par le système.

J’ai honte, mais j’ai pas le choix. (Mais peut-être les deux termes de cette proposition sont-ils tous deux faux ?)

Je hais ce petit monde, mais c’est le mien.

Alors en ce vendredi soir sombre et pluvieux, c’est un peu tout ça que les marchands de journaux de la Gare de Lyon m’ont renvoyé à la gueule.

Je n’aime plus les marchands de journaux, comme je n’aime plus Noël, comme je hais les objets, comme je supporte de plus en plus difficilement toutes sortes de choses que j’ai pourtant jadis adorées.

Ce monde est faux, mais c’est le mien.

Il fut un temps où je ne le voyais pas comme ça.

Et puis voilà, aujourd’hui, je vois le monde comme je le vois, comme je crois qu’il est, et c’est pas beau voir, et comme tant d’autres, je me suis radicalisé.

Il fut aussi un temps où je pensais que l’imprimé échappait au peu à la laideur du monde, émergeait au-dessus de la sale écume du monde.

Et puis voilà, aujourd’hui, je vois que l’imprimé est aussi sale que le reste, aussi faux, aussi manipulateur, aussi pourri.

C’est cela qui m’est apparu avec une netteté déprimante ce vendredi soir.

Let me tell you why you’re here. You’re here because you know something. What you know you can’t explain, but you feel it. You’ve felt it your entire life, that there’s something wrong with the world. You don’t know what it is, but it’s there, like a splinter in your mind, driving you mad. It is this feeling that has brought you to me. Do you know what I’m talking about?

Le train en retard a fini par arriver, et j’ai quitté la gare avec mon passager. Dehors la pluie avait cessé.

Il parait qu’on s’habitue à tout.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour J’adorais les marchands de journaux

  1. Je comprends votre désarroi, c’est vrai. Dans votre texte je pense que vous parlez plus des boutiques de gare à l’enseigne « RELAY » que de marchands de journaux ou plutôt de marchands de presse indépendants. Relay continue de bénéficier d’avantages historiques mis en place spécialement pour cette enseigne qui appartient au groupe Lagardère, éditeur et ancien distributeur de presse avec NMPP (devenue Presstalis) de moins en moins de presse et de plus en plus de produits de diversification. Vous auriez pu noter, que vous n’avez pas le choix de l’enseigne pour acheter à la gare de Lyon, comme si seul Relay était capable de vendre de la presse en gare. Je me permets de vous signaler qu’au pied de la gare de Lyon rue de Bercy, il y a une grande Librairie-Presse, qui ne vend, ni boissons, ni cacahuètes avec l’un des derniers grands rayons de presse de Paris.

    • Merci pour ces précisions. Mais mon désarroi n’est pas directement lié à la Gare de Lyon. J’avais ressenti la même chose, des mois auparavant, à la Gare du Nord, à la Gare Montparnasse, sans parler du centre commercial qu’est devenue la Gare Saint-Lazare. C’est l’époque qui est comme ça. C’est notre époque. C’est à nous. C’est nous.

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