Sur l’actualité de la trilogie climatique de Kim Stanley Robinson

J’ai lu au milieu de cet été 2017 la « trilogie climatique » de Kim Stanley Robinson.

Plus précisément, j’ai lu le volume (sur Kindle) intitulé « Green Earth (The Science in the Capital Trilogy » publié en 2015, et qui reprend l’essentiel de « Forty Signs of Rain » (2004), « Fifty Degrees Below » (2006) et « Sixty Days and Counting » (2007).

C’est la deuxième grande trilogie de Kim Stanley Robinson, après sa « trilogie martienne » : « Red Mars » (1992), « Green Mars » (1993), « Blue Mars » (1996), déjà évoquée sur ce blog.

Cela faisait évidemment bien longtemps que je voulais lire cette « trilogie climatique ». Ce qui m’a décidé, ce sont les dernières nouvelles du changement climatique au début de cet été 2017, des épisodes suffocants vécus en Ile-de-France, à l’accélération de la liquéfaction de l’Inlandsis Ouest-Antarctique. Sur ce sujet en particulier, je conseille tout particulièrement l’article de Michel de Pracontal dans Mediapart en date du 28 juillet 2017, et intitulé « L’Antarctique, épée de Damoclès suspendue au-dessus de la civilisation » . L’expression « épée de Damoclès » elle-même est empruntée à Justin Gillis dans un article du New York Times en date du 30 mars 2016, intitulé « Climate Model Predicts West Antarctic Ice Sheet Could Melt Rapidly » .

Seule certitude : la consommation massive de combustibles fossiles depuis deux siècles a mis en branle un processus probablement d’ores et déjà irréversible, même si l’on ne connaît pas sa durée. Les habitants des Pays-Bas, de la Floride ou du delta du Gange ont du souci à se faire.

That was last month. C’était il y a un mois. C’était un mois avant que l’ouragan Harvey ne dévaste Houston (Greater Houston : 6,5 millions d’habitants) du 23 au 29 août 2017. Et j’écris ces lignes deux jours environ avant l’arrivée prévue de l’ouragan Irma sur Miami (Greater Miami : 6 millions d’habitants).

Dans les premières pages de la trilogie climatique, on lit :

When the Arctic ice pack was first measured in the 1950s, it averaged thirty feet thick in midwinter. By the end of the century it was down to fifteen. One August the ice broke. The next year the breakup started in July. The third year it began in May. That was last year.

Et plus loin :

The morning Post included an article informing Charlie that a chunk of the Ross Ice Shelf had broken off, a chunk more than half the size of France. The news was buried in the last pages of the international section. So many pieces of Antarctica had fallen off that it wasn’t big news anymore.

Ce livre a d’immenses qualités. Le style est vif, « straight to the point », droit au but. Les petites phrases lucides et sarcastiques pullulent. Il est érudit et instructif en toutes matières. Il ne passe pas à côté de son sujet.

Easier to destroy the world than to change capitalism even one little bit.

Mais bizarrement, ce livre m’a un peu déçu.

Le dernier tome, en particulier, m’a paru beaucoup trop idéal, facile, « cousu de fil blanc », supposant une somme de miracles complètement improbables. Et puis il se termine « en queue de poisson ».

Les personnages m’ont paru assez faibles, parfois presque interchangeables. Peut-être trop américains.

Et surtout, j’ai été égaré par l’expression trilogie climatique. Elle laisse penser que le livre parle essentiellement, sinon exclusivement, de problèmes climatiques. Ce n’est pas le cas. Le climat n’est que le premier thème, parmi de nombreux autres thèmes. De même qu’autour d’une intrigue principale se greffe des intrigues secondaires. Mais ici, à mon humble avis, il y a trop d’intrigues secondaires. Et il y a trop de thèmes secondaires. Et il y a surtout trop de thèmes secondaires qui m’ont semblé trop éloignés, trop inattendus, pour tout dire qui ne m’ont pas intéressé, qui m’ont lassé. Au final, ce livre m’a donné l’impression d’être dilué, trop dilué.

Ou alors, c’est que je ne comprends moi-même pas assez que le changement climatique, ce n’est pas le changement du climat, c’est le changement de tout. Peut-être que les thèmes secondaires sont moins secondaires que je ne l’ai ressenti. Peut-être que le solvant fait partie de la solution.

« I mean they’re trying to pretend it’s only about climate! When really it’s about everything — it’s everything change. »

Les deux trilogies, martienne et climatique, ont beaucoup en commun. Les deux parlent d’écologie, de terraformation, d’ingénierie climatique, de génie génétique.

Les deux trilogies développent une critique radicale du capitalisme. La trilogie climatique contient des pages impeccables et implacables, par exemple dans la troisième tome, contre la Banque Mondiale et autres institutions internationales supposées défendre le bien commun, mais qui ne défendent plus depuis longtemps que les intérêts des détenteurs de capitaux.

Economics is incorrigible. They call it the dismal science but actually it’s the happy religion.

La trilogie climatique est, entre autres, une très belle démonstration de l’incompatibilité entre la survie de l’écosystème et l’accroissement sans limite du capital financier. Il faudra que je revienne là-dessus. Il est très sain que le mot « anthropocène » soit de plus en plus connu ; il est très dommageable que le mot « capitalocène » reste presque inconnu.

It takes no great skill to decode the world system today. A tiny percentage of the population is immensely wealthy, some are well-off, a lot are just getting by, a lot are suffering. We call it capitalism, but within it lies buried residual patterns of feudalism and older hierarchies, basic injustices framing the way we organize ourselves. Everybody lives in an imaginary relationship to this real situation; and that is our world. We walk with scales on our eyes, and only see what we think.

La trilogie martienne a été écrite et publiée dans la première moitié de la décennie 1990. Elle parle d’un futur supposé se dérouler à partir de 2020. Vu de 2017, il semble clair que ce futur-là est remis à plus tard. Ca reste un roman sur le futur.

La trilogie climatique a été écrite et publiée dans la première moitié de la décennie 2000. Elle parle d’un futur non-daté, mais assez proche. Vu de 2017, on est juste déjà en plein dedans. C’est un roman sur un mélange de futur et de présent.

Le plus frappant dans la trilogie climatique c’est cela : c’est que c’est un roman de science-fiction déjà en partie réalisé. Un lecteur mieux informé et moins pressé que moi pourrait faire un pointage systématique :

Ce qui s’est déjà réalisé ; ce qui n’est pas encore réalisé.

Ce qu’on tient désormais pour imminent ou vraisemblable ; ce qu’on pense maintenant moins probable.

Ce à quoi on s’est déjà habitué ; ce à quoi on ne s’est pas encore habitué.

Ce que plus personne ne conteste ; ce que certains nient encore.

Le premier tome se termine par l’inondation catastrophique d’une grande métropole d’Amérique du Nord, sous l’effet combiné de fortes marées et d’un énorme ouragan tropical. Lire en juillet 2017 ce chapitre publié en 2004 fait irrésistiblement penser à New Orleans / Katrina / septembre 2005, et à New York / Sandy / octobre 2012. Quiconque le lira dans quelques mois pensera forcément à Houston / Harvey / août 2017 ou Miami / Irma / septembre 2017.

Et dans quelques années ? Combien y aura-t-il de métropoles noyées, en Amérique du Nord et ailleurs, et autres désastres ?

Détail remarquable : dans le roman, l’ouragan s’appelle Sandy. Mais la métropole concernée n’est ni New Orleans, ni New York, ni Houston, ni Miami, je vous laisse deviner.

Dreams don’t want to be remembered.

La trilogie climatique de Kim Stanley Robinson est un de ces nombreux travaux qui laissent ce goût amer : On savait.

On savait que les eaux montaient et allaient monter. On savait que certaines régions allaient avoir beaucoup plus chaud en été. On savait que d’autres régions allaient avoir beaucoup plus froid en hiver. On savait que le changement climatique allait rendre les phénomènes extrêmes encore plus extrêmes. On savait.

On savait. On était prévenus. On avait été prévenus. On savait que ça allait arriver. Depuis longtemps. Depuis très longtemps. Alors comment a-t-on pu quand même en arriver là ?

« We know, but we can’t act. »

Je crains que cette amertume ne devienne une des couleurs dominantes des prochaines années, sinon des prochaines décennies.

Le petit président français, celui qui se prend pour Jupiter, collectionne ces dernières semaines les phrases malencontreuses, parmi lesquelles j’ai retenu celle-ci, prononcée le 28 août 2017 :

Il ne faut jamais céder aux Cassandre.

Cassandre est un personnage de la mythologie grecque qui me fascine depuis longtemps. Le personnage de Cassandre est ainsi résumé par Wikipedia :

Cassandre reçoit d’Apollon le don de prédire l’avenir mais, comme elle se refuse à lui, il décrète que ses prédictions ne seront jamais crues, même de sa famille.

Il y a très longtemps, j’ai entendu dans une émission de radio un long entretien avec Michel Debré, co-fondateur de la Vème République. Le journaliste lui demandait ce qu’il pensait du surnom de « Cassandre de la République » dont il avait été affublé à la fin de sa carrière. Debré finit par répondre que ça ne le gênait pas tant que ça, parce que, au fond, à la fin, « Cassandre avait raison ».

Le complexe de Cassandre est une de mes obsessions personnelles. Je l’ai déjà évoqué. Je l’évoquerai sûrement encore.

En attendant…

Meanwhile humanity is exceeding the planet’s carrying capacity for our species, badly damaging the biosphere. Neoliberal economics cannot cope with this situation, and indeed, with its falsely exteriorized costs, was designed in part to disguise it. If the Earth were to suffer a catastrophic anthropogenic extinction event over the next twenty years, which it will, American business would continue to focus on its quarterly profit and loss. There is no economic mechanism for dealing with catastrophe. And yet government and the scientific community are not tackling this situation either, indeed both have consented to be run by neoliberal economics, an obvious pseudoscience. We might as well agree to be governed by astrologers.

Bref, si vous avez l’occasion de lire ou de feuilleter la trilogie climatique de Kim Stanley Robinson — l’agrégat « Green Earth » ou les trois volumes « Forty Signs of Rain », « Fifty Degrees Below » et « Sixty Days and Counting », allez-y, vous ne perdrez pas votre temps. C’est notre monde. C’est le monde où nous vivons, où nous allons devoir continuer à vivre, ou à survivre.

Bienvenue au XXIème siècle.

Bonne nuit.

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