Hommage à Fred Vargas

Je viens de finir la lecture de « Quand sort la recluse », le dernier roman de Fred Vargas.

Ce billet a juste pour but de dire que j’ai adoré ce livre, que j’adore cet auteur, d’essayer de dire pourquoi, et d’inciter à le découvrir.

C’est une collègue qui m’avait fait découvrir Fred Vargas, il y a une dizaine d’années. C’était la période avant et après la naissance de ma fille. C’était peut-être la période la plus heureuse de ma vie. Mais la vie n’est pas finie. Je me suis remis à Fred Vargas il y a quelques années.

Je n’ai pas lu tous les romans de Fred Vargas, je n’ai pas tout compris à ceux que j’ai lus, mais je n’ai jamais été déçu. J’ai surtout retenu trois parmi ceux lus il y a dix ans (« Pars vite et reviens tard », « Sous les vents de Neptune » et « Dans les bois éternels ») ; et les deux derniers (« Temps glaciaires » et « Quand sort la recluse »). Ça laisse de la marge. La vie n’est pas finie. Fred Vargas n’a que soixante ans.

Curieusement, j’ai beaucoup moins retenu les intrigues qu’un certain art des personnages, un certain art de la promenade, et surtout un certain art de la pensée.

Un certain art des personnages

Les personnages de Fred Vargas, notamment les personnages récurrents, ont une densité, une consistance, une épaisseur qui me frappe toujours. Ils sont pleins. Ils savent des choses. Ils ressentent des choses. Ils ont des qualités et des défauts. Ils ne se cachent pas. Ils ont une histoire, ils ont un terroir, ils ont des racines et des cicatrices.

Ces personnages sont des gens instruits, construits, voire savants. Ils n’ont pas été à l’école pour rien. Ils n’ont pas été définis par des salles de sport, abrutis par des tablettes ou hypnotisés par la télévision. Ils ont leurs lubies. Ils sont intéressants. Ils savent des choses. En fait, la plupart des personnages de Fred Vargas pourraient être des personnages principaux. Rares sont les personnages qui sont traités comme habituellement les personnages secondaires, un peu négligés, bâclés, flous, parce que voués à rester dans l’ombre. Tous sont dans la lumière. Tous sont en trois dimensions.

Ces personnages laissent aussi une grande place aux animaux. Dans un roman de Fred Vargas, on apprend toujours beaucoup sur les animaux, et sur comment faire de la place aux animaux.

De la même manière, ils laissent de la place au passé. Et au monde extérieur. Ces romans ne sont pas des huis clos. Il y a de l’espace, il y a du temps, il y a des animaux, des végétaux. Les personnages sont pleins et l’univers est complet.

Faut-il préciser que ces personnages sont attachants ? Très attachants. Le plus fascinant est le personnage principal (il y en a quand même un), Jean-Baptiste Adamsberg. Mais je garde une tendresse particulière pour Adrien Danglard (peut-être à cause de sa situation familiale, de son goût pour les citations, ou de son manque de place). Le fait est que Danglard ne sort pas grandi de La Recluse, mais je lui reste attaché.

Un certain art de la promenade

Jean-Baptiste Adamsberg, c’est un homme qui marche, même et surtout quand il ne sait pas où il va. C’est un homme qui pense en marchant.

Les paupières étaient closes mais pas tout à fait, laissant une fine fente ouverte, comme on le voit aux yeux des chats. D’aucuns disaient que l’on ne pouvait pas toujours savoir si le commissaire était en veille ou en sommeil, parfois même en marchant, et qu’il errait aux limites de ces deux mondes. Peut-être était-ce en ces moments, se dit Veyrenc en ouvrant le dossier du Dr Cauvert, qu’Adamsberg pensait. Peut-être étaient-elles là, ces brumes à travers lesquelles il voyait.

J’ai retenu — mais peut-être ma mémoire me trompe — de « Pars vite et reviens tard » des très longues traversées de Paris, peut-être même jusqu’à la banlieue Nord. Je me demande sincèrement si le film tiré du livre arrive en rend compte. Il traîne sur le disque dur de ma box, depuis des semaines, il faudra que j’essaie.

J’ai retenu de « Sous les vents de Neptune » une promenade au départ d’Ottawa, sur la rive Nord de la rivière des Outaouais — donc en fait au Québec, sauf si ma mémoire me trompe –, où Adamsberg se perd littéralement. La spécialité d’Adamsberg, c’est de se perdre pour mieux pouvoir se retrouver. Comment peut-on se perdre en longeant une rivière ? Comment peut-on se perdre dans Paris ? Il faut suivre Adamsberg pour le comprendre.

J’ai retenu de « Temps glaciaires » — c’est plus récent — les mystères d’un forêt des Yvelines, les mystères d’une île perdue au large de l’Islande, et puis Robespierre, évidemment.

Je retiendrai de « Quand sort la recluse » — entre autres — un long passage en Charente-Maritime, entre Saint-Porchaire et l’île de Ré, avec une fuite dans les bois jusqu’à être littéralement réveillé par les griffures des noisetiers, puis un dialogue avec un frère en forme d’extraction dentaire mentale.

— Non, dit-il sur le ton du commandement. Dormir. C’est pendant le sommeil que l’inconscient fera le boulot.
— Il a du boulot ?
— C’est un gars qui ne ferme jamais l’œil, surtout la nuit, dit le médecin en riant encore. Avec vous, pour le coup, il ne va pas chômer.
— Et que va-t-il trafiquer ?
— Dissoudre les derniers dégâts laissés par l’extraction dentaire, domestiquer le souvenir, amadouer la recluse et surtout, la dissocier d’avec la mère. Et si vous ne le laissez pas faire, ces dégâts reviendront en cauchemars, de nuit d’abord, de jour ensuite.

Un certain art de la pensée

Mes séquences préférées sont les « tempêtes sous un crâne » de Jean-Baptiste Adamsberg. On y suit la pensée, verbale et non-verbale, analytique mais pas seulement, elliptique, touffue. Je ne suis pas un grand littéraire, mais je connais assez peu d’auteurs capables d’entraîner ainsi le lecteur dans le torrent d’une pensée qui se construit, se déconstruit, se contredit, se corrige, souvent se perd, parfois aboutit. J’adore toutes les métaphores sur le cheminement des bulles de pensées, des proto-pensées, verbales, non-verbales, pré-verbales. J’adore quand vient le moment où les contradictions et possibilités vont se cristalliser, quand la fonction d’onde va s’effondrer, quand quelque chose va enfin apparaître, ce que j’appelle parfois le point de fusion.

Les secousses de la marche, de la déambulation, mettent en mouvement les micro-bulles gazeuses qui se promènent dans le cerveau. Elles bougent, se croisent, se cognent. Et quand on cherche des pensées, c’est une des choses à faire.

J’adore cet art de gratter, de gratter tant que ça gratte, de gratter même si objectivement il n’y a plus rien à gratter.

J’adore cet art de la pensée, qui passe parfois par le sommeil, le travail de l’inconscient et toutes ces sortes de choses.

— À présent, à vous de penser, Adamsberg.
— Je ne sais pas penser.
— Alors dormez.

J’adore cet art de pensée, cerné et menacé par nos engins du diable.

Avant de se conformer aux ordres médicaux, Adamsberg consulta ses messages. Le psychiatre semblait oublier qu’avec les portables, il n’était plus possible de dormir. Ni de déambuler, de surveiller les mouettes au-dessus des poissons morts, de laisser se croiser les bulles gazeuses.

J’adore cet art de tourner et retourner les mots, le sens des mots, les sens de mots, comme le torrent retourne les cailloux, combine et recombine, assemble, dés-assemble et ré-assemble, souvent ça ne tient pas, parfois ça s’emboîte, et enfin un sens apparaît. Le sens des mots, les sens des noms propres, des prénoms, des noms de lieux, l’étymologie, les jeux de mots aussi parfois, des mots anciens qui reviennent et qui semblent inventer — par exemple, dans la Recluse : céler, étoc, blaps, et j’en oublie déjà.

Bref.

Bref, j’adore les romans de Fred Vargas, et j’espère que d’autres les découvriront et les adoreront aussi à leur tour.

Bonne nuit, dormez bien.

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