Piste d’uchronie – Dimanche 5 juillet 2015, le printemps de l’euro

Ceci est ma troisième tentative uchronique. Elle vaut ce qu’elle vaut. Ce n’est qu’une fiction. Pour plus de contextes, je ne saurais trop vous recommander le livre de Yanis Varoufakis, « Adults in the Room » . Vous pouvez aussi relire les « pistes de lectures » associées au 13 juillet 2015, ici et , ou d’autres réflexions indexées sous le mot-clef « 13 juillet 2015 » . Et bon anniversaire à la ratification du Traité de Maastricht, c’était il y a 25 ans aujourd’hui exactement.

Point de divergence : Dimanche 5 juillet 2015.

Dimanche 5 juillet 2015, porté par la victoire du « Non » au référendum sur le dernier ultimatum de la troika, Alexis Tsipras applique le plan de Yanis Varoufakis, incluant un système de paiements parallèle excluant, à terme, de facto, la Grèce de la zone euro.

Slowly the magnitude of the victory was soaking into him and saturating him.

Il est 22 heures à Athènes lorsque Yanis Varoufakis rentre dans le bureau d’Alexis Tsipras, au Palais Maximos. Athènes et toute la Grèce sont en effervescence. La victoire du « non » (« όχι ») au référendum est considérable. Plus de 55%. Peut-être 60%. Peut-être plus. On ne sait pas encore. Mais c’est énorme. Quelques minutes auparavant, Yanis Varoufakis a lu une allocution devant les caméras, et publié un dernier billet sur son blog :

In 1967 foreign powers, in cahoots with local stooges, used the tanks to overthrow Greek democracy. In 2015 foreign powers, in cahoots with local stooges, used the banks to overthrow the Greek government. (…) For five months, our government raged against the dying of the light. We are still at it. Today, we are calling upon all Europeans to rage with us so that the flickering light does not dim anywhere, from Athens to Dublin, from Helsinki to Lisbon.

Malgré (ou à cause de) tout ce qui a été infligé à la Grèce depuis 2009, 2010, 2012, depuis l’élection de Syriza le dimanche 25 janvier 2015, et depuis l’annonce du référendum le vendredi 26 juin 2015, le blocus monétaire organisé par la BCE.

Malgré (ou à cause des) pressions, malgré les médias, malgré les sondages.

Malgré les suppliques plus ou moins cryptiques, telles que celle éthylique de Jean-Claude Juncker, le lundi 29 juin 2015 :

Il ne faut pas se suicider parce qu’on a peur de la mort.

Les Grecs ont voté « oxi » (« non ») à plus de 60%. Les sondages annonçaient 40%. Le score final sera 61,3%.

Alexis Tsipras a beaucoup tergiversé ces dernières semaines. Pour une bonne partie de Syriza, ce référendum devait être un prétexte pour capituler face à la troika, et pour tenter de durer au pouvoir, quitte à scinder le parti, à se débarrasser de son aile gauche, à faire une coalition avec la droite. Et quitte surtout à infliger au pays un troisième mémorandum, une troisième purge, une troisième catastrophe. Le pouvoir a un prix.

Typiquement, le samedi 20 juin, préparant le prochain sommet européen, Yanis Varoufakis s’était trouvé complètement isolé dans ses préconisations, comme il le raconte dans son livre « Adults in the Room » :

It only makes sense to go down that road if we mean to respond to their threat with ones of our own: that we shall respond to the ECB’s aggressive move by deferring unilaterally the redemption of the €27 billion of the ECB’s SMP-era Greek government bonds to some distant future date; and that we shall activate the parallel payments system that I first introduced to you last February. If we are not prepared to respond this way, we should surrender tomorrow.

Presque personne n’avait prévu un succès du vote « Non », et encore moins un succès aussi large.

Alexis Tsipras est un réaliste. Ces 61,3% sont l’occasion d’affirmer son pouvoir personnel, et de remettre à leur place toute l’aile droite de Syriza, de Dragasakis à Chouliarakis. Et de reprendre la main face à la troïka. Et de prendre le leadership en Europe. On ne capitule pas avec 61,3% !

61,3 % !

Porté par 61,3% des électeurs grecs, Tsipras va appliquer les préconisations de Varoufakis. Quelques minutes avant minuit, il passe à la télévision. L’ultimatum de la troika du 25 juin est rejeté. Les négociations doivent continuer. La dette doit être reprofilée, et priorité donnée à l’économie productive et à l’emploi. En attendant, état d’urgence. Défaut partiel sur les obligations de la BCE de droit grec. Système de paiement parallèle.

Alors donc au petit matin du lundi 6 juillet, la « crise grecque » est repartie de plus belle.

L’escalade verbale continue. Citons notamment le très subtil Sigmar Gabriel (oui, c’est un « social-démocrate »), dans la nuit du 5 au 6 juillet :

[Tsipras habe die] letzte Brücken eingerissen, über die Europa und Griechenland sich auf einen Kompromiss zu bewegen konnten.

La presse réactionnaire se déchaîne, de « Bild » au « Monde », et ce n’est pas beau à voir.

La séance du mardi 7 juillet au Parlement Européen, à laquelle Alexis Tsipras a tenu à participer personnellement, voit se succéder les tombereaux d’injures des européistes professionnels, de Guy Verhofstadt à Daniel Cohn-Bendit. Voyous ! Assassins de l’Europe ! Voleurs ! Faux-monnayeurs ! Agents de Poutine ! Gauchistes ! Fainéants ! En face, Pablo Iglesias, Nigel Farage et Jean-Luc Mélenchon prennent la parole pour défendre le choix exprimé 48 heures auparavant par 61,3 % des électeurs grecs.

Le mercredi 8 juillet, l’EuroGroup se réunit sans Varoufakis, refoulé par des vigiles à l’entrée du bâtiment du Conseil Européen, devant les caméras du monde entier. The world is watching.

Le jeudi 9 juillet, en visite en Bolivie, le Pape François observe :

Le nouveau colonialisme adopte des visages différents. Parfois, c’est le pouvoir anonyme de l’idole argent : des corporations, des prêteurs sur gages, quelques traités dénommés « de libre commerce » et l’imposition de mesures d’ »austérité » qui serrant toujours la ceinture des travailleurs et des pauvres. Les évêques latino-américains le dénoncent avec une clarté totale dans le document d’Aparecida quand ils affirment : ‘Les institutions financières et les entreprises transnationales se fortifient au point de subordonner les économies locales, surtout, en affaiblissant les États, qui apparaissent de plus en plus incapables de conduire des projets de développement au service de leurs populations.’

Le système de paiements parallèle démarre. Sur le papier, il semble fragile, mais il tient. Il est vrai qu’il a derrière lui de très forts soutiens, mobilisés depuis des mois, notamment sur les campus nord-américains. Il y a d’une part les économistes néo-keynésiens coalisés par Jamie Galbraith. Il y a d’autre part toutes sortes de geeks ravis de mettre les mains dans l’embryon d’une vraie monnaie électronique, mieux que m-Pesa, Orange Money ou BitCoin. La puissance de calcul ne manque pas. Les cerveaux non plus. Génération Sanders.

Ce système permet à l’économie grecque de continuer à fonctionner sans la BCE, sans les banques contrôlées par la BCE et fermées par la BCE, sans la monnaie de la BCE.

Dans l’après-midi du lundi 13 juillet 2015, Romaric Godin caractérisait ainsi la monnaie de la BCE :

L’euro devait être une monnaie qui rapprochait les peuples. Ce devait être la monnaie de tous les Européens. Or, cette crise a prouvé qu’il n’en est rien. On sait que, désormais, on peut priver certains habitants de la zone euro de l’accès à leur propre monnaie. Et que cette privation est un moyen de pression sur eux. Il sera donc bien difficile de dire encore « l’euro, notre monnaie » : l’euro est la monnaie de la BCE qui la distribue sur des critères qui ne prennent pas en compte le bien-être des populations, mais sur des critères financiers dissimulant mal des objectifs politiques.

Le nouveau système grec est fragile.

Mais l’euro-système lui aussi est fragile.

Comme l’a souvent expliqué Mario Draghi, président de la BCE depuis 2011, ce système ne peut tolérer le retrait du moindre de ses membres, fut-il le plus insignifiant. Ainsi le 27 novembre 2014 à Helsinki :

… it should be clear that the success of monetary union anywhere depends on its success everywhere. The euro is — and has to be — irrevocable in all its member states, not just because the Treaties say so, but because without this there cannot be a truly single money.

Super-Mario, pyromane redevenant pompier

Mario Draghi a participé à l’asphyxie de la Grèce depuis l’annonce des élections le 29 décembre 2014, puis à toutes les phases d’aggravation après la victoire de Syriza le 25 janvier 2015. Il a lui-même organisé la fermeture des banques grecques dès l’annonce du référendum, à partir du samedi 27 juin 2015. Il a, plus qu’aucun banquier central avant lui, soufflé sur les braises de la panique bancaire (« bank run »). Il ne peut pas revenir là dessus.

Mais il constate, jour après jour, que la Grèce arrive à fonctionner sans la BCE. Comme il l’explique en privé : on a bâillonné la Grèce pour l’empêcher de respirer, mais on n’a pas pu lui boucher le nez. D’autant moins que les grandes sociétés américaines de paiements (Visa, American Express, MasterCard) ne jouent pas le jeu du blocus. La plupart des cartes de crédit fonctionnent encore en Grèce. Et le système parallèle monte en puissance, jour après jour. Et la BCE n’y peut rien.

Alors Mario Draghi doit se concentrer sur l’autre partie : la Grèce ayant fait partiellement défaut, qui va assumer les pertes ? À tous les niveaux, de nouveaux appels de fonds sont inévitables. Et ne parlons pas du système Target-2, où les positions de l’Europe du Sud plongent dans les abysses, tandis que la position allemande dépasse désormais les mille milliards d’euros. Les prochaines réunions du Conseil des Gouverneurs s’annoncent intenables. Pyromane à Athènes, Super-Mario redevient pompier à Francfort. L’euro-système peut s’écrouler comme un château de cartes. L’euro a commencé à baisser sur les marchés. Les actions des sociétés financières s’effritent. La peur va s’en mêler.

Bref, Mario Draghi plus que jamais veut négocier.

Mais à la réunion suivante de l’EuroGroup, le samedi 11 juillet, Schäuble et ses minions (Finlande, Estonie, Slovaquie, Autriche) font monter les enchères, coupant à plusieurs reprises la parole au président de la BCE, mais aussi à la directrice générale du FMI. Les requins sentent l’odeur du sang.

Pour les ultra-européistes, la Grèce doit être mise hors-la-loi. La Grèce doit être traitée comme un État voyou. L’Etat grec doit être mis sous tutelle directe de Bruxelles. Tous les ministres de Syriza doivent être emprisonnés à La Haye. Tous les fonctionnaires non-essentiels doivent être renvoyés sur le champ. Tous les actifs de l’État grec doivent être transférés à une institution ad’hoc au Luxembourg, en attendant d’être vendus au plus offrant. Vae victis. The Empire never ended.

Contrairement à une idée assez répandue, il ne s’agit pas pour les ultra-européistes de juste exclure la Grèce de la zone euro (« Grexit »). Il s’agit au contraire de la garder, mais soumise. Il faut la garder sous contrôle, il faut la garder asservie, il faut continuer à lui faire assumer les créances qu’on lui a mises sur le dos depuis 2009, pour sauver les banques françaises et allemandes. Depuis le premier mémorandum de 2010, les dettes sur le dos de la Grèce sont comme les réparations sur le dos de l’Allemagne après le Traité de Versailles en 1919 : la clef de voûte d’un système financier cruel, voué à sa seule perpétuation.

Et puis, plus que jamais, pour les maîtres de l’Europe, il faut faire un exemple. Si les Grecs ont gain de cause, alors en décembre ce sont les Espagnols qui voteront mal. Puis les Portugais, puis les Italiens, et pourquoi pas les Français ?

Cela fait des semaines, sinon des mois, que l’idée de putsch, le projet de putsch, le désir de putsch, s’expriment ouvertement, dans la presse européenne comme dans la presse internationale.

Après tout, ce ne sera qu’un énième putsch au nom de l’euro, après l’Irlande en 2010, l’Italie en 2011, la Grèce déjà deux fois, Chypre en 2013… business as usual, en somme… juste peut-être un peu plus bruyant. La « souveraineté limitée », de Brejnev à Merkel.

Le remplaçant d’Alexis Tsipras a déjà été choisi depuis plusieurs semaines. Il s’agit de Stavros Theodorakis, leader de To Potami, un petit parti d’opposition de « centre gauche » pesant 6% de l’électorat. La bascule est programmée. Ce vendredi 10 juillet, il est à nouveau de passage à Bruxelles, invité par Jean-Claude Juncker à venir prendre le verre de l’amitié. Une semaine plus tôt, on pensait qu’il suffirait juste d’un petit coup de pouce.

Seulement, il y a eu les 61,3% de « Oxi ». Il y a le système de paiements alternatif de Galbraith et Varoufakis. Il y a l’Etat grec qui reprend le contrôle. Il y a le peuple grec. Il y a aussi le reste de l’Europe qui observe. Un spectre hante l’Europe…

Les banques n’ont pas suffi. Il va falloir les tanks.

Le pouvoir est au bout du fusil.

Le lundi 13 juillet, en marge du Conseil Européen à Bruxelles, un comité restreint réunit Angela Merkel et François Hollande, assistés par Donald Tusk. Comme tous les dialogues franco-allemands depuis 2011, ce dialogue à trois tourne au monologue.

Nous n’avons plus le choix. Les contacts ont été pris. Une grande partie de l’armée grecque est prête à appuyer la prise de pouvoir de Theodorakis, si et seulement si une impulsion vient de l’extérieur. L’état-major de l’armée de terre est prêt. Mais l’armée de l’air risque de rester loyale. Il faudra qu’elle soit neutralisée. Il faut donner l’étincelle. Il n’y a pas d’alternative. Il n’y a qu’une seule puissance de la zone euro qui dispose d’un porte-avions et qui est capable de prendre le contrôle de l’espace aérien grec. Et puis, un dégât collatéral est si vite arrivé, même avec les guidages GPS, surtout avec les guidages GPS. Il n’y a pas d’alternative. Et puis, cela convaincra Wolfgang qu’il faut sortir les budgets militaires du calcul des déficits publics, puisqu’ils participent à la discipline monétaire. Cela aidera votre réélection, François. C’est l’intérêt de l’Europe. Europa über alles. Nous n’avons plus le choix. Il n’y a pas d’alternative. Faites votre devoir.

Le porte-avions Charles-de-Gaulle quitte Toulon le jeudi 16 juillet 2015, après le retour précipité d’une partie de ses effectifs, montés à Paris pour participer au défilé du 14 juillet. Il prend la direction de la Méditerranée orientale, pour appuyer des opérations contre Daech en Syrie et en Irak.

Comme le permet la Constitution de la Vème République, seul un nombre extrêmement restreint de personnes sont impliquées dans l’opération. Ni le Conseil des Ministres, ni le Parlement ne sont informés. Seuls le Président, le Premier Ministre, le Ministre de la Défense et le directeur de la DGSE savent exactement ce qui se prépare.

Peu de gens réalisent que l’étrange prophétie de Wolfgang Münchau dans le Financial Times daté du 4 mars 2012 va prendre corps :

Mr Weidmann proposed last week that Germany’s Target 2 claims should be securitised. Just think about this for a second. He demands contingent access to Greek and Spanish property and other assets to a value of EUR 500bn in case the eurozone should collapse. He might as well have suggested sending in the Luftwaffe to solve the eurozone crisis.

Le coup d’État est programmé. L’opération « Vache-Qui-Rit » aura lieu le 20 juillet. C’est un bon jour pour un coup d’État.

Sending in the Luftwaffe.

Dans tous les médias de l’Union Européenne, à commencer par les chaînes d’information en continu, la propagande anti-grecque tourne depuis longtemps à plein régime, elle franchit en ce week-end du samedi 18 juillet de nouveaux paliers.

Ça parle de mutineries imminentes dans l’armée grecque, de bataillons prêts à aller faire rendre gorge aux rouges.

Ça accuse des militants de Syriza d’avoir jeté des bébés hors de leurs couveuses dans un hôpital dans l’Attique, pour protester contre les restrictions budgétaires.

Ça parle de charniers découverts dans le Péloponnèse, à Timisoaros.

Ça évoque des rumeurs d’ambassades de pays créditeurs (Pays-Bas, Allemagne, Luxembourg) attaquées à coups de cocktails Molotov.

Ça parle de tentatives de prises d’otages dans divers sites touristiques en Crète.

Ça suggère des frappes humanitaires pour sauver la démocratie.

Ça parle de soldats dans les rues et de colonnes de fumées dans le ciel.

Sur Twitter, le hashtag #ThisIsACoup frémit.

Lundi 20 juillet 2015, en fin d’après-midi, François Hollande est seul dans son bureau au Palais de l’Elysée. Il prépare une allocution qu’il donnera en fin de soirée, quand tout sera terminé.

Il avait rêvé de frapper la Syrie deux ans plus tôt aux côtés des Américains. Il va frapper la Grèce pour le compte des Allemands. Quel destin pour l’ancien président du Conseil Général de Corrèze !

Des Rafales ont survolé à haute altitude Athènes, Corinthe et Le Pirée depuis ce matin.

Dans les prochaines heures, les tanks devraient commencer à rouler dans les rues d’Athènes et d’autres grandes villes de Grèce. Et un regrettable accident devrait bientôt frapper le Palais Maximos, siège du gouvernement. Tout est en ordre.

François Hollande avait demandé à ne pas être dérangé. Mais le téléphone sonne. C’est le Président des États-Unis.

Peu de gens ont vu ou entendu Barack Obama en colère. François Hollande pourra se vanter de faire partie de cette élite-là.

— Je sais tout François. Et je ne suis pas le seul. What the hell are you doing, François? 

J’ai reçu un appel de notre ami Erdogan. Son message : si un membre de l’OTAN participe à un coup d’Etat dans un autre pays de l’OTAN, la République de Turquie considérera qu’elle ne fait plus partie de l’OTAN. J’ai aussi reçu un appel de Xi Jinping. Il tenait à me faire savoir le port du Pirée n’est pas l’ambassade de Belgrade. Il est minuit à Pékin et il m’appelle pour me dire ça, for God’s sake! Et je m’attends à recevoir sans doute un coup de téléphone du camarade Poutine, qui va probablement m’expliquer les liens centenaires entre les Églises orthodoxes de Grèce et de Russie.

— But…

— Quoi ? Shut up! Taisez-vous, François ! Taisez-vous et écoutez-moi ! Savez-vous qui est le sénateur Bernie Sanders ? You should! Il est à Athènes depuis une semaine, il est à Maximos aujourd’hui. Et il y a à Athènes d’autres parlementaires américains, et des universitaires américains, et des journalistes américains ! Vous voulez qu’ils fassent partie de vos dommages collatéraux ? Is that what you want?

Shut up, François!

Shut the fuck up François! Et tout ça pour quoi ? Pour ne pas avoir à restructurer la dette grecque, c’est-à-dire les dettes de vos putains de banques de merde ! Et c’est à peine 300 milliards de dollars ! C’est même pas le PIB du Tennessee ! Et Jack Lew et Larry Summers m’ont refait le topo, les swaps que vous proposent les Grecs depuis février, et tout le reste, c’est complètement raisonnable ! Et vous voulez faire la guerre pour ça ? La guerre ! Vous avez perdu la tête ou quoi ? Are you insane, François?

— So what?

— So what? SO WHAT??? Stop this, François!

— What should we do?

— I’ll tell Angela what to do. Serious matters are dealt with Angela. I’ll send Larry. We’ll see.

— But…

— Shut up François. Just shut up, OK? Stop this bullshit! Abort! Do it! Do it now! NOW!

Obama raccroche. Hollande se rassoit. Dénoue sa cravate. Appuie sur un bouton. « Jean-Yves ? On annule tout. Hara-kiri pour Vache-Qui-Rit. » Monsieur Petites-Blagues jusqu’au bout.

La démission de Wolfgang Schäuble, « de son plein gré, pour raisons de santé », est annoncée vendredi 24 juillet après la fermeture des marchés.

Il est remplacé par Ursula Von Der Leyen. Elle ne connait pas grand’chose aux questions monétaires, mais elle est la dauphine d’Angela Merkel.

L’Eurogroup se réunit le lundi 27 juillet à Bruxelles.

Première surprise : le retour de Yanis Varoufakis.

Premier point à l’ordre du jour : élire un nouveau président, le mandat de deux ans et demie de Jeroen Dijsselbloem étant échu au 21 juillet. Une semaine auparavant, la reconduction de Jeroen Dijsselbloem semblait une formalité. Nouvelle surprise, c’est l’Espagnol Luis de Guindos qui est élu à l’unanimité moins quatre voix. Un homme de droite, mais un Espagnol. Un ministre d’un pays du Sud, endetté, assisté, feignant !

Et les surprises continuent. Le ton a changé. Michel Sapin est redevenu disert, créatif, bavard, affable, comme libéré, délivré. Mario Draghi a repris de l’assurance, lui aussi. Les anciens minions de Schäuble, à commencer par le Slovaque Peter Kazimir, sont désorientés. Yanis Varoufakis est presque effacé pour cette première réunion. Il se rattrapera plus tard.

Et surtout, pour ceux qui s’intéressent au fond, des propositions qui étaient trois mois auparavant celles de Varoufakis, sont devenues, dûment reformulées, celles d’Ursula Von Der Leyen.

On n’en fera qu’une bouchée / De l’impossible

Il n’y a pas de troisième mémorandum. Il n’y a plus de chantage à la dette. Sans publicité, Mario Draghi éponge ses pertes, lève toutes les restrictions qui pesaient sur les banques grecques et participe à la relance de la machine économique, en Grèce et ailleurs. La BCE devient graduellement une banque centrale comme les autres, qui finance de moins en moins discrètement les Etats, qui assume son rôle de prêteur en dernier ressort, qui assure liquidité et fluidité.

Les perroquets savants qui, comme Pierre Moscovici, n’avaient pas de mots assez durs contre l’irresponsabilité et l’irréalisme des propositions grecques, n’ont maintenant pas de mots assez élogieux pour l’audacité et la pertinence des nouvelles propositions allemandes. Jeroen Dijsselbloem ne vient plus aux réunions de l’Eurogroup, et se fait remplacer par Henk Kamp, ministre de l’Economie. Jean-Claude Juncker s’invite aux fins de réunions, et fait savoir qu’il préfère largement l’ouzo au cognac.

Les réunions de l’Eurogroup deviennent bimensuelles. Toutes sortes de décisions qui avaient été décrétées « impossibles », « illégales », « anti-économiques », « communistes », « contraires aux traités européens », « nécessitant une révision des traités donc invraisemblables », « absurdes » sont prises et deviennent effectives en douceur. Le « reprofilage » de la dette grecque est validé fin septembre, sans tambours ni trompettes.

L’économie grecque se remet rapidement du blocus du début de l’été. Elle enregistre de très importants investissements, notamment italiens, turcs, russes et chinois. La Grèce sera au carrefour du nouveau projet de gazoduc Turkish Stream (Izmir – Corinthe – Tarente) et du grand projet chinois One Belt, One Road (OBOR pour les intimes).

L’Eurogroup entend désormais se saisir d’autres dossiers. D’abord, le « reprofilage » d’autres dettes souveraines (Luis de Guindos espérant ainsi convaincre l’électorat espagnol de reconduire son parti au pouvoir). Ensuite, la mise en oeuvre de mécanismes coordonnés de recyclage des excédents et de financement des déficits. Et puis tout le reste. Compléter la zone euro. Bâtir ce qui n’a jamais été bâti.

En quelques sessions, l’Eurogroup devient l’institution européenne la plus transparente et la plus ouverte. Les ordres du jour détaillés et les compte-rendus intégraux sont publiés sur le web. Des experts de tous horizons sont conviés à venir présenter leurs travaux et leurs propositions. Être invité à plancher devant l’Eurogroup devient aussi tendance qu’être au programme des TED talks.

Le samedi 31 octobre 2015, interrogée sur l’idée d’ « euro-bonds », relancée la veille à New York par Larry Summers lors d’une conférence sur les nouveaux produits financiers souverains et les FinTechs, Angela Merkel répond, à la surprise générale :

Wir schaffen das.

Le lundi 7 décembre 2015, Time Magazine annonce sa « Person of the Year » : « The New, Radical Eurozone ».

Les élections en Espagne le dimanche 20 décembre 2015 voient la tranquille victoire d’une coalition de gauche menée par Podemos. Pablo Iglesias se prépare à devenir le Premier Ministre de l’Espagne, et le troisième chef de gouvernement « de gauche radicale » en Europe, après Alexis Tsipras.

La veille de Noël, jeudi 24 décembre 2015, Luis de Guindos annonce, « pour clarifier la situation » , sa démission de la présidence de l’Eurogroup. Il se murmure que Yanis Varoufakis pourrait lui succéder. Après tout, il reste le seul macro-économiste du groupe, et il est de facto devenu l’un des principaux architectes de la transformation radicale de la zone euro.

C’est un grand Européen.

On dirait que c’est la Noël
Là-bas, tout en haut, dans le ciel
Fais pas le con, passe-moi tes vibrations

Jean Monnet écrivait, dans ses mémoires publiés en 1976 :

J’ai toujours pensé que l’Europe se ferait dans les crises, et qu’elle serait la somme des solutions qu’on apporterait à ces crises.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Piste d’uchronie – Dimanche 5 juillet 2015, le printemps de l’euro

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