La densité de l’informatique

Software is eating the world, suite et pas fin.

Have you ever stood and stared at it? Marveled at its beauty? Its genius? Billions of people just living out their lives, oblivious.

Considérons un bus.

Ou un tram. Ou un métro. Ou un train de banlieue. Bondé à l’heure de pointe. Combien de personnes entassées dans combien de mètres carrés ? Il y a quelques années, un journaliste facétieux, Erwan Seznec, dans « Que Choisir » en date du 9 décembre 2015, faisait remarquer :

C’est ainsi que le RER A, la ligne 1 du métro ou la ligne 9 (orientées est-ouest, elles aussi) atteignent des taux de saturation invraisemblables, avec cinq ou six voyageurs debout au mètre carré le matin dans un sens, puis le soir dans l’autre. (…) S’il s’agissait de transport de bétail, ces rames contreviendraient chaque semaine aux recommandations européennes, qui préconisent de ne pas dépasser les 235 kg de mammifères au mètre carré…

Et combien de microprocesseurs ? Combien d’électronique ? Combien d’informatique ? Combien de smartphones, de tablettes, de laptops, d’ « objets connectés », jouets, poupées, prothèses, machins médicaux, sex-toys, j’en passe et des pires ? Combien ? Comment quantifier ?

Je me souviens de l’automne 1995, dans une calme province française, loin de toute cohue, quelques mois après l’IPO de Netscape, un après le départ d’Andreessen du NCSA, et toutes ces sortes de choses. Nous étions trois ou quatre, nous étions étudiants, et quelques années plus tôt, nous avions lu « Lignes d’Horizon », synthèse prospective publiée par Jacques Attali en 1990. J’ai encore mon exemplaire. Page 39 :

Du XIIIè au XXè siècles, le champ de la marchandise s’est étendu en revêtant huit formes successives, caractérisées par :

  • huit cœurs : Bruges, qui émerge vers 1300. Venise vers 1450. Anvers vers 1500. Gênes vers 1550. Amsterdam vers 1650. Londres vers 1750. Boston vers 1880. New York vers 1930.
  • huit innovations techniques majeures, dont les principales sont le gouvernail d’étambot, la caravelle, la machine à vapeur, le moteur à explosion, le moteur électrique.

Etc.

Ce soir de l’automne 1995, nous parlions de cela. Quoi après New York ? Quoi après le moteur électrique ?

What’s next?

Au XIXème siècle, on aurait pu mesurer l’importance d’une région industrielle par la quantité de machines à vapeur installées, par la puissance totale de ces machines divisée par le nombre d’habitants, ou par la superficie. Je crois l’avoir vu dans des livres d’histoire, il faudrait que j’ouvre enfin mes cartons.

Puis par le nombre de moteurs à explosion. Puis par le nombre de moteurs électriques. Et ensuite ?

D’après ce qu’on trouve sur le Web, il y a en France environ 38 millions de véhicules (presque tous équipés de moteurs à explosion) pour 66 millions d’individus et 544.000 kilomètres carrés.

Mais le moteur à explosion, c’était la révolution industrielle d’il y a 125 ans…

Et combien de moteurs électriques ? Sauriez-vous dire combien il y a de moteurs électriques chez vous ? Essayez de ne rien oublier : lave-linge, rasoir électrique, micro-ondes, lecteur de DVD, il y en a partout. Vous êtes incapables de les compter. Essayez de compter combien de moteurs électriques vous utilisez chaque jour directement ou indirectement, locomotive du train de banlieue, pompe à la machine à café, ascenseur, il y en a partout. Et à l’échelle du pays, qui a essayé de compter ?

Mais le moteur électrique, c’était la révolution industrielle d’il y a 75 ans…

Et combien de systèmes informatiques ? Je sais, il faudrait s’entendre sur la notion de « système informatique », mais ne nous arrêtons pas là. Je sais, il ne faut plus dire « informatique », il faut dire « numérique » (avec des vrais morceaux de digital dedans), ça fait mieux, mais je suis vieux-jeu, j’étais étudiant il y a 25 ans.

Alors combien de systèmes informatiques dans ce bus bondé ? Combien de noyaux ? Combien d’interfaces réseau ? Je voudrais éviter de tomber dans le jargon technique, surtout que je ne suis plus forcément à jour. Adresses MAC, c’est peu connu. Adresses IP, ça parle à tout le monde aujourd’hui. Alors dans ce bus, combien d’adresses IP ? Combien de machines avec un système d’exploitation, exécutant divers codes, et se connectant périodiquement à Internet ?

Combien d’adresses IP ?

Vous connaissez la surface de votre logement au mètre carré près, c’est dans votre contrat de location ou dans votre acte de propriété, mais êtes-vous sûr de savoir combien de bidules utilisent périodiquement le routeur de votre box Internet, donc se voient attribuer une adresse IP ? Combien d’adresses IP a alloué votre box ?

Et dans le bus, le tram, le train, ou chez vous, combien d’adresses IP ?

Ce soir de l’automne 1995, nous parlions, c’était tout nouveau, ça commençait à pointer le bout du nez, de IPv6, le nouveau système d’adressage Internet appelé à prendre le relais de IPv4, le système existant.

IPv4, c’était 4,3 milliards d’adresses possibles : ça aurait fait environ une adresse IP par individu à l’époque, ou encore une trentaine par kilomètre carré de terre émergée, sauf erreur. On faisait ce genre de calcul ce soir-là. On avait quand même du mal à imaginer que ça ne suffirait plus, un jour.

Il parait que ce jour est arrivé, très officiellement, c’était le jeudi 3 février 2011.

IPv6, dès 1995, promettait « un nombre illimité [d’adresses] puisque pour saturer le système, il faudrait placer plus de 667 millions de milliards d’appareils connectés à internet sur chaque millimètre carré de surface terrestre. » Rien que ça. C’est ce que dit Wikipedia en 2017, avec toutes les réserves que cela suppose.

Dans le bus, dans le tram, dans le métro, ou chez vous, aujourd’hui, en 2017, quelle densité d’adresses IP ? Et dans le pays ? Et sur la planète ?

Mais restons dans le bus.

Combien de systèmes informatiques ?

Combien de puces GPS, capables de déterminer mieux que vous où vous êtes ? Combien de gyroscopes, capables d’interpréter mouvements, vibrations et accélérations ? Moins subtilement, combien de caméras ? Combien de microphones ? Combien de capteurs capables de percevoir, enregistrer et transmettre, ce que vous aurez à peine vu et tout de suite oublié ?

Vous croyez que, quand c’est éteint (donc quand il y a un bouton supposé permettre d’éteindre), c’est vraiment éteint ?

Vous croyez que, quand c’est en veille, c’est vraiment en veille ?

Vous croyez que, quand c’est « en mode avion », c’est vraiment déconnecté de tout ?

Vous croyez que, quand vous ne filmez pas, la caméra et le microphone sont vraiment éteints ?

Vous croyez que c’est à vous, et que vous en faites ce que vous voulez ?

Vous vous trompez.

Tout ça c’est du logiciel. C’est piloté par du logiciel. Software is eating the world.

Software is software. Ou, comme disait Travolta à l’époque :

A Big Mac is a Big Mac, but they call it le Big Mac.

Et le logiciel, ça a des bugs. Ça a des failles. Ça a des « portes de derrière ». Ça a « des fonctionnalités non-documentées ». Ça s’active et ça se désactive. Ça se « hacke ». Ça se pirate. C’est paramétrable et re-paramétrable. C’est vulnérable. C’est fragile. Ça triche. Le scandale Volkswagen (ou « Diesel-gate ») en 2015 n’était que la partie émergée de l’iceberg.

Restons encore dans le bus bondé. Mais vous pouvez aussi vous poser la question pour chez vous.

Combien de systèmes pas patchés, vulnérables, fragiles ? Pas testés, mal testés, pas fixés, pas patchés  ? Quick and dirty? Hackables ? Déjà hackés ? Truqués ? Tricheurs ?

Hors du contrôle de leurs « utilisateurs » — on va éviter de dire « propriétaires » : leurs vrais maîtres sont leurs fabricants, ou ceux sont parvenus à reprendre le contrôle discrètement. Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit. Mais si vous avez payé, ça ne veut pas forcément dire que c’est à vous. Ne craignons pas les machines, craignons leurs maîtres. L’utilisateur n’est pas le maître.

Vous croyez que c’est à vous, et que vous en faites ce que vous voulez ?

Vous vous trompez.

Il y en a plein les journaux, semaine après semaine, mois après mois, et à mon humble avis, il n’y a pas tout dans les journaux. Quelques exemples récents ?

L’aspirateur robot « connecté » Roomba fait le ménage dans les moindres recoins de votre logement. Il dresse ainsi une carte des moindres recoins de votre logement, l’article ne dit pas s’il prend aussi des photos, mais cela fait des données que le fabricant entend bien exploiter.

La puce FM présente dans les iPhones, alors qu’Apple n’a jamais permis aux utilisateurs d’iOS d’écouter la FM avec leurs jouets iOS, et dont on découvre l’existence après la catastrophe d’Irma en Floride : en cas de désastre, ça pourrait toujours être utile d’écouter les consignes des autorités à la radio, ça marche même quand les réseaux mobiles sont tombés, et en plus ça ménage la batterie.

La batterie des voitures électriques Tesla, dont on découvre que la capacité peut être altérée par une simple mise à jour logicielle. Là aussi on découvre l’existence de la chose après la catastrophe d’Irma en Floride.

Et je ne traduirai pas cette phrase du très respectable, so British, The Economist, dans son dernier leader sur ce sujet, intitulé « How digital devices challenge the nature of ownership » :

After hackers discovered that a connected vibrator, called We-Vibe, was recording highly personal information about its owners…

Il y en a des wagons et des wagons. C’est normal. In fine, c’est du logiciel.

Revenons une dernière fois dans le bus.

Combien de personnes ? Combien de systèmes informatiques ? Combien d’adresses IPs ? Combien de bugs ? Combien de trous de sécurité ? Combien de hacks ?

Calculez la densité par mètre cube.

Les objets m’étouffent. Les objets connectés encore plus.

Comment en est-on arrivés là ? Est-ce la dynamique de la technologie, est-ce la dynamique du capitalisme, est-ce la vague de l’Histoire ? Est-ce la fatalité ? Est-ce la fatalité ?

Et ensuite ? What’s next? À l’automne 1995, les GAFAM n’existaient pas, mais Microsoft écrasait déjà le monde, et le slogan de Microsoft en France était :

Jusqu’où irez-vous ?

Est-ce qu’un jour tout ça va s’arrêter ?

Which is why the Matrix was redesigned to this, the peak of your civilization. I say your civilization, because as soon as we started thinking for you it really became our civilization, which is of course what this is all about.

Bonne nuit.

 

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3 commentaires pour La densité de l’informatique

  1. Laurence K. dit :

    Des constats, des constats, des constats, on se bouge le cul quand ?

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