Ce qui est difficile, c’est voir

Je suis frappé par le nombre de gens qui ne regardent pas, ou très peu, leur interlocuteur.

Ni quand ils parlent, ni quand ils écoutent.

Ils regardent ailleurs. On ne sait pas ce qu’ils regardent. En tout cas, ils ne regardent pas la personne à laquelle ils parlent, ou la personne qui s’adresse à eux.

Je fais partie du lot, je ne vaux pas mieux que la moyenne, ça m’arrive tout le temps de parler sans regarder, ou d’écouter sans regarder.

C’est un grand tort. Car pendant que votre interlocuteur vous parle ou vous écoute, vous pouvez voir beaucoup de choses. Vous pouvez apprendre beaucoup de choses. Vous pouvez comprendre beaucoup de choses. Il suffit de regarder. Il suffit de faire attention.

Il suffit parfois juste de voir.

Regarder le visage, le regard, les rides, les mouvements, les frissons. Regarder les gestes, la posture. Regarder l’inclinaison du cou. Regarder les bras, typiquement : bras croisés, ça veut souvent dire sur la défensive. Regarder les expressions, les émotions, les attitudes.

Evidemment, il ne faut pas généraliser, il ne faut pas sur-interpréter. Ce ne sont que des indices. Mais il faut en prendre le risque — et pour cela, il faut regarder.

Quand j’ai commencé à entendre parler de « langage corporel », de « communication non-verbale », et concepts du même genre, j’ai été terrorisé. Je ne voulais pas être lu. Je ne voulais pas être décrypté. J’avais peur d’être mis à nu. Je ne sais pas si j’avais des choses à cacher, mais je voulais les cacher, et j’étais effrayé à l’idée de ne pas pouvoir les cacher.

Comme Obélix, je me méfiais des « devins » :

Personne ne nous a jamais lus, et personne ne nous lira !!!

J’ai toujours eu peur d’être jugé sur les apparences. J’ai toujours eu peur d’être jugé sur ma gueule. Qui est gros ?

Et puis je n’ai jamais vraiment su quoi faire de mes émotions, mais c’est un autre sujet.

Aujourd’hui j’ai admis que je suis transparent à quiconque sait lire.

Aujourd’hui j’accepte cette idée — j’accepte cette réalité. On me jugera sur ma gueule. On lira mes émotions. Je n’y peux rien. C’est comme ça. Je ne peux pas tout cacher. Je ne sais pas l’image que je renvoie. Je ne contrôle rien, ou alors pas grand’chose. C’est peut-être mieux ainsi. Ou pas. Qu’importe, c’est comme ça.

Aujourd’hui ce qui me navre, c’est ma myopie. C’est mon incapacité, même partielle, même relative, à voir et à comprendre mes interlocuteurs. J’essaie, j’essaie, mais je n’y arrive pas toujours. J’essaie de voir les signes, j’essaie d’écouter les émotions, mais c’est terriblement difficile. Je sais que je passe à côté de beaucoup de choses. Je sais que je ne vois pas tout ce que je pourrais voir. Mais j’essaie.

Certains de mes contemporains essayent aussi ; mais d’autres, beaucoup d’autres, n’essayent juste pas.

Et il me semble que collectivement, nous sommes assez mauvais pour voir. Peut-être un peu parce que nous sommes hypnotisés, aspirés, possédés par nos engins du diable (smartphones, tablettes, laptops, et autres jouets à écran). Peut-être parce que c’est l’époque, ou ma génération, ou ce pays, ou d’autres facteurs locaux. Peut-être parce que nous ne savons plus ce qui est important.

On veut comprendre, on prétend vouloir comprendre, mais on ne sait plus voir. On ne sait plus écouter, on ne sait plus observer, on ne sait plus ressentir — en un mot, on ne sait plus voir.

Avant de comprendre, il faut déjà voir.

C’est une histoire attribuée à Coluche : Un mec a égaré ses clefs dans sa rue. Il les cherche sous un lampadaire. Pas parce que c’est là qu’il les a perdues, mais parce que c’est le seul endroit éclairé de la rue.

Parfois on croit ne pas comprendre parce qu’on n’a pas pris le temps de comprendre. On se dit que, si on avait eu plus de temps, on aurait compris. On se trompe : en fait, on ne comprend pas parce qu’on n’a pas pris le temps de voir.

On croit que le problème c’est d’interpréter des faits, d’analyser des données, de relier des indices. On s’embarque dans toutes sortes de sur-interprétations, d’analyses sophistiquées, d’hypothèses et de conjectures. Mais on se trompe : en fait, le problème c’est de voir les faits. C’est d’acquérir, d’établir, de reconnaître les faits.

Je suis persuadé que, souvent, très souvent, plus souvent qu’on ne le croit, la réponse est déjà là. Il suffit de savoir la reconnaître. Il suffit d’ouvrir les yeux, de regarder au bon endroit, de regarder à la bonne échelle, à la bonne profondeur, au bon niveau de granularité, à la bonne vitesse. Il suffit aussi de dissiper les brouillards, les faux-semblants, et souvent aussi tous le fatras de la communication obscure.

Ça ne veut pas dire que c’est facile ; ça veut juste dire que c’est possible. Il faut y croire.

Il faut juste ouvrir les yeux.

Il y a quelques années, dans un billet intitulé « La Connaissance Inachevée » , j’ai écrit cette phrase, sûrement prétentieuse ou fallacieuse, mais qui traduit une idée que je pense intensément depuis des années, que j’ai toujours traînée avec moi :

Je suis persuadé qu’il existe, ailleurs, quelque part dans l’univers, les ressources pour comprendre et surmonter les tracas de ma petite vie autant que les tracas de cette époque minable.

C’est un plagiat d’un texte fondamental du XXème siècle, gravé dans le granite sous l’Arc de Triomphe de l’Étoile, et cité dans tous les manuels d’Histoire de France :

Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n’empêchent pas qu’il y a, dans l’univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.

Il y a quelques années, au cœur d’une semaine fantastique, j’ai écrit un billet intitulé « Ce qui est difficile, c’est écouter » . Celui-ci sera son cousin.

J’ai écrit beaucoup de billets inégaux sur des thèmes tels que « je veux comprendre » ou « je n’aime pas ne pas comprendre » . Je voudrais comprendre, je voudrais savoir… Wir müssen wissen, wir werden wissen… Mais je me trompe peut-être de combat.

Ouvrir les yeux

L’une des phrases les plus célèbres de George Orwell est :

To see what is in front of one’s nose needs a constant struggle.
Voir ce qui juste devant son nez nécessite une lutte permanente.

Curieusement, elle me rappelle une des phrases les plus célèbres d’André Maurois :

Le plus souvent, on cherche le bonheur comme on cherche ses lunettes, quand on les a sur le nez.

Bref, c’est certes difficile de comprendre ; mais le plus difficile peut-être, avant de comprendre, c’est de voir, c’est d’écouter, c’est de sentir et de ressentir.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Ce qui est difficile, c’est voir

  1. Le Monolecte dit :

    C’est tout le problème des relations numériques, non? 😉

    • En effet. Et il y a de plus en plus de situations, typiquement dans le monde enchanté de l’entreprise moderne distribuée sur plusieurs fuseaux horaires, où il n’y a plus que des relations numériques. À titre personnel, je pourrai faire ma liste d’anciens collègues que je n’ai jamais vus autrement que par des interfaces informatiques, Skype, Outlook, Lync et autres jouets.
      Mais mon propos va au-delà. Même dans une relation numérique, il y a la possibilité de capter du non-dit, du non-professionnel, de se rendre compte de ce qui gêne, de faire parler, de tendre des perches, d’être sensible, de comprendre des intonations, etc. Faible mais possible. Mais là encore, la tentation est de juste ne pas écouter, ne pas voir, ne pas savoir…

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